Le Mile-Ex peut-il survivre à sa coolitude?

Publié le 11/09/2017 à 15:20

Le Mile-Ex peut-il survivre à sa coolitude?

Publié le 11/09/2017 à 15:20

Les citoyens peuvent-ils influencer le développement de leur ville et, surtout, de leur quartier? À quoi ressemblerait le développement des quartiers s’il était cocréé?


C’était le thème de «Territoires citoyens», une conférence initiée par la Société de développement Waverly, un OBNL qui souhaite contribuer au développement et au rayonnement du quartier Mile-Ex (enclavé entre le chemin de fer du CP et la Petite Italie, entre les rues Jean-Talon et Beaubien).


Le quartier Mile-Ex est le produit d’un passé tumultueux, comme l’ont raconté l’historien Justin Bur et le journaliste Simon Van Vliet.


À la fin du 19e siècle, des promoteurs torontois ont rêvé d’en faire un petit Westmount, peuplé de résidences de luxe. Le projet est mort au feuilleton. La cour de triage du CP et les nombreuses manufactures de vêtements ont façonné un quartier ouvrier et multiculturel.


Puis le rouleau compresseur de la mondialisation a fait son oeuvre.


Des 7600 emplois manufacturiers du début des années 90, il n’en reste que 2700 dix ans plus tard.


En 2007, un nouveau chapitre s’amorce alors que l’Université de Montréal choisit la gare de triage pour son expansion. Les promoteurs sautent sur l’occasion. En 2005, 87 % du parc immobilier du Mile-Ex est locatif. En 2015, cette proportion n’est plus que de 57%. Et elle diminue constamment.


Les manufactures désertées du Mile-Ex sont aujourd’hui occupées par des ateliers d’artistes, des starts-up, des accélérateurs, des cafés et des restos.


Cela donne un coup d’oeil bigarré qui ne manque pas de charme. Rappelons qu’à une certaine époque le Mile-Ex comptait 30 garages. On en croise encore quelques-uns, entre deux condos et un café! Cette courtepointe architecturale est à l’image des habitants, car une partie des citoyens de l’époque manufacturière habite toujours le quartier.


Territoires citoyens a abordé de nombreux thèmes liés au développement des villes. J’en ai retenu deux: le tourisme et le design.


Tourisme: un quartier peut-il rayonner à l’international tout en conservant son identité?


SoHo (New York), SoBe (South Beach, Miami), SoPi (South of Pigalle, Paris), Dumbo (Down Under the Manhattan Bridge Overpass, New York), East Austin… ce sont tous des quartier chouchous des touristes. Le Mile-Ex s’est glissé dans cette liste. CNN travel l’a sacré «One of the coolest neighbourhoods in the world».


Ces quartiers ont des points communs:


-Des locaux y habitent (on n’y trouve pas que des monuments et des musées) ;


-On y trouve des marchés de quartier, des activités culturelles, une effervescence (ce sont souvent des lieux en transition), de la cuisine de rue, des festivals, etc.


«On assiste à une homogénéisation de l’authenticité», souligne Paul Arseneault, titulaire de la Chaire de tourisme Transat, de l’UQAM.


On connaît la suite: la marée des touristes en vient à agacer les citoyens du quartier cool. On estime que les touristes dénaturent l’authenticité des lieux. «Il y aurait le bon et le mauvais touriste, blague Paul Arseneault. Le second serait barbare, inculte et non désiré.» Il poursuit, «Il faut être conscient d’une chose, l’industrie laitière s’appelle ainsi parce qu’elle produit du lait. L’industrie touristique, elle, ne produit pas de touristes. On ne peut commande pas les touristes. On ne peut pas dire «J’en veux plus ou j’en veux moins».»


Une chose est sûre, le quartier Mile-Ex suit présentement la recette des autres quartiers chouchous. «Vous avez mis les pieds dans quelque chose qui a un caractère inexorable», prévient Paul Arseneault. Il poursuit, «Mais ce ne sont pas les touristes qui décident. Ils suivent. Les autorités municipales et les citoyens ont le choix. Ils ont un pouvoir. Mobilisez-vous.»


