Investissement: l'analyse ESG est-elle dépassée?

Publié le 31/07/2019 à 11:08

Investissement: l'analyse ESG est-elle dépassée?

Publié le 31/07/2019 à 11:08

Velina Serafimov, cheffe de l'impact chez Impak Finance (Photo: courtoisie)

Nommez-moi une grande société internationale qui lave plus blanc que blanc.

Les chances sont élevées que vous pensiez à Unilever. C’est l’une des valeurs les plus sûres du Dow Jones Sustainability Index (DJSI). Cette multinationale néerlando-britannique fabrique 400 marques dans 14 catégories liées aux soins personnels, à l’alimentation et à la maison. Depuis 1999, Unilever a été leader du DJSI 19 fois, dans le secteur des produits de soins personnels.

L’analyse ESG détermine comment une entreprise gère les impacts négatifs de ses activités. Un score ESG élevé nous indique qu’une entreprise déploie des efforts pour réduire ses impacts et établir de saines pratiques en environnement, du côté social et en gouvernance. Mais l’analyse ESG ne dit rien de l’impact positif de cette organisation sur la société.

Le score d’impact d’Unilever s’élève à 302/1000. On est loin de la première place que lui accorde son score ESG.

Comment une société peut-elle avoir un score ESG si élevé et un score d’impact si bas?

Définissons d’abord ce qu’est le score d’impact. C’est une façon de comptabiliser à la fois les efforts de réduction des risques ESG (grâce à de bonnes pratiques) et la contribution positive d’une entreprise au développement durable (DD). On incarne généralement le développement durable à travers les 17 objectifs de développement durable (ODD) des Nations Unies. Ainsi, une entreprise dont les produits et services contribuent à l’atteinte d’un ou plusieurs des ODD accumule des points pour le score d’impact.

La notion de score d’impact fait, tranquillement, son chemin dans le monde de l’investissement. Des firmes d’analyse réputées, comme Sustainalytics, sont en train de se mettre à l’analyse d’impact.

J’ai rencontré Velina Serafimov, cheffe de l’impact chez la fintech québécoise Impak Finance, pour discuter du nouveau rapport, «Les entreprises responsables les mieux notées le sont-elles vraiment?»

Publier un rapport qui déconstruit l’image de super citoyen corporatif d’Unilever, voilà une bonne façon d’attirer l’attention…

Nous voulons effectivement déconstruire le mythe RSE entourant les entreprises qui obtiennent de bons scores ESG. Et Unilever nous semblait le candidat parfait pour commencer ce travail. Mais nous ne souhaitons pas choquer. Et nous ne voulons surtout pas balancer l’analyse ESG. Nous croyons simplement, tout comme les 2000 organisations participant au Impact Management Project dont notre score d’impact s’inspire, que l’ESG ne va pas assez loin. L’analyse ESG est pertinente, mais c’est devenu une information insuffisante, compte tenu de la nature des enjeux sociétaux contemporains.

Velina Serafimov détient une maîtrise en commerce, incluant une spécialisation en DD. Elle a débuté sa carrière chez Deloitte où elle a réalisé des audits environnementaux et sociaux pour des sociétés du CAC 40. «Les grands groupes européens doivent faire du reporting extra-financier. Deloitte avait comme mandat de vérifier ces données. J’ai visité des usines en Inde et au Mexique pour vérifier, entre autres, les conditions de travail.» La jeune femme a aussi réalisé un mandat chez Axa Investment Managers. «Axa avait développé une méthodologie pour identifier les investissements responsables. Elle souhaitait un audit de sa méthodologie de sélection afin de confirmer sa pertinence à ses clients.»

Que reprochez-vous à l’analyse ESG?

L’analyse ESG est la façon dominante de réaliser des investissements responsables. Or, elle possède des limites. Elle regarde principalement les impacts négatifs. On investit dans l’entreprise qui limite au minimum ce type d'impacts. Mais on peut questionner la différence entre la réduction d’impacts négatifs et la création d’impacts positifs. Une entreprise qui affiche la parité dans ses postes de direction a-t-elle un impact positif ou atteint-elle simplement la norme? De plus, l’analyse ESG est généralement le fruit d’agences de notation qui fournissent des fichier Excel avec des scores et des pourcentages. Ça manque de qualitatif, on ignore trop souvent comment ces scores ont été obtenus.

Les financiers ont franchi une étape importante en prenant en considération les données extra-financières à travers les critères ESG. Est-il réaliste d’ajouter une autre couche avec l’analyse d’impact?

