Startupfest: les entrepreneurs mentent, comme les jeunes mères

Publié le 11/07/2019 à 11:21

Startupfest: les entrepreneurs mentent, comme les jeunes mères

Publié le 11/07/2019 à 11:21

La directrice de l’innovation à la American Psychological Association et fondatrice de Wired This Way. Au Startupfest, elle a parlé de santé mentale des entrepreneurs. (Photo: Samuel Gervais)

«Les investisseurs ont l’argent et le pouvoir. Le pouvoir est assorti de responsabilités. Un entrepreneur prendra soin de sa santé mentale s’il sent que son CA et ses investisseurs sont d’accord. S’il craint d’être jugé ou abandonné, il ne s’en occupera pas. Il appartient aux investisseurs d’inclure la santé mentale de l’entrepreneur dans leur thèse d’investissement.» Jessica Carson, directrice de l’innovation à la American Psychological Association et fondatrice de Wired This Way

Jessica Carson est de passage au Startupfest. Hier matin (10 juillet), j’ai assisté à sa conférence et à l’atelier qu’elle a animé. Sa conférence m’a permis de mieux saisir le contexte entourant la santé mentale des entrepreneurs. Son atelier, d’entendre comment des entrepreneurs et des accompagnateurs vivent cet enjeu au quotidien.

Quelques statistiques sur la santé mentale des entrepreneurs

96% des entrepreneurs disent que le stress et la fatigue réduisent leur rythme de réflexion et leur capacité à entamer de nouveaux projets.

72% affirment qu’ils ont un historique d’enjeux de santé mentale.

Les quatre maladies mentales les plus fréquentes chez les entrepreneurs sont la dépression, les troubles de déficit de l’attention, l’abus de substances et la bipolarité.

Lorsqu’on compare les entrepreneurs au reste de la population

-Les cas de dépression sont deux fois plus élevés;

-Les cas de troubles du déficit de l’attention, six fois plus élevés;

-Les cas d’abus de substances, trois fois plus élevés;

-Les cas de troubles bipolaires, 11 fois plus élevés.

Pourquoi les entrepreneurs présentent-ils davantage d’enjeux de santé mentale que les non-entrepreneurs?

Jessica Carson identifie trois causes :

1-La génétique

Ce serait une question de sélection naturelle. L’entrepreneuriat attire davantage de gens qui ont des enjeux de santé mentale que les autres professions. Pourquoi? «Ces enjeux font d’eux de meilleurs entrepreneurs, répond la jeune femme. Les quatre maladies mentales les plus présentes chez les entrepreneurs présentent une facette qui s’apparente à des qualités entrepreneuriales.» Par exemple: la dépression est corrélée à l’innovation, la créativité, la pensée analytique, la résolution de problèmes et le réalisme. Les dépendances, à la passion et une plus grande tolérance au risque. Les troubles du déficit de l’attention, à la capacité à réagir rapidement. L’anxiété, à un comportement consciencieux.

2-La nature du travail

De nombreux stresseurs sont particuliers au travail de l’entrepreneur: instabilité chronique, insécurité financière, crise de sens, crise d’identité, manque de sommeil, alimentation déficiente, etc. «Prenez la pyramide des besoins de Maslow, l’entrepreneur vit des carences à chaque étage, souligne Jessica Carson. Ses besoins de base, son besoin de sécurité, son besoin d’appartenance (manque de temps pour des relations satisfaisantes), son besoin d’estime de lui (la concurrence féroce, le syndrome de l’imposteur), son besoin d’actualisation ( échec potentiel, crise de sens et d’identité liée à la croissance)… tout est affecté.»

3-La culture de l’écosystème entrepreneurial

L’écosystème entrepreneurial est bâti sur des archétypes masculins. Il emploie une terminologie guerrière et agressive. On incite à bousculer et bousculer (hustle) encore jusqu’à obtenir ce que l’on souhaite. Les panneaux du type «Just keep hustling» tapissent les murs des accélérateurs. «Il n’y a pas de place pour le doute ni les larmes dans la vie entrepreneuriale», souligne Jessica Carson.

Est-ce vraiment ce que chaque partie souhaite?

«Je ne crois pas, répond la chercheuse. Plusieurs investisseurs veulent aider les entrepreneurs de leur portefeuille. Ils souhaitent être mis au courant de leurs enjeux de santé mentale des entrepreneurs. Mais ils ignorent comment amorcer la conversation. Ils ne se sentent pas à l’aise de demander comment se porte l’entrepreneur.»

Ce qu’en pensent les investisseurs

Voici le type de commentaires que cette chercheuse a recueilli auprès de certains investisseurs américains :

-«J’aimerais entretenir une relation plus ouverte et plus honnête avec les entrepreneurs qui composent mon portefeuille. Je souhaiterais qu’il y ait une place pour la vulnérabilité»;

-«J’apprends souvent trop tard le niveau de stress que subissent les entrepreneurs de mon portefeuille. Je ne peux plus intervenir»,

-«Je ne me sens pas très à l’aise d’interroger mes entrepreneurs à propos de leur vie personnelle».

Ce qu’en pensent les entrepreneurs

Et les commentaires d’entrepreneurs américains à propos du même sujet:

-«Il n’est pas approprié que je me montre vulnérable en présence de mes investisseurs. Nous n’avons pas ce type de relation»;

-«Lorsque je rencontre mes investisseurs, j’affiche mon visage heureux. Je ne veux pas qu’il s’inquiète»;

-«Je démarre avec une prise contre moi, je suis une femme. Je ne vais pas, en plus, demander à la société de capital-risque qui me soutient de m’accompagner dans mes enjeux de santé mentale».

