Au Québec, on aime les entreprises qui aiment les déchets!

Publié le 20/06/2017 à 06:50, mis à jour le 20/06/2017 à 10:10

Au Québec, on aime les entreprises qui aiment les déchets!

Publié le 20/06/2017 à 06:50, mis à jour le 20/06/2017 à 10:10

David Côté et Julie Poitras-Saulnier, cofondateurs des Jus Loop, gagnant du grand prix Novae de l'entreprise citoyenne 2017

Comme société, comme citoyens, qu’attend-on des entreprises? La réponse n’est pas coulée dans le béton. Elle évolue avec nos préoccupations, nos valeurs et la pression exercée par certains enjeux externes. Les prix de l’entreprise citoyenne, décernés depuis quatre ans par Novae, constituent un baromètre de cette évolution. J’ai assisté à la 4e édition. Voici quelques constats issus de cette soirée. Vous pouvez consulter la liste des résultats ici.

Constat 1: on apprécie les grandes entreprises qui collaborent avec les plus petites

Produits Forestiers Résolu a remporté le premier prix dans la catégorie «empreinte carbone» pour son projet Serres Toundra. Le terrain de l’usine de pâte commerciale de Résolu à Saint-Félicien, au Lac-Saint-Jean, accueille une serre de concombres dont 25% des besoins en chauffage sont comblés par l’eau chaude récupérée de l’usine. À cela s’ajoute une unité de capture du CO2 émis par l’usine. Celui-ci est injecté pour favoriser la photosynthèse dans la serre. Ce projet plaît autant pour ses retombées sociales (100 emplois créés à court terme et 400 à moyen terme) que pour ses retombées environnementales (les émissions de CO2 récupérées équivalent à 2300 véhicules retirés de la route chaque année).

Constat 2: en matière d’énergie, nous sommes ailleurs… On attend plus de créativité

Ceux qui ont assisté au spectacle Volta du Cirque du Soleil (finaliste catégorie «empreinte carbone») en ont été quittes pour une surprise: le chapiteau est désormais blanc! Pourquoi avoir remplacé l’iconique toile bleu et jaune? Une étude de l’École de technologie supérieure a déterminé que celle-ci entraîne une différence de 15 degrés entre la scène et le haut du chapiteau. Avec une toile blanche, la différence n’est que de 2 à 3 degrés. Une économie d’énergie importante.

Cet été, Air Transat (finaliste catégorie «empreinte carbone») fera l’essai d’un nouveau système de roulage autonome pour circuler sur la piste sans utiliser de moteur, ce serait une première mondiale.

Certaines régions éloignées sont complètement dépendantes du diesel. La société Tugliq Énergie (finaliste catégorie «empreinte carbone»), qui a mis en opération la mine Raglan au Nunavik, tente de renverser cette fatalité. Elle teste un projet de stockage d’énergie renouvelable qui, jusqu’à présent, a permis d’éviter autant d’émissions de CO2 que si on remplaçait 1400 voitures à essence par des voitures électriques sur les routes du Québec.

Constat 3: fini la dépendance! On aime les entreprises qui nous rendent autonomes

Alternatives a remporté le premier prix dans la catégorie «sensibilisation et mobilisation» pour son projet «Cultiver Montréal». Il s’agit de foires et d’ateliers qui permettent aux citoyens d’apprendre à cultiver, à manger et acheter localement toute l’année. En 2016, 15000 citoyens y ont assisté et autant de semis ont été distribués.

Solution Era (finaliste catégorie «stratégies d’affaires») donne aux gens comme vous et moi la possibilité de fabriquer eux-mêmes leur maison écoresponsable. Un bâtiment autonome en eau et en énergie, fait à partir de matériaux durables et locaux. Solution Era a créé l’académie ADAPT (Autonomie Durable Accessible Pour Tous) qui offre des cours en classe et en ligne de même que des contenus gratuits. Plus de 800 personnes ont fréquenté les cours en classe et 1500 autres se sont inscrits aux cours en ligne. Les mordus peuvent décrocher un certificat en design de bâtiment écologique, qui exige une formation de 85 heures.

Constat 4: on aime les organisations qui aiment les déchets

Pas moins de huit entreprises, ou organisations, finalistes ou gagnantes font leurs choux gras des rebuts.

Éthik Eco-Design-Hub sensibilise la population à la récupération et à la réutilisation des textiles usagés à travers des éco-ateliers. Pour faciliter le passage à l’action, elle offre aussi un espace de location de machines à coudre. Elle planche aussi sur une technologie d’optimisation du tri pour permettre de créer un nouveau textile à partir de tissus récupérés.