C’est un défi, j’en conviens. Mais nous sommes en situation d’urgence. Collectivement, nous affrontons des enjeux gigantesques. Si on se contente d’un minimum, que nous nous arrêtons là où les financiers se sentent à l'aise, on ne résoudra rien. Investir dans une entreprise bien classée ESG sera toujours mieux que dans celle qui ne l’est pas. Mais on ne fait que limiter les dégâts.

Vous voulez donc balancer l’analyse ESG?

Pas du tout, l’analyse ESG est incluse dans la méthodologie Impact Investing Scoring Solution (Impak IS2). L’analyse d’impact est la prochaine étape.

Qui sont les pionniers de la mesure d’impact positif et des scores d’impact. Pourquoi ont-ils développé ce type d’analyse?

Les ONG qui font de l’aide au développement furent les premières à s’y intéresser. Mais c’est le gouvernement britannique qui a donné le véritable élan. Ce gouvernement externalise une part des services sociaux. Il accorde des mandats à des entreprises sociales, des ONG et des entreprises incorporées pour qu’elles offrent des services sociaux. Il a donc fallu développer une méthodologie pour rendre des comptes sur ces contrats. S’assurer que l’argent public génère bien l’impact positif souhaité.

Qu’est-ce que l’Impact Management Project?

C’est un projet de standardisation de l’analyse d’impact. Le catalyseur de cette initiative est le fonds d’investissement britannique Bridges Fund. Le IMP vise trois objectifs:

-Le consensus sur ce qui est le plus pertinent de mesurer;

-La simplification: élaborer une nomenclature simple, facile à comprendre par tout le monde;

-Le partage des connaissances à travers des études de cas sectorielles.

Le IMP a créé un cadre. Maintenant, les acteurs comme Impak Finance l’appliquent et l’enrichissent. C’est ce que nous avons fait en publiant un rapport autour du impak score d’Unilever.

Que nous apprend le rapport «Les entreprises responsables les mieux notées le sont-elles vraiment?»

Quand on s’intéresse à la RSE et aux aspects ESG, Unilever se classe bien en avant de nombreuses sociétés. Mais lorsqu’on adopte une approche par l’impact, que l’on étudie à la fois les impacts négatifs et positifs, on obtient un score de 302/1000. Unilever obtient de bons points pour la réduction de ses impacts négatifs. Mais quand on prend en considération la proportion de son chiffre d’affaires lié à un enjeu des ODD, on obtient à peine  1%. Donc, moins de 1% du chiffre d’affaires de cette multinationale est généré par des ventes de produits qui permettent d’atteindre un des ODD. Ainsi, les activités quotidiennes d'Unilever contribuent très peu à résoudre les grands enjeux planétaires.

Isoler les activités liées à la résolution des ODD dans un modèle d’affaires permet d’écarter le socioblanchiment et l’écoblanchiment. Vous pouvez publier des dizaines de pages sur vos impacts positifs et la réduction de vos impacts négatifs. Au final, c’est beaucoup de bruit pour pas grand-chose. Oui Unilever a un chiffre d’affaires très élevé, donc 1% de ce montant c’est déjà pas mal. Mais ça ne reste que 1%. C'est bien en-deça de la contribution nécessaire de la part d'une entreprise de cette taille pour atteindre les ODD.

Imaginons une entreprise qui crée de bons emplois, qui traite bien ses employés et ses fournisseurs, mais qui produit un objet totalement inutile. À quoi ressemblera le score d’impact de cette société?

Ça dépend. Il faut toujours discerner la réduction d’impact négatif et la création d’impact positif. Prenons le salaire, il faut définir le concept de salaire décent. Cette entreprise offre-t-elle un salaire supérieur à la moyenne nationale? Si oui, alors nous considérons qu’il s’agit d’un impact positif et non de réduction d’impact négatif. Ensuite, nous  regarderons quelle proportion des employés reçoit ce salaire supérieur supérieur à la moyenne nationale. Et nous pondérerons le score d’impact de l’employeur.

Prenons le cas d'une entreprise de transport, à partir de quel seuil ses efforts de réduction de GES sont-ils comptabilisés comment ayant un impact positif et non simplement une réduction de son impact négatif?

L’entreprise de transport qui diminue les émissions de GES liées à ses activités réduit ses impacts négatifs. Celle qui innove et imagine un procédé ou une solution de transport moins polluant et qui les vend aux autres sociétés de son secteur génère un impact positif. C’est un exemple parmi d’autres.