J’ai senti un certain scepticisme dans la salle.


La ville de Copenhague, pour sa part, a réglé à sa manière la question des touristes: elle n’en accueille plus. «Il n’y a que des Copenhaguois d’un jour, d’un soir, d’un week-end, d’une semaine…, dit Paul Arseneault. Les visiteurs font partie de la communauté, c’est le message que la ville veut lancer aux touristes.»

Panel sur l'impact du design sur le bien-être des citoyens animé par Nicolas Lapierre avec Pierre Thibault, Constantin Tranulis et Olivier Legault


Comment le design peut améliorer le bien-être des citoyens et leur sentiment d’appartenance


«Nous n’avons pas besoin d’investir dans de grandes infrastructures pour créer du bonheur citoyen. On peut procéder à des interventions de type acuponcture.» Pierre Thibault, architecte


«De petites solutions d’aménagement peuvent créer beaucoup de bien-être chez les citoyens.» Olivier Legault, Vivre en ville


Dans cet atelier, on a beaucoup parlé de l’espace commun. «Il faut créer des réseaux qui font office de ponts entre l’espace privé et l’espace public, explique Olivier Legault. Par exemple, la ruelle verte qui mène à la piste cyclable qui elle-même traverse les parcs où se déroulent diverses animations.»


Parler de la ville c’est forcément aborder la solitude. «On est trop souvent seul devant notre cinéma maison et dans notre cour», regrette Pierre Thibault. «Il faut trouver l’équilibre entre ce que les gens désirent, le coconnage, et ce qui est bon pour eux, les interactions», relève le psychiatre Constantin Tranulis, de l’Institut de recherche en santé mentale.


Des interactions entre les gens naissent les idées. Et des idées naissent les projets. Si le design d’un quartier favorise les interactions, il cultivera l’appartenance à la communauté. Et, probablement, l’intérêt des citoyens pour que cette communauté se développe et l'envie d'y contribuer.


«Il ne faut pas donner trop de pouvoir aux architectes, ça donne des cauchemars!», estime le docteur Tranulis.


C’est vrai, reconnaît l’architecte Pierre Thibault. «On perçoit le design comme quelque chose de visuel. Pour moi, le design est plutôt un scénario d’habitation.» Habituer le lieu physiquement, mais aussi dans sa tête et dans son cœur.


On a aussi parlé de réversibilité et de polyvalence de l’espace. En spécialisant moins l’usage des lieux, on laisse une place aux citoyens pour s’insérer dans les projets et le développement du quartier.


Le sentiment d’appartenance à un lieu est fragile. Parmi les facteurs qui peuvent le diluer, ou l’accroître, il y a le contact avec la rue. «Restons vigilants et conservons des immeubles avec peu d’étages pour maintenir le contact des citoyens avec l’animation et la vie de la rue», rappelle Pierre Thibault.


Le mot de la fin


Une conférence sur la participation citoyenne au développement des quartiers est tout à fait pertinente. Les villes sont les nouvelles vedettes du développement économique et social.


Mais il faudrait éviter de compartimenter les rôles. Personne n’est que citoyen. On a tous des compétences, une expérience, des expertises. C’est de tous ces chapeaux dont les villes et les quartiers ont besoin pour se développer. On ne devrait pas déconnecter notre vie professionnelle de notre rôle citoyen, tout comme on ne devrait pas déconnecter notre vie professionnelle de notre intervention citoyenne.


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À propos de ce blogue

Diane Bérard est chroniqueuse au journal Les Affaires et a dirigé le magazine Commerce pendant sept ans. Elle est régulièrement invitée à commenter l'actualité économique dans les médias. Auteure de trois livres (Deux filles le mercredi soir, Les fous du roi et J'ai perdu ma montre au fond du lac), elle emploie son énergie débordante à transmettre sa passion du monde des affaires et de l'économie. «Le fil de Diane» vous aidera à trouver votre chemin à travers la masse d'informations économiques disponibles sur Internet.

Diane Bérard

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