S'épuiser à changer le monde: quand notre travail a trop de sens

Publié le 04/05/2018 à 15:04

S'épuiser à changer le monde: quand notre travail a trop de sens

Publié le 04/05/2018 à 15:04

Crédit: 123rf

«Quand on travaille pour une entreprise traditionnelle, on peut se dire, «Mon emploi ne m’empêchera pas de dormir, c’est juste un emploi.». Quand on travaille pour une entreprise animée d’une mission sociétale, on se sent toujours coupable de se reposer. On se dit qu’il est normal de prendre son emploi à coeur, qu’il faut en faire plus pour tous ces gens qui comptent sur nous.» Stéphanie Fontaine, directrice du programme J’avance! chez Revivre, un OBNL qui accompagne les personnes souffrant de troubles anxieux et de dépression.


Dans sa vie précédente, Stéphanie Fontaine était actuaire. Elle a fait le saut chez Revivre en 2015. Revivre était un des organisateurs de l’événement «La santé mentale des acteurs de changement», en collaboration avec L’Esplanade et le Pôle Ideos, de HEC Montréal.


Le paradoexe du changement social: qu'est-ce qu'on peut se faire souffrir à faire le bien...


Cet événement, tenu le 3 mai, a mis le doigt sur le paradoxe du monde de l’innovation sociale et du changement social : ceux et celles qui y travaillent s’échinent à transformer la société pour qu’elle soit plus humaine, plus inclusive, plus résiliente, mais leur travail, lui, les mène souvent vers l’épuisement.


«Nous sommes habités par une volonté de transformation sociale. Mais peut-on vraiment y arriver si nous ne sommes pas capables de transformer nos propres organisations? Peut-on changer la société à l’externe si on n’arrive pas à transformer nos façons de travailler? Nous nous sommes tous demandé à un moment ou un autre pourquoi notre engagement déclinait. Pourquoi cette flamme qui nous habitait au début de notre parcours vacille? Ce qui m’inquiète c’est que nous observons cette fatigue chez de jeunes entrepreneurs que nous accueillons dans notre espace collaboratif. » C’est cette mise en contexte de Pascal Grenier qui lancé l’après-midi de réflexion sur la santé mentale des acteurs de changement. Cet écosystème inclut : les entrepreneurs sociaux, les organismes communautaires, les intrapreneurs et les bailleurs de fonds en tous genres qui financent des projets.


Qu'est-ce qui épuise les acteurs de changement?


Chaque écosystème a ses déterminants qui peuvent mener ceux qui y travaillent à s’épuiser. Pénélope Codello, professeur en transformation sociale à HEC Montréal, en a présenté quelques-uns, propres aux acteurs de changement :


-le sentiment d’urgence lié aux enjeux à régler;


-le sentiment d’inadéquation lié à l’ampleur de ces enjeux, ce qui amène une tension constante dans la gestion du temps;


-la perte de sentiment d’avoir un impact concret sur la société. Or l’essence de ces emplois consiste à avoir un impact sur la société;


-la surcharge de travail associée au manque chronique de ressources.


«Comment conjuguer un écosystème qui remplit sa mission sociale et qui se soucie des acteurs portant cette mission sociale?», questionne Pénélope Codello.


Quand Alexandre Taillefer décide de rester à la maison


Alexandre Taillefer, passé en coup de vent pour faire un témoignage, a peut-être un début de réponse. Après nous avoir confié qu’il est habité d’épisodes dépressifs - où il juge qu’il est préférable de rester chez lui en attendant que ça passe, «Parce que si je vais au bureau, ce n’est pas bon pour moi ni pour les autres » – il a évoqué sa résolution de juger ses réalisations sur le long terme. «Je ne veux plus juger l’impact des projets que j'entreprend sur un an. Le changement prend du temps. Teo Taxi devait décoller en trois ans, il en faudra cinq. Il faut que j’apprenne à redéfinir mon horizon de performance.»


Dans le secteur de l’innovation sociale, il n’y a pas que le poids du sens qui pose un défi, les relations entre les acteurs aussi. On en a parlé dans l’atelier animé par Nadia Duguay, cofondatrice d’Exeko qui favorise l’inclusion par la médiation intellectuelle, et Ode Belzile, directrice des activités philanthropiques à la Fondation J.A. Bombardier.


Peut-on collaborer quand on se bat pour les mêmes ressources?


Comme l’a résumé ce participant, «On évoque sans cesse la collaboration comme partie intégrante des valeurs de notre secteur. Mais ce n’est pas simple. Collaborer exige des ressources. Or, nous en manquons tous. Et puis, nous sommes tous affamés. On est moins enclin à collaborer quand on se bat pour les mêmes financements.»


Bref, comme le résume Nadia Duguay, « Comment peut-on clamer renormer notre société et continuer d’entretenir des rapports de force et de pouvoir traditionnels dans nos organisations et avec nos partenaires? »


Peut-il y en être autrement?


La relation entre les acteurs de changement social et les bailleurs de fonds peut-elle être différente? On insiste de plus en plus sur la nécessité de démontrer son impact sociétal. Je crois que cette voie peut permettre à la relation d'évoluer. La preuve d’impact force les parties à être claires. Le porteur de projet doit définir ce qu’il compte accomplir. Le bailleur de fonds doit communiquer ses attentes, pourquoi veut-il contribuer à ce projet plutôt qu’un autre? On ouvre une boîte de Pandore, c’est vrai. Certaines réponses pourraient marquer la fin de partenariats. Mais ceux qui passeront le test seront peut-être plus solides et durables. Et du coup, cela pourrait réduire le niveau de stress des protagonistes.


En terminant, j’aimerais évoquer le témoignage de ce jeune homme, avocat de formation qui a délaissé un grand cabinet d’une tour du centre-ville pour aller vers le monde de l’innovation sociale. Il a quitté son emploi, faute d’y trouver suffisamment de sens. Mais il joint un monde où l’on s'épuise à tout donner au nom du sens. Ironique, non?


Soyons vigilants contre la tentation de l’héroïsme, elle pénètre de plus en plus d’univers. Bon nombre d’employeurs brandissent la carte du sens pour attirer des candidats. Et tirer d’eux des niveaux de performance inhumains.

À propos de ce blogue

Diane Bérard est chroniqueur et journaliste de solutions pour la marque Les Affaires. Elle contribue à l’édition papier, au contenu web et à l’animation des événements. Elle pratique le journalisme de solutions qui consiste à présenter, avec un regard critique, des initiatives qui tentent de résoudre des problèmes sociétaux. Ses champs d’intérêt sont le nouveau capitalisme, l’innovation sociale, l’éthique, la gouvernance et la finance socialement responsable. Elle est régulièrement invitée à commenter ces enjeux dans les médias. Elle a coécrit quatre best-sellers (Deux filles le mercredi soir, Les fous du roi, J’ai perdu ma montre au fond du lac, La chaise rouge devant le fleuve). Son blogue, «Le fil de Diane» aide le lecteur à trouver le chemin vers une économie à impact sociétal positif.

Diane Bérard

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