Payer le transport urbain comme on paie sa musique sur Apple

Publié le 05/06/2019 à 16:00

Payer le transport urbain comme on paie sa musique sur Apple

Publié le 05/06/2019 à 16:00

Les trottinettes électriques font partie du cocktail de transports dont ReachNow souhaite unifier le paiement. (Photo: Nicolas I., Unsplash)

«Nous avons imaginé un système où les détaillants récompensent les clients qui se rendent dans leur commerce sans recourir à la voiture. On tamponne votre titre de transport au lieu de votre billet de stationnement.»

«Il devrait être aussi simple d’emprunter le cocktail de transport de notre ville que de consommer de la musique ou des films. Vous téléchargez une application. Vous y liez un mode de paiement. Et vous vous déplacez! À la fin de la semaine, vous recevez le relevé de vos déplacements et le montant total.» Nat Parker, fondateur de ReachNow, une société qui développe des solutions de paiement pour le secteur du transport, acquise par le groupe BMW et Daimler AG.

Nat Parker est apparu au classement Top 40 under 40, en 2014. Il a été nommé entrepreneur de l’année par TIE Oregon, en 2019. Et il est conférencier à Movin’On, le Sommet mondial de la mobilité durable qui se tient cette semaine à Montréal.

J’ai discuté avec lui de sa vision de la mobilité.

Vous identifiez trois enjeux de mobilité pour les villes, lesquels?

Le financement. Assurer un flux suffisant d’investissements durables pour soutenir les systèmes requis au cours des prochaines années pour déplacer efficacement les gens et les marchandises.

Les comportements. Taxer la mobilité qui a un impact négatif sur la congestion et l’environnement et récompenser celle qui a des retombées positives. Le premier sans le second ne suffit pas.

Le paiement. Les villes comme Montréal doivent se doter d’une plateforme rassemblant tous les fournisseurs de services de mobilité. Le citoyen ne devrait pas avoir à télécharger une application pour la STM, la STL, Communauto, les services de taxis, Car2go, Bixi, etc.

Votre entreprise, ReachNow, offre une application qui permet à la fois de payer pour tous les modes de transport et d’accumuler des crédits incitatifs. Expliquez-nous.

(Il ouvre son portefeuille et me tend une carte blanche au logo de Visa). Avec cette carte, émise par ReachNow, je peux défrayer mes déplacements à travers ma ville, Portland, en Oregon. Cette carte porte le logo de Visa, mais Reach Now compte développer des ententes avec d’autres fournisseurs de solutions de paiement.

Je peux aussi accumuler des crédits transport auprès de différents détaillants, lorsque j’utilise des modes de déplacement qui diminuent la congestion et la pollution.

Au lieu de tamponner le billet de stationnement des clients qui fréquentent leur commerce, les détaillants participants à nos programmes tamponnent les billets de transport collectif ou de toute autre solution de mobilité (Bixi, Car2go, etc.). Plus le montant de vos achats est élevé, plus le crédit transport offert par le détaillant le sera.

Les employeurs aussi peuvent offrir des crédits transport à leur personnel, en les versant sur la carte. Les fonds disponibles sur cette carte ne peuvent avoir aucun autre usage.

Pour les détaillants, la carte mobilité devient un programme de loyauté. Pour les employeurs, c’est un nouvel avantage social.

Poursuivons sur le paiement. Vous suggérez que le transport s’inspire du divertissement, dites-nous en plus...

Avec Apple, vous enregistrez votre carte de débit ou de crédit, puis vous téléchargez des films. On vous envoie ensuite un relevé de votre consommation. Nous pourrions faire de même pour le transport. Vous téléchargez une application. Vous la fusionnez à un mode de paiement, et vous vous déplacez. À la fin de la semaine, vous recevez un résumé de vos déplacements et du coût total. Ma société réfléchit à ce type de solution.

Le PDG d’Uber a déjà déclaré, «Nous entrevoyons un avenir où le transport public ne sera plus requis». Qu’en pensez-vous? Faut-il miser sur le secteur privé pour résoudre les enjeux de mobilité?

Il existe deux écoles de pensées. Les fournisseurs de solutions affirment que les municipalités doivent réduire les obstacles à l’innovation et les laisser faire. Je n’adhère pas à cette philosophie. Ce n’est pas souhaitable. Tout ce qui ne se justifie pas par une logique marchande sera écarté.

L’autre école de pensée accorde aux agences de transport métropolitaines le rôle de gestionnaire de la mobilité. Elles établissent les standards auxquels tous les acteurs privés doivent se conformer quand ils développent une solution. Comment leurs données seront-elles partagées? Quelles formes de paiements seront acceptées? Où les fournisseurs peuvent-ils déployer leurs services? Cela implique, forcément, une forme de réglementation.

Je résume: les agences de transport établissent le cadre et les règles, puis elles invitent les sociétés privées à proposer leurs solutions.