Une entreprise peut-elle compenser ses impacts négatifs par ses impacts positifs?

Notre analyse n’est pas construite pour permettre la compensation. On regarde d’un côté tous les impacts négatifs d’une entreprise et ses efforts pour les réduire. De l’autre, on note les contributions positives. Ces scores sont tous les deux positifs, aucun ne «compense» l’autre. Et si une entreprise ne fait aucun effort de réduction de ses impacts négatifs, elle n’aura aucun point pour ses impacts positifs. Pour être une entreprise à impact positif, il faut, au minimum, démontrer des efforts de réduction pour tous ses impacts négatifs. On ne veut pas qu’une entreprise masque ses impacts négatifs à travers ses impacts positifs. On ne peut pas lancer un produit extraordinaire pour solutionner un ODD et par ailleurs créer énormément de dégâts.

Parlons de la portée de l’impact: une entreprise qui sert 10 bénéficiaires a forcément moins d’impact qu’une autre qui en sert 100…

Pas du tout, le nombre de bénéficiaires n’entre pas dans le score d’impact. L’entreprise A a trouvé du travail à 10 bénéficiaires lourdement handicapés. Elle déploie un large spectre de services: trouver du travail, offrir transport, organiser des formations, etc. L’organisation B a trouvé du travail à 100 personnes. Son service consiste à refaire le CV des bénéficiaires. On ne peut certainement pas conclure que l’entreprise A a moins d’impact que l’entreprise B, qu’elle est meilleure. Un investisseur peut choisir d’investir dans l’entreprise B parce qu’elle rejoint plus de bénéficiaires. Ça lui appartient. Mais affirmer que l’entreprise B a un impact plus important que l’entreprise A constitue de impact washing.

Pouvez-vous donner d’autres exemples contre-intuitifs de l’impact de deux entreprises…

L’entreprise A a augmenté l’accès à l’électricité de 25% des habitants d’un village. L’entreprise B a augmenté l’accès à l’électricité de 7% des habitants d’un autre village. On ne peut pas conclure que l’entreprise A est meilleure que l’entreprise B. Tout dépend du niveau de besoin des habitants rejoints. Peut-être que la région où se trouve l’entreprise B est plus difficile d’accès et que 7% peut être considéré comme un impact important.

Que faut-il retenir de la notion d’impact positif?

D’abord, les indicateurs chiffrés manquent souvent de mise en situation. Nous préférons les indicateurs non chiffrés, par exemple l’évolution par rapport à l’année précédente. Les indicateurs chiffrés évoluent-ils dans le sens des objectifs et ces objectifs sont-ils suffisamment ambitieux? Une réduction des émissions de GES de 5% ne veut rien dire. Cela dépend où se situe l’entreprise sur le spectre global de la pollution.

Ensuite, l’impact est une notion contextuelle. Votre organisation a un impact positif par rapport à une moyenne, un standard, une norme. Ce n’est pas vous qui déterminez si votre organisation génère un impact positif. C’est votre écart par rapport à des références reconnues, tel le salaire horaire moyen.

Soyons honnêtes, il est logique que le score d’impact des grandes sociétés soit faible. L’impact sociétal positif ne constitue pas le cœur de leur mission…

En effet, mais ces grands groupes ont un pouvoir important. S’ils se mettent à générer un impact positif, il en résultera un effet important pour la société. Le calcul, et la publication du score d’impact des grandes sociétés permettent de mettre l’éclairage sur cette occasion d’amélioration. Une occasion d’amélioration qui est aussi une occasion d’affaires puisque les activités qui génèrent un impact positif répondent à des besoins sociétaux urgents.

À propos de ce blogue

Diane Bérard est chroniqueur et journaliste de solutions pour la marque Les Affaires. Elle contribue à l’édition papier, au contenu web et à l’animation des événements. Elle pratique le journalisme de solutions qui consiste à présenter, avec un regard critique, des initiatives qui tentent de résoudre des problèmes sociétaux. Ses champs d’intérêt sont le nouveau capitalisme, l’innovation sociale, l’éthique, la gouvernance et la finance socialement responsable. Elle est régulièrement invitée à commenter ces enjeux dans les médias. Elle a coécrit quatre best-sellers (Deux filles le mercredi soir, Les fous du roi, J’ai perdu ma montre au fond du lac, La chaise rouge devant le fleuve). Son blogue, «Le fil de Diane» aide le lecteur à trouver le chemin vers une économie à impact sociétal positif.

Diane Bérard

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