Voyons si les commentaires recueillis par Jessica Carson correspondent à la situation québécoise.

Jessica Carson (Wired This Way) et Ian Jeffrey (Breathe Life) coaniment l'atelier sur la santé mentale des entrepreneurs au Startupfest. (Photo: Samuel Gervais)

Les Québécois pensent-ils comme les Américains?

Voici ce que les participants de l’atelier ont confié. La conférencière leur a posé la question suivante : «Qu’est-ce qui est le plus toxique pour la santé mentale des entrepreneurs?»

-« Les entrepreneurs sont comme les nouvelles mères, ils mentent. Lorsqu’elles se rencontrent, les nouvelles mères affirment que leur bébé dort toute la nuit. Or, c’est faux. Ce n’est pas la norme, c’est l’exception. Mais chacune croit les autres, et tout le monde rentre à la maison convaincue qu’elle est la seule à avoir un bébé qui ne dort pas. Il en va de même de la santé mentale des entrepreneurs. Personne n’en parle. Alors, on se croit le seul en détresse»;

-«Les accélérateurs ajoutent de l’huile sur le feu. Les entrepreneurs sont déjà sous pression. Pendant plusieurs semaines, on les fait cohabiter et on augmente la pression d’un cran»,

-«Les entrepreneurs sont submergés de conseils. Les mentors, et les investisseurs, doivent apprendre à séparer leurs opinions de leur expertise. On le recrute pour leur expertise, pas pour qu’ils donnent une foule d’opinions qui n’ont rien à voir avec leur champ de compétences. Cette surabondance de conseils à un nom, le coup de fouet de l’investisseur (investor whiplash)».

Jessica Carson ajoute, «Une surabondance d’informations contradictoires crée une dissonance cognitive chez celui qui les reçoit. C’est une source de stress.»

Quelques solutions à la détresse des entrepreneurs

1-Inclure des formations et ateliers sur l’intelligence émotionnelle, la gestion du stress, la santé mentale aux programmes réguliers des accélérateurs. Ne pas en faire une activité optionnelle, lui accorder la même importance que les autres volets de la création et de la croissance de l’entreprise;

2-Revoir la thèse d’investissements des sociétés de capital-risque pour inclure la santé mentale. Cela pourrait ressembler à ceci, «Nous croyons qu’une entreprise sera aussi en santé que son fondateur.» «Nous investissons dans les fondateurs comme individus, et non uniquement comme entrepreneurs.»

Pour éviter que ces thèses d’investissement demeurent des vœux pieux, elles doivent être assorties d’engagements. Quelles ressources la société de capital-risque consacrera-t-elle au bien-être des entrepreneurs de son portefeuille? On peut imaginer trois niveaux d’engagement. Au premier, le personnel qui accompagne les entrepreneurs est sensibilisé. Il peut mener des conversations franches avec eux. Au second, la société de capital-risque offre l’accès à un service externe spécialisé de soutien à la santé mentale. Au troisième, elle développe cette expertise à l’interne.

Il reste à développer des indicateurs de l’efficacité de la démarche de soutien au bien-être de l’entrepreneur. Quels indicateurs permettront d’affirmer que les entrepreneurs de notre portefeuille prennent mieux soin d’eux-mêmes?

Je ne suis pas naïve. On n’améliorera pas le niveau de bien-être des entrepreneurs du jour au lendemain. Mais j’interprète la présence d’une Jessica Carson au Startupfest comme un signe positif. Je n’ai pas vu ce type d’atelier précédemment. Avec elle, on commence à effleurer le problème et à en évoquer la profondeur des racines. L’écosystème entrepreneurial est bâti de façon à exploiter les faiblesses de l’être humain: le besoin d’être aimé et reconnu. Je ne crois pas qu’il y ait de victime ou de bourreau. La plupart des entrepreneurs tirent une grande satisfaction de leurs accomplissements. Les investisseurs une plus-value financière. Et l’industrie de l’accompagnement, de l’incubation et de l’accélération qui est florissante.

Mais ce n’est pas parce qu’on est satisfait de nos accomplissements qu’on n’a pas payé un prix élevé pour les atteindre. Ce qui précède, et la littérature contemporaine sur la santé mentale des entrepreneurs indiquent qu’il existe une «bulle de l’entrepreneuriat»: le prix humain à payer pour devenir, et demeurer, entrepreneur est devenu trop élevé pour bon nombre de candidats. Ce coût a été gonflé artificiellement. Est-il nécessaire qu’entreprendre soit si souffrant?

À propos de ce blogue

Diane Bérard est chroniqueur et journaliste de solutions pour la marque Les Affaires. Elle contribue à l’édition papier, au contenu web et à l’animation des événements. Elle pratique le journalisme de solutions qui consiste à présenter, avec un regard critique, des initiatives qui tentent de résoudre des problèmes sociétaux. Ses champs d’intérêt sont le nouveau capitalisme, l’innovation sociale, l’éthique, la gouvernance et la finance socialement responsable. Elle est régulièrement invitée à commenter ces enjeux dans les médias. Elle a coécrit quatre best-sellers (Deux filles le mercredi soir, Les fous du roi, J’ai perdu ma montre au fond du lac, La chaise rouge devant le fleuve). Son blogue, «Le fil de Diane» aide le lecteur à trouver le chemin vers une économie à impact sociétal positif.

Diane Bérard

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