Le projet immense, et fou, du fondateur de Lightspeed, Dax Dasilva

Publié le 03/02/2017 à 16:20

Le projet immense, et fou, du fondateur de Lightspeed, Dax Dasilva

Publié le 03/02/2017 à 16:20

Le centre Never Apart, dans le Mile Ex de Montréal, veut provoquer le changement social par l'art et la rencontre

Il y a une semaine, Alexandre Bissonnette entrait dans la mosquée de Sainte-Foy armé d’un pistolet. Il a ouvert le feu sur les fidèles en prière. Six d’entre ont perdu la vie. Les autres en garderont des cicatrices pour la vie. Alexandre Bissonnette s’élevait, entre autres, contre l’immigration. Il ne tolérait pas la différence.

Au moment où Alexandre Bissonnette commettait son carnage, l’entrepreneur Dax Dasilva, fondateur de la firme de solutions de commerce électronique Lightspeed, se trouvait à Toronto. Il assistait à une réunion du Conseil canadien des affaires, un OBNL de 150 chefs d’entreprises qui lobby pour influencer les politiques publiques. «Nous étions en rencontre avec un représentant du gouvernement Trump pour discuter de la façon dont la communauté d’affaires canadienne allait se préparer et s’adapter à la nouvelle administration américaine», raconte l’entrepreneur. Une alerte sur son portable l’informe de l’attentat de Québec. «C’était surréaliste. Alors que nous étions absorbés par la situation américaine, cette chose horrible se produisait au Québec.» Du coup, le projet immense, et fou, que Dax Dasilva a entrepris il y a 18 mois lui paraît encore plus incontournable.

Le centre Never Apart

Il y a 18 mois, l’entrepreneur aux origines métissées (il est né à Vancouver de parents de descendance indienne nés en Afrique. Il a débuté sa vie comme catholique pour embrasser plus tard le judaïsme) a lancé l’OBNL Never Apart, sur la rue Saint-Urbain, à Montréal. Ce local de 12 000 pieds carrés abrite une galerie d’art, une grande salle commune, un studio de production avec une collection de 10 000 vinyles, une salle de cinéma, un jardin… et une petite piscine à l’eau salée! Never Apart est un centre de diffusion culturelle et de rencontre. Mais c’est d’abord un état d’esprit. «Nous voulons opérer un changement social à travers l’art et la culture. L’art suscite des émotions. Il nous ouvre sur de nouvelles perspectives.» Il poursuit, «Il existe de nombreuses autres avenues pour opérer des changements sociaux: les politiques publiques, l’éducation, etc. J’ai choisi de miser sur la sensibilité des gens créatifs pour déverrouiller les cœurs et les esprits. Montréal est une plaque tournante de la créativité. Nous attirons des créateurs du monde entier. Il faut exploiter cette force.»

L’origine du nom Never Apart

« Je suis membre de la communauté LGBT. Depuis toujours, on nous exclut des religions. On nous refuse une vie spirituelle. C’est un crime. Never Apart signifie «plus jamais séparé». Nous aspirons à la fin de l’exclusion. La société compte trop de cassures. Nous vivons séparés les uns des autres. Notre esprit est séparé de notre corps. Nous vivons en rupture avec la nature. »

Pourquoi Dax Dasilva serait-il l’homme de la situation?

«C’est une question d’empathie. Appartenir à la communauté LGBT nous mène invariablement vers un cheminement personnel. Il en résulte souvent de l’empathie pour la différence. Pour moi, cette empathie vient avec un devoir, une obligation. Si vous êtes plus sensible que la moyenne à la diversité, vous devez agir. Aujourd’hui plus que jamais.»

Dax Dasilva, fondateur de la firme de commerce électronique Ligthspeed et du centre Never Apart

La mission casse-gueule de Never Apart

Amasser des fonds pour la construction d’un pavillon universitaire, l’achat de matériel médical ou le financement d’une chaire recherche, les pdg savent y faire. Tout comme vendre des billets pour un événement-bénéfice. Ils y excellent. Ces activités caritatives ont un début et une fin. Elles sont assorties d’un objectif quantitatif. Pour des gens qui carburent à la performance, c’est très gratifiant. Dans toutes les situations précédentes, les dirigeants contribuent à l’amélioration de la société. Mais ils n’en sont pas directement responsables. Bref, ils en tirent les avantages sans porter la responsabilité d'un éventuel échec.