Les New-Yorkais qui entrent dans Manhattan (au sud de la 60e rue) en voiture paieront désormais une taxe qui pourrait atteindre 12$US pour les voitures et 25$US pour les camions. Est-ce le début d’une tendance?

Oui. Cette taxe à la congestion a été proposée il y a dix ans, sous l’administration Bloomberg. Elle n’a pas passé. Une décennie plus tard, la congestion n’a fait qu’empirer et le transport public craque de partout. Le maire de Blasio avait donc un terreau fertile pour revenir à la charge. Il faut préciser que la taxe sera moindre pour les voitures transportant plus d’un passager. Que les New-Yorkais vivant dans la zone visée dont le revenu est inférieur à 60 000$US recevront un crédit pour cette taxe. Et que les taxis paieront 2,75$US par trajet. Les sommes recueillies serviront à financer les services de transport public. On peut s’attendre à ce que d’autres villes déploient des initiatives pour taxer la congestion.

L’intimité, la bulle, l’indépendance, les adeptes de l’auto solo laisseront-ils tomber tout cela?

Les conducteurs au volant de leur jolie voiture sont prisonniers de la circulation, comme tout le monde. Même si vous pouvez vous offrir une Mercedes ou une BMW, si vous mettez une heure pour atteindre votre lieu de travail, ce n’est pas un moment de bonheur. Le transport public est un lieu bien plus anonyme qu’on pense. Plusieurs passagers y voient une façon de reprendre le contrôle de leur temps. Et ils arrivent très bien à s’y créer une bulle.

Il faut revoir le récit autour du transport public, dites-vous…

On associe le transport public aux gens qui n’ont pas les moyens de se déplacer autrement. Ou alors à une période de notre vie dont on sortira éventuellement. Le temps est venu d’un nouveau récit. Et puis, il ne faut pas être trop dogmatique. Ne demandons pas aux gens de se départir de leur véhicule, simplement de recourir au transport public lorsque cela a du sens. Se rendre au match de football en transport collectif a du sens. Et on pourrait vous offrir des hot dogs gratuits au stade si vous le faites.

Qu’est-ce que la micromobilité?

Ce sont des plus petites formes de transports, des fourgonnettes au lieu des autobus, par exemple. Celles-ci sont plus versatiles pour parcourir le dernier kilomètre entre la dernière station de métro et les quartiers de banlieue. On peut aussi évoquer les trottinettes électriques.

Parlons de la trottinette électrique…

Son arrivée est en train de changer la perception du transport alternatif pour bon nombre de citoyens. Pourquoi? Parce c’est amusant! Les utilisateurs se sentent à nouveau comme des enfants. Des gens de tous les âges y recourent. Et c’est un moyen de transport qui a du sens. La plupart des déplacements urbains cumulent entre 3 et 5 miles. La trottinette électrique est tout à fait appropriée. Dans certaines villes, on observe un déplacement des trajets en Uber et Lyft au profit des trottinettes électriques. C’est une bonne chose, car la plupart des trajets d’Uber et Lyft ajoutent à la congestion.

On dit qu’un des défis consiste à normaliser le transport alternatif. Le vélo, par exemple, est associé à une certaine catégorie de citoyens…

C’est le cas en Amérique du Nord, mais pas en Europe. Là-bas, le vélo est un moyen de transport très démocratique.

Le mois dernier, l’Oregon a organisé un défi vélo pour les entreprises. Quelle organisation cumulerait la plus forte proportion d’employés venus au travail à vélo en mois? Notre entreprise a remporté dans la catégorie tech, avec 70% de nos 100 employés! Pour ce défi, plusieurs entreprises ont au recours à la gamification et aux récompenses. Pour amorcer un changement de comportement, il faut injecter du plaisir.

«Pour trouver des solutions, il faut voir au-delà des trajets et examiner les destinations.» Que voulez-vous dire?

Où vont les gens lorsqu’ils se déplacent? Au travail, à l’école et dans les commerces. Ces trois entités appartiennent donc d’office à l’écosystème de la mobilité. Elles doivent participer au financement et intervenir sur l’utilisation des différents modes de transport. La municipalité qui n’obtient pas leur collaboration perd son temps. Elle perpétue la veille façon de faire.

À propos de ce blogue

Diane Bérard est chroniqueur et journaliste de solutions pour la marque Les Affaires. Elle contribue à l’édition papier, au contenu web et à l’animation des événements. Elle pratique le journalisme de solutions qui consiste à présenter, avec un regard critique, des initiatives qui tentent de résoudre des problèmes sociétaux. Ses champs d’intérêt sont le nouveau capitalisme, l’innovation sociale, l’éthique, la gouvernance et la finance socialement responsable. Elle est régulièrement invitée à commenter ces enjeux dans les médias. Elle a coécrit quatre best-sellers (Deux filles le mercredi soir, Les fous du roi, J’ai perdu ma montre au fond du lac, La chaise rouge devant le fleuve). Son blogue, «Le fil de Diane» aide le lecteur à trouver le chemin vers une économie à impact sociétal positif.

Diane Bérard

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