La saga du pavillon ABN Amro, un modèle d'économie circulaire

Publié le 10/12/2018 à 07:40

La saga du pavillon ABN Amro, un modèle d'économie circulaire

Publié le 10/12/2018 à 07:40

Le pavillon circulaire, adjacent au siège social de la banque ABN Amro, a complètement changé d'allure et de vocation en cours de construction. (crédit: ABN Amro)

Le 5 décembre dernier, le gouvernement du Québec a lancé la plateforme Québec circulaire, un lieu d’information, de partage d’initiatives et d’outils pour répandre la pratique de l’économie circulaire.

Cette annonce a clôturé les premières Assises québécoises de l’économie circulaire. Qu’est-ce qui favorise l’adoption de l’économie circulaire?

Qu’est-ce qui empêche sa progression?

Voici des éléments de réponse tirés des assises du 5 décembre dernier.

Ce qui favorise l’adoption de l’économie circulaire

1-Dans l’expression économie circulaire, il y a le mot «économie»

«L’eau employée pour produire du papier devient chargée de chaleur et de fibres résiduelles, explique Léon Marineau, vice-président environnement chez Cascades. La réutiliser au lieu de le rejeter permet la récupération de l’un et l’autre. On réduit notre consommation énergétique et on récupère des fibres résiduelles dans les processus de production suivants.»

2-La concurrence

«Notre entreprise familiale se bat contre des organisations partout sur la planète, souligne Rita Manouk, directrice de la production et de l’approvisionnement chez Genfoot, fabricant de la marque de bottes Kamik. Nous déployons toute notre créativité pour rester en vie. La matière première qu’on réutilise au lieu d’en acheter d’autre a un impact important.»

3- Le modèle extraire-produire-jeter affecte la pérennité des entreprises

«Nous vendons des bottes d’hiver et des bottes de pluie, rappelle Rita Manouk. Pour que les gens profitent de nos produits, qu’ils en aient besoin, il faut protéger la nature.»

Ce qui freine l’adoption de l’économie circulaire

1-Notre obsession collective de la propreté

«Changez-vous votre eau de vaisselle chaque fois que vous lavez une nouvelle assiette? Certainement pas. Alors, pourquoi jeter l’eau entre chaque cycle de production?» soulève Léon Marineau, de Cascades. Tous les processus n’ont pas besoin d’une eau fraiche, poursuit-il. Certains équipements peuvent remplir leur fonction avec un autre type d’eau. Du coup, les entrées d’eau fraiche peuvent être remplacées par de l’eau des procédés (brute ou traitée). L’ajout d’un stérilisant à l’eau réutilisée peut contrecarrer certains enjeux, comme les odeurs.

Certaines situations ne permettent pas ce réemploi, s’il affecte la qualité du produit, par exemple. Il faut aussi tenir compte de l’usure prématurée des équipements, causée par l’entartage, par exemple. «Eau de refroidissement, eau de transport, eau de lavage… Il demeure, malgré tout, de nombreuses situations où le réemploi de l’eau est tout à fait adéquat», affirme Léon Marineau.

2-La santé et la sécurité

«Je comprends le désir de réduire l’emballage, dit Luc Boivin, président de la Fromagerie Boivin. Mais, pour certains secteurs, c’est complexe. Réduire l’épaisseur de la pellicule plastique entourant un aliment augmente souvent le risque de déchirure, donc de contamination.»

3-La concurrence

«L’équité concurrentielle n’existe pas, rappelle Luc Boivin. Nos produits sont en concurrence avec ceux de pays où les normes environnementales sont moindres. Que devrions-nous faire?»

4-La standardisation de l’innovation

«Plus il y a de lois et de règlements, plus innover devient difficile, on n’entre pas dans les cases des formulaires, déplore Émilie Nollet, fondatrice et co-PDG d’Écosystèmes Alimentaires Urbains (ÉAU), spécialiste de l’aquaponie. Les fonctionnaires n’osent pas octroyer des exceptions, ils sont inquiets. Alors, on répète les mêmes modèles.»

«Innover en matière d’environnement, c’est difficile, poursuit Luc Boivin. Si vous n’avez pas le sceau d’un ingénieur qui affirme que tout fonctionne au jour 1, bonne chance! Alors, on n’ose pas, on n’en parle pas. On ne donne pas de résultats avant que tout soit parfait. C’est épuisant et décourageant. J’ai passé à travers le déploiement d’une usine de biomasse une fois. Je ne suis pas certain que je le referais. C’est difficile.»

5- La non-reconnaissance des produits fabriqués à partir de matière recyclée

Soleno fabrique des conduits pour le contrôle et la maîtrise des eaux pluviales. Sa matière première, ce sont nos bouteilles de shampoing, le plastique n2 recyclé. «Ma mine, c’est votre bac bleu», confie Guillaume Villemure, le fondateur de Soleno. Au Ministère de l’Environnement, on souhaite plus d’entreprises comme Soleno. Le Ministère des Transports, par contre, ne veut pas de ses conduits pour ses projets.

