Matériaux Sans Frontières: la fin de la boule de démolition

Publié le 08/04/2019 à 16:42

Matériaux Sans Frontières: la fin de la boule de démolition

Publié le 08/04/2019 à 16:42

(Photo: Victor Zastolskiy, 123rf)

Cette semaine, je vous parle de déconstruction.


Cette activité est à la base d’une filière qui rassemble des manufacturiers, des détaillants, des promoteurs immobiliers, des municipalités, des OBNL, des particuliers et des entreprises privées.


Aux États-Unis, on en vit depuis trente ans. Il existe même une association, Builiding Materials Reuse Association, comptant 120 membres.


Au Québec, la filière de la déconstruction est naissante. J’en ai parlé avec Bruno Demers, dg de l’OBNL Architecture Sans Frontières (ASF), afin qu'il me parle du programme Matériaux Sans Frontières (MSF) de ASF.


MSF planche présentement sur son modèle d’affaires. Il est membre de la 4e cohorte de l’accélérateur Impact 8.


Qu’est-ce que la déconstruction?


La déconstruction consiste à démanteler les installations ou les structures en préservant l'état de leurs matériaux. Ces derniers sont alors récupérés à la source pour être redirigés vers les instances en charge de leur transformation. C’est la première étape du retour de ces matériaux sur le marché.


Dans d’autres cas, certains matériaux sont revendus et réutilisés au sein de projets futurs.


Actuellement, au Québec, le recyclage sur les chantiers de construction s’élèverait à environ 74% pour le béton et l’asphalte, alors que ce taux chute à 25% concernant des matériaux comme la laine minérale, le bois ou le gypse. Il y a donc place pour le développement d’une filière de la déconstruction.


Déconstruction ou démolition?


Avant les années 30, c’était la norme de déconstruire les édifices, explique Bruno Demers. Puis, vint l’âge d’or de la boule de démolition. Les années 90 et le mouvement de développement durable ont marqué le retour des activités de déconstruction et la naissance de cette filière aux États-Unis.


À quoi ressemble le modèle d’affaires de la déconstruction?


À l’hiver 2017, la firme Matériaux récupérés de Portneuf, spécialisée en déconstruction écologique et vente de matériaux usagés, passe un coup de fil à MSF. «Ils voulaient convaincre la propriétaire d’une grange patrimoniale de Grondines de déconstruire celle-ci au lieu de la détruire, raconte Bruno Demers. Mais la déconstruction coûte deux fois plus cher. MSF a l’argument qui peut changer la donne.» MSF est un organisme de bienfaisance, il émet des reçus de charité. En faisant don des matériaux issus du démantèlement de sa grange à MSF, la propriétaire a bénéficié d’un reçu équivalent à la valeur marchande de son immeuble, soit 44 000$. La loi fiscale des particuliers le permet. «La déconstruction a coûté plus cher que si on avait passé la grange à la boule de démolition. Mais le reçu de charité lui a fait économiser de l'argent - et a même été profitable dans ce cas-ci, après les crédits d'impôts importants que lui a permis le reçu de charité. Et c'est justement ça qui est spécial avec ce modèle: des gens peuvent choisir de payer plus cher, parce qu'un avantage fiscal les attends par la suite», poursuit Bruno Demers.


Voyons le bilan:


-La propriétaire de la grange a réalisé un profit tout en limitant son empreinte environnementale et elle a libéré des matériaux qui auraient été emprisonnés dans le cul-de-sac de la linéarité;


-Matériaux récupérés de Portneuf a eu le contrat;


-MSF a bénéficié d’un don de matériaux.


C’est autour de cette dynamique que MSF développe son modèle d’affaires. Un modèle qui pourrait avoir un effet d’entraînement sur la filière québécoise de la déconstruction.


