Des nouvelles de la faillite de Matthieu Laroche

Publié le 27/03/2019 à 17:06

Des nouvelles de la faillite de Matthieu Laroche

Publié le 27/03/2019 à 17:06

L'équipe de Cartouches Certifiées dans le «local clandestin» (Photo: courtoisie)

Vous souvenez-vous de Matthieu Laroche?

Le 4 février dernier, je vous ai raconté comment sa PME, Cartouches Certifiées, est passée du classement Profit 500 à la faillite.

Vous m’avez écrit pour réclamer la suite de l’histoire. La voici.

Nous avons quitté Matthieu alors qu’il attend le résultat de l’appel d’offres pour la propriété intellectuelle et les actifs de Cartouches Certifiées inc. Il a trouvé de nouveaux investisseurs pour injecter du capital.

1er février, 15h

Matthieu prend la route de Québec pour assister à une formation à l’École d’entrepreneurship de Beauce (EEB).

15h15

Appel du syndic alors que Matthieu roule sur le pont Jacques-Cartier.

-«Tes investisseurs sont les plus hauts soumissionnaires pour l’appel d’offres de la propriété intellectuelle.»

La propriété intellectuelle inclut le site, et l’achalandage qui y est associé, ainsi que les noms des domaines et les comptes Ebay et Amazon.

Pour les actifs, ça ne passe pas.

À la hauteur de Boucherville

Matthieu appelle la BDC (son créancier pour la propriété intellectuelle) :

-«Ça a l’air que nous sommes le plus haut soumissionnaire, allez-vous accepter notre offre? »

-« Nous sommes très satisfaits de celle-ci, merci. Mais on ne peut pas répondre à ta question.»

Perplexe, Matthieu appelle Marie-Hélène, son avocate au cabinet Jolicoeur, Lacasse, à Québec.

-«Je ne comprends pas la réponse de la BDC, que se passe-t-il?»

-«Quelque chose coince. La BDC doit vouloir obtenir l’accord de RBC pour accepter ton offre de rachat de la propriété intellectuelle. »

La situation est complexe. BDC est premier créancier pour la propriété intellectuelle et second pour les actifs. Et RBC est second créancier pour la propriété intellectuelle et première pour les actifs. Les investisseurs de Matthieu ont choisi d’offrir beaucoup plus pour la propriété intellectuelle que pour les actifs. RBC le sait. Cela pourrait expliquer le malaise de BDC à confirmer officiellement la victoire des nouveaux investisseurs.

Discussion autour de quelques bières…

À l’EBB, Matthieu consulte les entrepreneurs de sa cohorte.

-«Le syndic va lancer un nouvel appel d’offres pour les actifs. Ceci implique qu’il y aura un verrou sur la porte de l’entreprise à très court terme. Nous n’avons plus d’actifs et nous n’aurons plus de local. Que fait-on? »

Avant la tourmente, Matthieu avait prévu déménager l’entreprise pour réduire les coûts. Le 15 avril, un local l’attend sur la Rive-Sud. Toutefois, le bail est au nom de Cartouches Certifiées inc, qui n’existe plus à cause de la faillite. Le propriétaire n’est pas chaud à l’idée de louer à la « nouvelle » entreprise que Matthieu redémarre avec ses investisseurs.

Ce soir-là, Matthieu réalise :

-qu’il devra trouver à très court terme un local temporaire, pour éviter une interruption de service avec les clients;

-que le local permanent qu’il visait au 15 avril pourrait lui échapper.

Au moment de son appel, quelques heures plus tôt, le syndic suggère que Matthieu demande à la BDC de partager le paiement de la propriété intellectuelle avec RBC pour éviter qu’elle bloque la vente.

Sa cohorte suggère plutôt que Matthieu laisse tout tomber et attende le second appel d’offre, pour essayer d’avoir ses actifs. «Mais si fais ça, les affaires sont arrêtées pendant quelques semaines, c’est risqué.»

Les investisseurs de Matthieu choisissent de ne pas se retirer.

Semaine du 4 février

Chaque matin, Matthieu se demande s’il se cognera le nez à une porte cadenassée.

Tout comme ses investisseurs et ses employés, il navigue dans l’ambiguïté.

L’entrepreneur attend toujours la confirmation officielle que la propriété intellectuelle lui appartient. Et celle affirmant que les actifs ne sont plus à lui.

En l’absence de ces confirmations, son avocate dit qu’il peut continuer les activités régulières. Ce qu’il fait.

