Saputo pointée pour sa gestion des pertes alimentaires

Publié le 07/08/2019 à 15:30

Saputo pointée pour sa gestion des pertes alimentaires

Publié le 07/08/2019 à 15:30

(Photo: Saputo)

MISE À JOUR: la proposition de divulgation des impacts sociaux et environnementaux des pertes alimentaires de Saputo a obtenu 24% des votes, dotn 42% de la part des actionnaires sans contrôle.

Demain (jeudi 8 août), lors de l’assemblée annuelle, les actionnaires de Saputo se prononceront sur quatre propositions d’actionnaires :

1-L’ajout de critères ESG dans le calcul de la rémunération de la direction;

2-La divulgation des critères qui ont permis d’établir l’indépendance des administrateurs;

3-Le vote consultatif sur la rémunération de la direction;

4-La publication d’un rapport spécifique sur les impacts environnementaux et sociaux des pertes alimentaires.

Le CA recommande à ses actionnaires de voter contre toutes ces propositions.

ISS, une des plus importantes firmes-conseil de droit de vote, recommande aux actionnaires de voter contre les propositions #2 et #3 et en faveur des propositions #1 et #4.

Cet article porte sur la proposition #4, celle liée au gaspillage alimentaire. Je me suis penchée sur son contexte, ainsi que la stratégie derrière son élaboration.

Voici la proposition qu’Emma Pullman, chef de l’intendance du capital de la BC Governement and Services Employees’ Union (BCGEU), présentera demain au nom des 79 000 membres de son organisation:

«Les actionnaires demandent à Saputo de publier un rapport annuel, à un coût raisonnable et en omettant les informations confidentielles, sur les impacts environnementaux et sociaux des déchets alimentaires générés par les activités de la société.»

Les propositions d’actionnaires portant sur le gaspillage alimentaire sont encore rares. Bien que cet enjeu fasse l’objet de nombreux reportages, il commence à peine à pénétrer le monde de l’investissement. J’ai recensé la proposition du gestionnaire de portefeuille américain Trillium (Boston). En 2017, Trillium a demandé à Whole Foods de divulguer les efforts qu’elle consacre à évaluer, réduire et gérer ses pertes alimentaires. Près du tiers des actionnaires (30,4%) se sont prononcés en faveur de cette proposition.

Voyons le contexte sectoriel lié à cette proposition

Selon l'Organisation des Nations Unies, 30% de la nourriture est gaspillée dans le monde tout au long de la chaîne d'approvisionnement, ce qui représente 8% du total des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Dans le cas du Canada, les déchets alimentaires produisent des émissions équivalant à 12 millions de voitures supplémentaires conduites au cours d’une année.

Plus de la moitié (58%) de tous les aliments produits au Canada sont perdus ou gaspillés. On a surtout lié la réduction du gaspillage alimentaire au comportement du consommateur. Or, une étude récente de Martin Gooch, chef de la direction de Value Chain Management International et expert canadien en gaspillage alimentaire, met plutôt l’éclairage sur les entreprises. Celles-ci seraient responsables de plus des trois quarts (86%) des pertes alimentaires. Voici où les pertes sont générées au long de la chaîne: transformation (34%), production (24%), fabrication (13%), vente (4%) et distribution (2%). Les foyers, quant à eux, génèrent 14% des pertes alimentaires.

Voyons le contexte canadien

En janvier 2019, huit sociétés alimentaires opérant au Canada ont signé le Food Waste Pledge. Elles s’engagent à réduire leurs pertes alimentaires de 50%, d’ici 2025. Ces sociétés sont Unilever, Kraft-Heinz, Maple Leaf, Loblaw, Metro, Sobeys, Walmart et Save-On-Foods. Un absent de cette liste: Saputo. «Nous estimons que les entreprises doivent faire ce qui est juste en matière de critères ESG (do the right thing), dit Paul Finch, secrétaire-trésorier de la BC Governement and Services Employees’ Union. Et que ce comportement a une incidence positive sur les finances de l’organisation. Comme investisseur, nous souhaitons que Saputo suive le mouvement de ses concurrents.»

La proposition qu’Emma Pullman soumet ce matin a reçu l’appui de la Institutional Shareholder Services (ISS), une des plus grandes firmes-conseil en procuration. «Cet appui est important, il démontre le bien-fondé de notre proposition, poursuit Paul Finch. Il est reconnu qu’ISS fait ses devoirs.»

Que fait Saputo en matière de gaspillage alimentaire?

Saputo ne publie pas de rapport de responsabilité sociale ni de rapport de développement durable. Elle publie un feuillet annuel lié à ce qu’elle nomme: La Promesse Saputo. Cette promesse repose sur sept piliers soit: la qualité et la sécurité des aliments, les employés, l’éthique en affaires, l’approvisionnement responsable, l’environnement, la nutrition et les saines habitudes de vie et la communauté.

La Promesse Saputo est supervisée par le comité de responsabilité sociale.

Pour son pilier environnemental, Saputo affirme vouloir poursuivre sa croissance tout minimisant les impacts environnementaux de ses activités. Ces impacts incluent des pratiques responsables liées, entre autres, aux pertes alimentaires.

Saputo reconnaît que les pertes alimentaires représentent un enjeu important de son secteur. En 2019, l’organisation aurait évalué les pertes issues de ses activités pour identifier les occasions d’amélioration. Certaines actions devraient être déployées en 2020.