MSF souhaitait simplement trouver une source de revenus pour remplir sa mission, soit renforcer l’habitat des communautés vulnérables. Pour cela, il a besoin de dons de matériaux et de revenus autonomes. Ceci pousse donc MSF vers des organisations comme Matériaux récupérés de Portneuf, mais aussi vers tous les acteurs de secteur de la construction: manufacturiers, détaillants, promoteurs, particuliers, etc.


Une autre forme de gisements


C’est ainsi que MSF est parti en quête de «gisements» pour s'approvisionner. «Notre secteur emprunte ce terme au vocabulaire de l’industrie minière, explique Bruno Demers. Lorsqu’il est question d’extraction urbaine de matériaux de construction, on parle de gisements. Ce qui dans l’économie linéaire est vu comme des déchets devient un gisement en économie circulaire.»


Voici des exemples de gisements :


-Tous les bâtiments, qu’ils soient en fin de vie ou pas;


-Les aménagements extérieurs;


-Les aménagements temporaires;


-Les décors de cinéma et de théâtre;


-Les surplus, retours et matériaux défectueux des manufacturiers et des détaillants;


-Les résidences en rénovation ou en déconstruction.


Pour trouver des gisements, MSF entre forcément en contact avec les acteurs de la filière.


Pour l’instant, MSF agit comme courtier: il récupère les matériaux en mode juste à temps et les redistribue pour aider les communautés vulnérables, ou il les revend pour en tirer des revenus.


Son plan d’affaires prévoit deux autres phases.


À la phase deux, il souhaite devenir un fournisseur. Ceci exigera un lieu d’entreposage pour gérer des inventaires. Il faudra aussi des employés et des équipements.


À la phase 3, MSF compte ajouter des activités de détaillant. Cette fois, l’entrepôt serait ouvert de façon continue à un segment de public qui sera jugé le plus naturel.


Aux États-Unis, on compte de telles sociétés intégrées. Certaines sont entièrement privées. Elles doivent donc s’associer à des organismes de charité pour offrir un incitatif fiscal à la déconstruction. D’autres ont un statut qui permet d’offrir ce reçu.


Le rôle des municipalités


L’alliance entre une firme de déconstruction et un organisme de bienfaisance qui valorise les matériaux est naturelle. Mais pour que les activités de déconstruction prenne ntde l’ampleur, il manque un acteur important: les municipalités. «Les villes pourraient offrir des incitatifs à travers leur gestion des matières résiduelles, accorder des permis de déconstruction et offrir des appuis financiers.»


Certaines municipalités ont opté pour la voie législative. À Portland, il existe un décret pour que les édifices patrimoniaux soient déconstruits plutôt que démolis.


Depuis 2011, à Vancouver les immeubles construits avant 1940 doivent être déconstruits de telle sorte qu’un minimum de 75% des matériaux soient recyclés ou réutilisés, cette proportion grimpe à 90% pour les édifices classés maisons de caractères.


Revenons au Québec. Pour ceux et celles qui souhaitent explorer davantage le thème de la déconstruction et du réemploi, vous pouvez visiter Rénorecyclage.org, un site informatif énumérant les points de revente de matériaux usagés et des entreprises spécialisées dans le réemploi de matériaux de construction.

À propos de ce blogue

Diane Bérard est chroniqueur et journaliste de solutions pour la marque Les Affaires. Elle contribue à l’édition papier, au contenu web et à l’animation des événements. Elle pratique le journalisme de solutions qui consiste à présenter, avec un regard critique, des initiatives qui tentent de résoudre des problèmes sociétaux. Ses champs d’intérêt sont le nouveau capitalisme, l’innovation sociale, l’éthique, la gouvernance et la finance socialement responsable. Elle est régulièrement invitée à commenter ces enjeux dans les médias. Elle a coécrit quatre best-sellers (Deux filles le mercredi soir, Les fous du roi, J’ai perdu ma montre au fond du lac, La chaise rouge devant le fleuve). Son blogue, «Le fil de Diane» aide le lecteur à trouver le chemin vers une économie à impact sociétal positif.

Diane Bérard

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