Pendant que Matthieu et la poignée d’employés toujours au poste s’affairent à servir les clients, les avocats entrent en scène: un pour la BDC, un pour RBC et un pour le syndic, en plus de celle de la nouvelle entreprise.

Une date de fin?

En l’absence d’une date officielle de fin des activités de Cartouches Certifiées inc., les revenus tirés des ventes sont déposés dans le compte du syndic. «Je voulais une date de coupure pour que le fruit de notre travail soit récolté dans la nouvelle entité. On assumait les dépenses (l’achat des cartouches que je revends), mais l’ancienne entreprise récoltait les revenus. Ça n’avait pas de sens.»

Le syndic apprend finalement à Matthieu que BDC et RBC sont venus à une entente: ils vendent la propriété intellectuelle et les actifs à ses investisseurs et ils se partagent le montant total.

Coup de théâtre!

Toutefois… «Pour que la vente se concrétise, les créanciers demandent de défrayer une portion des frais du syndic.» Les investisseurs refusent. «C’est comme si la banque vous informait que votre hypothèque augmente de 10 000$, sans raison. Et si vous refusez de payer, vous serez à la rue avec vos trois enfants.» Matthieu poursuit, «Cette demande est venue de nulle part. Mais, si c’était à refaire, sachant ce qui allait suivre, nous aurions accepté.»

Vendredi 8 février

Las de l’incertitude, les investisseurs annoncent aux créanciers qu’à 15h, un huissier passera au bureau du syndic pour récupérer le dépôt de 15 000$ exigé pour participer à l’appel d’offres. Il faut spécifier que les investisseurs de Matthieu n’avaient pas indiqué de délai pour leur appel d’offres. «On faisait mention d’un «délai raisonnable». Compte tenu de la simplicité de l’appel d’offres, qui tenait sur une demi page, les investisseurs ont jugé qu’une semaine constituait un délai raisonnable pour une réponse. »

14h30: un appel de la BDC confirme à Matthieu qu’elle vend la propriété intellectuelle de Cartouches Certifiées inc. à ses investisseurs.

La célébration est brève… Au même moment, un courriel du syndic l’informe que RBC refuse officiellement l’offre pour les actifs.

Matthieu pense vite.

- «Le cadenas s’en vient, ce soir ou lundi. On sera expulsé et n’importe qui pourra visiter le local pour le second appel d’offres. J’ai fermé les portes, on n’ouvre à personne. Nettoyez vos bureaux, ne laissez aucune information qui pourrait nuire à notre nouvelle entreprise. Déchiquetez tous les papiers et les factures dont nous n’avons plus besoin. L’ancienne compagnie n’existe plus. Assurez-vous de fermer et verrouiller vos ordinateurs. Entreposez tous les documents liés à la propriété intellectuelle dans le nuage. On ne touche pas aux équipements, ils ne nous appartiennent plus.»

15h30

Marie-Hélène, l’avocate de Matthieu, l’informe que le syndic viendra le lundi suivant, soit le 11 février. Il expliquera aux employés le processus de fin d’emploi et les indemnités auxquels ils auront droit.

16h30

 Matthieu et les employés quittent le local.

Lundi 11 février

Le syndic rencontre Matthieu et les employés, en présence d’un des investisseurs. Les employés sont en chômage. Cartouche Certifiées inc. existait depuis 2006. L’employé ayant cumulé le plus d’ancienneté y était depuis huit ans.

11h

Matthieu et les employés qui demeurent avec la nouvelle entreprise se rencontrent à La Panthère verte, un resto végé au coin de la rue. Il les informe du lieu du local temporaire pour les prochaines semaines. Il se trouve dans le même édifice, un étage plus haut. Ils le surnommeront: «le local clandestin».

Même si l’espace fait 10 000 pieds carrés, les 18 employés s’agglutinent autour de deux colonnes, seul endroit alimenté en électricité! «Et pas question de faire fonctionner la cafetière et le micro-ondes en même temps!» Il poursuit, «Mais on pouvait se brancher à notre ancien accès wifi, celui du local en dessous. Ça nous a sauvé la vie lors de la première semaine d’opération de la nouvelle entreprise. »

lesLa nouvelle entreprise n’a pas d’actifs. Elle passe ses commandes aux fournisseurs qui livrent directement aux clients.

Toutefois, l’achat par les nouveaux investisseurs n’est toujours pas officielle. Rien n’a été signé devant le tribunal et le paiement n’a pas été effectué. Le flou demeure: à partir du 11 février, qui peut encaisser le fruit des ventes?