Dans la version 2018 du feuillet de la Promesse Saputo, on apprend qu’un changement de réglementation aux États-Unis réduit la capacité de Saputo de transformer certains de ses déchets alimentaires en nourriture animale. Il en résulte une augmentation de ses déchets alimentaires dirigés vers l’enfouissement. Le CA estime toutefois qu’un rapport spécifique sur les pertes alimentaires n’est pas nécessaire.

Ce n’est pas l’opinion d’ISS. L’agence de notation affirme que, malgré la publication de la Promesse Saputo, l’entreprise divulgue peu de détails sur les actions spécifiques destinées à réduire les pertes alimentaires. Et des cibles précises seraient souhaitables. ISS ajoute que la direction de Saputo se montre avare de détails sur la gestion des risques légaux, réglementaires et opérationnels qui pourraient entraver la réduction de ses pertes alimentaires au Canada et à l’étranger.

Selon Sustainalytics, la firme d’évaluation et de notation ESG, «Saputo démontre une gestion faible de ses risques ESG par rapport à ses pairs (…).» Sustainalytics accorde à Saputo un score ESG de 53. Ceci classe l’entreprise dans la moyenne. Les trois leaders de son secteur ont obtenu les scores suivants : Campbell Soup (77), Danone (76), Nestlé (76).

À quoi s’attend BCGEU de la part de Saputo?

Bien que ce syndicat existe depuis bientôt cent ans, son engagement actionnarial s’avère relativement nouveau. «Nous présentons des propositions d’actionnaires depuis deux ans à peine, dit Emma Pullman. Nous avons l’intention de poursuivre dans cette voie.»

À quel type de divulgation s’attend BCGEU? «C’est à Saputo de décider, poursuit Emma Pullman. Toutefois, il est connu que plusieurs de ces rapports d’impacts sociaux et environnementaux demeurent vagues. Ils ne permettent pas aux actionnaires de se faire une idée juste des enjeux et des risques auxquels leur investissement est exposé. Nous souhaitons un rapport clair et précis.»

Voici quelques lignes directrices que BCGE a ajoutées à sa proposition d’actionnaires relative au contenu du rapport sur les pertes alimentaires :

-Effectuer des évaluations pour déterminer les causes, les quantités et les destinations des déchets alimentaires;

-Estimer les réductions d'émissions de gaz à effet de serre (GES) pouvant être atteintes ou les quantités d'aliments redistribuées pour réduire l'insécurité alimentaire, si l'entreprise réduisait la production de déchets alimentaires.

-Évaluer la faisabilité de fixer des objectifs pour réduire le gaspillage alimentaire et les progrès accomplis dans la réalisation de ces objectifs.

Comment la BC Government and Service Employees’ Union a élaboré sa proposition d’actionnaires

BCGEU a travaillé de concert avec SumOfUs, une ONG internationale de défense des droits des consommateurs. Précisons qu’avant de travailler pour BCGEU, Emma Pullman travaillait chez SumOfUs. Ceci explique, entre autres, la complicité entre les deux organisations.

SumOfUs a été créée en 2011. Au début, son action s’est limitée à la mobilisation des citoyens afin que ceux-ci utilisent leur pouvoir d’influence auprès des entreprises. Depuis 2014, SumOfUs s’aventure sur le terrain de l’engagement actionnarial. Les citoyens étant souvent aussi des actionnaires, l’ONG les incite à employer ce levier d’activisme supplémentaire.

Inspirée par l’engagement des huit entreprises alimentaires de réduire leurs pertes alimentaires de 50% d’ici 2025 mentionné plus haut, SumOfUs a rassemblé une pétition où 23 000 Canadiens réclament que Saputo fasse de même. BCGEU compte déposer cette pétition lors de l’assemblée annuelle, en même temps que la proposition d’actionnaires. «L’expertise de SumOfUs pour bâtir le soutien populaire nous est précieuse», souligne Paul Finch, le secrétaire-trésorier de BCGEU. Cette expertise est venue renforcer l’action de BCGEU dans le dossier Saputo. «Parmi les 23 000 Canadiens qui ont signé la pétition, 2000 ont écrit au gestionnaire de leur caisse de retraite pour réclamer que celui-ci vote en faveur de la proposition sur le gaspillage alimentaire», révèle Amelia Meister, directrice de campagne pour SumOfUs.

À quoi peut-on s’attendre?

Le CA a recommandé aux actionnaires de voter contre la proposition de divulgation des données de gaspillage alimentaire. Saputo estime que le feuillet annuel qu’elle publie suffit. L’organisation affirme qu’elle travaille sur un projet-pilote lié au gaspillage alimentaire qu’elle divulguera en temps jugé opportun.

On sait donc que Saputo travaille sur le dossier des pertes alimentaires. Elle n’a pas le choix. La question est: est-ce assez et assez vite pour ses actionnaires?

À propos de ce blogue

Diane Bérard est chroniqueur et journaliste de solutions pour la marque Les Affaires. Elle contribue à l’édition papier, au contenu web et à l’animation des événements. Elle pratique le journalisme de solutions qui consiste à présenter, avec un regard critique, des initiatives qui tentent de résoudre des problèmes sociétaux. Ses champs d’intérêt sont le nouveau capitalisme, l’innovation sociale, l’éthique, la gouvernance et la finance socialement responsable. Elle est régulièrement invitée à commenter ces enjeux dans les médias. Elle a coécrit quatre best-sellers (Deux filles le mercredi soir, Les fous du roi, J’ai perdu ma montre au fond du lac, La chaise rouge devant le fleuve). Son blogue, «Le fil de Diane» aide le lecteur à trouver le chemin vers une économie à impact sociétal positif.

Diane Bérard

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