Bécik Jaune (finaliste dans la catégorie «mobilité et transport») récupère les vieux vélos, les répare et les offre en libre-service aux citoyens de cinq villes de la région de Lanaudière. En boni, ces vélos sont réparés par des jeunes à haut risque de décrochage scolaire dans des ateliers situés dans les écoles. Plus de 1600 vélos ont été remis en circulation grâce à une centaine de jeunes qui ont appris la mécanique de vélo. Et ce, avec un taux de raccrochage scolaire de 95%.

Dans l’arrondissement Rosemont-La-Petite-Patrie (gagnant dans la catégorie («ecodesign»), un tiers des arbres sera coupé parce qu’is sont atteints de l’agrile du frêne. Il s’agit de 500 arbres par année. Pour éviter que ceci soit un pur gaspillage, les arbres abattus ont été transformés en mobilier urbain, de concert avec l’entreprise d’économie sociale Bois Public, des jeunes de la plateforme Écolo-Boulot et des artisans des Ateliers d’Antoine.

À Montréal (finaliste dans le catégorie «ecodesign»), 25000m2 de trottoirs sont faits de béton qui contient la poudre de 500000 bouteilles de vin. Ce béton est le fruit de la collaboration de la Chaire sur la valorisation du verre dans les matériaux de l’Université de Sherbrooke, de la SAQ et de la Ville de Montréal. Il semble que l’utilisation de la poudre de verre augmente la durabilité du béton. Il reste à convaincre d’autres municipalités d’emboiter le pas. La certification de cette poudre de verre est présentement en cours. Ceci pourrait contribuer à la conversion des municipalités.

Les leggings de la petite société Rose Buddha (finaliste de la catégorie «ecodesign») sont fabriqués à partir d’une fibre composée à 83% de bouteilles de plastique recyclées (6 bouteilles par legging). Prochaine étape: des sacs, des camisoles et des tapis de yogas. Le tissu est fabriqué à Laval et les produits sont cousus à la main à Saint-Odilon.

La STM va retirer graduellement les 333 mythiques voitures M-63 pour céder la place aux voitures Azur. En principe, cela aurait pu donner lieu à 8200 tonnes de déchets. Au final, 85,6% de ces rebuts seront recyclés ou réutilisés. Trente projets ont été soumis par différents groupes proposant de nouveaux usages pour les véhicules ou certaines de leurs pièces.

L’application Grabville, de We Grab it (mention « startup à suivre ») permet à chaque citoyen de devenir «recycleur professionnel». Elle met en contact ceux qui veulent disposer d’objets ou de matière et ceux qui souhaitent les récupérer. Vous photographiez l’objet dont vous souhaitez vous débarrasser et vous attendez qu’il suscite la convoitise d’un ou plusieurs utilisateurs de la plateforme. Comme le dit le proverbe anglais, «One man’s trash is another man’s treasure». La communauté des «Grabbers » compte 25 000 personnes.

«Si vous n’avez rien à faire et que vous cherchez des idées d’entreprises, checkez les déchets des autres! Le futur est dans les déchets.

On est tellement centré sur notre produit qu’on en oublie les déchets qu’on génère. Ce sont des mines d’or. Si on ne s’en rend pas compte, d’autres s’en rendront compte à notre place. Le monde change… pour vrai!»

L’édition 2017 des prix Novae de l’entreprise citoyenne s’est terminée sur ces paroles de David Côté, cofondateur de Jus Loop avec Julie Poitras-Saulnier. Loop a été nommée grande gagnante de cette 4e édition. Cette PME fabrique des jus pressés à froid à partir des fruits et légumes rejetés par le grossiste Courchesne-Larose. Et les rejets de Loop sont réutilisés par d’autres entreprises qui les incorporent dans leurs produits pour animaux. Encore des entreprises qui aiment les déchets!

À propos de ce blogue

Diane Bérard est chroniqueur et journaliste de solutions pour la marque Les Affaires. Elle contribue à l’édition papier, au contenu web et à l’animation des événements. Elle pratique le journalisme de solutions qui consiste à présenter, avec un regard critique, des initiatives qui tentent de résoudre des problèmes sociétaux. Ses champs d’intérêt sont le nouveau capitalisme, l’innovation sociale, l’éthique, la gouvernance et la finance socialement responsable. Elle est régulièrement invitée à commenter ces enjeux dans les médias. Elle a coécrit quatre best-sellers (Deux filles le mercredi soir, Les fous du roi, J’ai perdu ma montre au fond du lac, La chaise rouge devant le fleuve). Son blogue, «Le fil de Diane» aide le lecteur à trouver le chemin vers une économie à impact sociétal positif.

Diane Bérard

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