«Il faut cesser d'associer recyclé et cheap. Il faut faire confiance aux produits recyclés», souligne Claude Maheux-Picard, dg du Centre de transfert technologique en écologie industrielle (CTTÉI)

6-Le manque d’expertise

L’économie circulaire, c’est aussi celle de réparabilité. Au lieu de disposer d’un produit brisé, on le répare. On peut aussi prolonger sa durée de vie en lui trouvant un nouvel usage. Dans les deux cas, il faut un réparateur. Avez-vous déjà cherché un cordonnier pouvant réaliser des réparations complexes? Un rembourreur? Ce type de métier est en voie d’extinction. Dans la région de Kamouraska, on a procédé à l’inventaire de ces experts. Le constat: ils sont tous dans la cinquantaine ou plus, ils croulent sous le travail et ils n’ont pas de relève. «Nous ferons connaître les perspectives d’emploi dans ce domaine et nous accompagnerons les réparateurs afin qu’ils forment une relève», révèle Émilie Dupont, coordonnatrice de la démarche d’économie circulaire à la SADC Kamouraska.

Inspiration: le pavillon circulaire de la banque ABN Amro, à Amsterdam, un projet traditionnel qui s’est métamorphosé en projet d’économie circulaire


Lors du panel «Déployer l’économie circulaire à l’échelle des filières», Joke Dufourmont, gestionnaire de projet pour le programme Circle Cities de Circle Economy, nous a parlé du pavillon circulaire situé à côté du siège social de la banque ABN Amro, à Amsterdam. Elle nous l’a présenté comme un exemple parfait d’économie circulaire. Au niveau de la construction, tous les joints sont des connexions sèches – pas de colle ou d’autres matières adhésives – ce qui permettra une grande versatilité d’usage et la récupération des matériaux. Au niveau de la consommation d’énergie. Au niveau de la vocation: on y tient des événements éducatifs sur le thème de la circularité.

Pour construire le pavillon circulaire, on s’est approvisionné en partie à la «mine urbaine» New Horizon. On qualifie de «mines urbaines» les entreprises qui récupèrent les matériaux de valeurs sur les sites de démolition pour les revaloriser.

Curieuse, j’ai voulu en savoir davantage. J’ai donc fouillé le cas du pavillon circulaire. J’ai découvert une saga fascinante qui démontre qu’on peut changer les façons de faire, même dans les secteurs les plus conservateurs, comme celui des institutions financières.

Premier objectif: agrandir dans la continuité

Au départ, ABN Amro n’avait pas du tout l’intention de bâtir un édifice hommage à l’économie circulaire. L’institution financière manquait d’espace au siège social et souhaitait simplement ajouter des salles de réunion et un restaurant haut de gamme à un jet de pierre de ses bureaux principaux.

L’appel d’offres est annoncé en 2013. En 2014, l’équipe est en place et le projet est lancé. Ce sera un édifice de type classique, comme il sied à une entreprise de cette industrie. Quelque chose toutefois chicote l’équipe d’ABN Amro supervisant le projet: le futur édifice sera moins vert que le siège social lui-même. En fait, il n’intègre pas vraiment d’élément écologique. Le malaise grandit au sein des gestionnaires du projet et du développement durable chez ABN Amro.

On arrête tout!


À l’été 2015 - alors que le projet est passablement avancé - ils envoient, de leur propre chef, un courriel à la firme de construction annonçant l’arrêt des travaux. Et ce, même si le CA de la banque avait tout approuvé. Il s’en suit un chassé-croisé tendu. Les sous-traitants sont mécontents. Du côté de la direction, on ne comprend pas cette volte-face qui a des implications importantes sur les délais et les coûts. On accepte toutefois d’écouter l’équipe de gestion de projet.

Ce qui s’en suit est carrément étonnant. Le projet prend une tout autre allure. On revoit complètement le design et la construction - l’édifice serait fait de bois et non de brique et de ciment. On change aussi l’usage: au lieu de servir uniquement la banque, il sera aussi ouvert au public comme lieu d’échange sur l’économie circulaire. Du coup, l’institution se positionne en leader de cette pratique.

Je ne veux surtout pas donner l’impression que ce virage fut aisé. L’équipe de gestion de projets a parlé à chacun des administrateurs indépendamment pour leur expliquer pourquoi il fallait changer la vocation de cet édifice. Il a aussi fallu convaincre les sous-traitants qui, eux, s’étaient engagés dans un projet tout autre. Bref, il en a fallu de la détermination pour changer la vocation du projet et l’allure de l’immeuble. Vous pouvez lire toute la saga ici.

Ce qu’il faut retenir de la saga du pavillon circulaire

Parfois, une poignée d’employés qui sont assez nombreux, et qui détiennent collectivement suffisamment de pouvoir, peuvent changer le cours d’un projet. Cela exige beaucoup de détermination, certes. Mais aussi des compétences pour venir à bout des objections, et rassurer, en présentant des arguments rationnels. L’économie circulaire, si elle vient à se répandre, suivra le modèle du pavillon circulaire d’Amsterdam: il faudra de la conviction, mais aussi des compétences. Ça ne peut pas rester qu’une affaire de conviction.

À propos de ce blogue

Diane Bérard est chroniqueur et journaliste de solutions pour la marque Les Affaires. Elle contribue à l’édition papier, au contenu web et à l’animation des événements. Elle pratique le journalisme de solutions qui consiste à présenter, avec un regard critique, des initiatives qui tentent de résoudre des problèmes sociétaux. Ses champs d’intérêt sont le nouveau capitalisme, l’innovation sociale, l’éthique, la gouvernance et la finance socialement responsable. Elle est régulièrement invitée à commenter ces enjeux dans les médias. Elle a coécrit quatre best-sellers (Deux filles le mercredi soir, Les fous du roi, J’ai perdu ma montre au fond du lac, La chaise rouge devant le fleuve). Son blogue, «Le fil de Diane» aide le lecteur à trouver le chemin vers une économie à impact sociétal positif.

Diane Bérard

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