Le projet Never Apart est 100% financé par Dax Dasilva. Il n’a aucun objectif quantifiable. Pas de mesure d’impact. Pas de date de clôture ni de jalons. À quel moment pourra-t-on parler de succès? L’entrepreneur n’a pas de réponse. Et il semble bien composer avec ce flou. «Lors du vernissage de la nouvelle exposition, nous avons accueilli 500 personnes de toutes les origines. Cet événement, nos conférences, les ateliers publics du week-end, notre magazine en ligne, nos vidéos… sont autant de moments d’ouverture des esprits. Tranquillement, Never Apart devient un aimant et un catalyseur. Ici, on fait des rencontres. À travers celles-ci, on réalise que nous ne sommes pas impuissants. Une personne peut changer les choses. Ce sont ces micro-éveils qui constituent mes mesures d’impact.»

Le rôle de la technologie dans le changement social

«Nous sommes une très petite équipe. À peine trois employés à temps plein et un réseau de collaborateurs virtuels. Mais nous maîtrisons très bien la technologie et nous en exploitons tous les effets multiplicateurs pour amplifier la conversation sur le web.»

Comment Lightspeed a ouvert la voie à Never Apart

«J’ai 40 ans. Le projet Never Apart, je l’ai porté dix ans. Je n’aurais pas pu le lancer plus tôt. Il a d’abord fallu que je chemine comme humain à travers mon aventure entrepreneuriale. Une entreprise est un microcosme. Lightspeed a connu une croissance phénoménale, Nous avons 600 employés dans sept villes et nous servons 40 000 clients, de petits commerçants à qui nous fournissons des solutions de commerce électronique. Cette croissance a forcément été parsemée de moments de tension et de division. Il m’a fallu apprendre la patience. Accepter de me concentrer sur les forces des employés, pas leurs faiblesses. J’ai appris à déléguer. J’ai compris qu’un vrai leader ne forme pas des «suiveux». Il forme d’autres leaders. Ce sont toutes ces leçons qui m’ont rendu mûr pour le projet Never Apart. J'ai développé à la fois l'ouverture d'esprit et la résilience requises pour le mener à bien.»

Le risque de devenir une cible

La mission de Dax Dasilva paraîtra noble pour plusieurs. Mais cette position d’accueil et d’ouverture peut en irriter d’autres. A-t-il songé au risque que Never Apart, ou lui-même, devienne une cible? « Des gens de mon entourage l’ont évoqué à quelques reprises. Mais je refuse d’y penser.»

Le mot de la fin

«Je comprends que les gens ont peur. C’est normal. Nous vivons entouré de chaos. Je ne crois pas que les Américains qui ont voté pour Trump étaient mus par la haine. Ils sont habités par la peur. Le changement technologique fait peur. La mondialisation fait peur. Comment allons-nous protéger notre culture? Notre langue ? Nos traditions? L’épuisement de ressources fait peur. Il nous force à changer nos habitudes. Nous pouvons glisser vers un lieu très sombre. Ou émerger vers un nouvel ordre social. Never Apart mise sur le pouvoir des individus. Un individu peut tirer son egoportrait vingt fois par jour. Mais il peut aussi devenir un agent de changement.»

 

À propos de ce blogue

Diane Bérard est chroniqueur et journaliste de solutions pour la marque Les Affaires. Elle contribue à l’édition papier, au contenu web et à l’animation des événements. Elle pratique le journalisme de solutions qui consiste à présenter, avec un regard critique, des initiatives qui tentent de résoudre des problèmes sociétaux. Ses champs d’intérêt sont le nouveau capitalisme, l’innovation sociale, l’éthique, la gouvernance et la finance socialement responsable. Elle est régulièrement invitée à commenter ces enjeux dans les médias. Elle a coécrit quatre best-sellers (Deux filles le mercredi soir, Les fous du roi, J’ai perdu ma montre au fond du lac, La chaise rouge devant le fleuve). Son blogue, «Le fil de Diane» aide le lecteur à trouver le chemin vers une économie à impact sociétal positif.

Diane Bérard

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