Le syndic (au nom de RBC) redit à Matthieu que si ses investisseurs acceptent de payer une partie des frais de la mise sous tutelle, ils peuvent racheter les actifs et réintégrer leurs anciens locaux sur-le-champ. Les investisseurs refusent toujours de défrayer cette somme supplémentaire.

Jeudi le 14 février

Un nouveau compte bancaire est lié au site de la nouvelle entreprise, l’argent des nouvelles ventes y est dirigé.

Vendredi 15 février

Passage à la Cour, la vente de la propriété intellectuelle est officialisée, la marque de commerce «Cartouches Certifiées» appartient aux nouveaux investisseurs.

Ce n’est pas terminé…

Un deuxième appel d’offres est lancé pour les actifs (matériel de bureau et stocks) qui se trouvent toujours dans le local d’origine. Les investisseurs de Matthieu y participent.

18 février

Signature de la faillite de Cartouches Certifiées inc.

Jeudi 28 février

Résultats du 2e appel d’offres : les investisseurs de Matthieu remportent tous les lots, sauf… les étagères sur lesquelles reposent les stocks! Et l’appel d’offres stipule que le local d’origine doit être vide le 15 mars à minuit. Tout actif qui y demeure appartiendra au syndic. Or, Matthieu et la nouvelle entreprise retournent dans ce local du 16 mars au 15 avril. «Je ne voyais pas la nécessité de tout sortir pour quelques heures ». Le syndic répond que le dossier de Cartouches Certifiées inc. sous séquestre n’est pas clôt. Le local n’a pas été retourné au propriétaire immobilier, le syndic en est toujours responsable.

Mercredi 13 mars

Matthieu annonce aux employés qu’il faut, encore, quitter le local et retourner au local clandestin. Les équipements seront entreposés en attendant l’emménagement sur la Rive Sud le 15 avril.

Le soir, Matthieu appelle le syndic et propose d’acheter les étagères. «Ainsi, il ne restera rien à surveiller dans le local, vous pourrez remettre les clefs au propriétaire et nous pourrons demeurer dans le local.»

Jeudi 14 mars

Le syndic accepte que la nouvelle entreprise rachète les étagères.

Vendredi 15 mars, 15h30

Matthieu paie les étagères. Le syndic rend les clefs au propriétaire du local. La nouvelle entreprise signe un bail jusqu’au 15 avril.

Lundi 18 mars

Fin de la saga. Première journée officielle de la nouvelle entreprise, dans les locaux de l’ancienne.

Et la faillite personnelle de Matthieu?

Le 4 décembre, les institutions financières avaient évoqué que Matthieu pourrait éviter la faillite personnelle s’il dirigeait l’entreprise jusqu’à l’appel d’offres, pour maximiser sa valeur.

Ce ne sera pas le cas.

«Je vais faire faillite. Le montant de la caution personnelle que j’avais donné est plus élevé que l’argent dont je dispose dans mon compte bancaire. C’est comme au Monopoly quand tu passes sur une propriété avec plusieurs hôtels… Je ne peux plus être administrateur de sociétés et je n’aurai plus accès au crédit pendant quelques années.»

Au-delà des faits, les émotions et la vie

«Au début, je n’avais pas trop d’émotions. Je tenais sur l’adrénaline. J’espérais toujours que ça débloque. Je me revois rouler en skateboard dans le local clandestin vide, mes écouteurs sur les oreilles, en appel conférence avec les investisseurs et le syndic.»

«Et puis, entre le 28 février et le 15 mars, la période la plus stressante de l’histoire, il est arrivé un truc. Le 28 février, au réveil, ma conjointe m’annonce qu’elle est enceinte de notre 3e enfant. Le même jour, on remporte les actifs, en seconde ronde d’appel d’offres. La grossesse m’aide à passer à travers cette dernière étape qui n’en finit plus. Le 15 mars, le syndic rend clés à notre propriétaire et on retourne dans notre local. C’est enfin terminé. Le lendemain, ma conjointe fait une fausse couche. Ce bébé-là est passé dans ma vie au moment où j’en avais besoin. J’arrivais au bout de mon énergie, il m’en fallait une nouvelle. On dit qu’un tiers des grossesses se terminent par une fausse couche. La nôtre fait peut-être partie de ces statistiques. Mais je me dis que ce bébé-là a peut-être absorbé trop de stress. Une chose est sûre, sa présence a fait une différence dans cette période de ma vie.»

Garder confiance?

«Quand tu accumules les mauvaises nouvelles, tu en viens à te demander si tu peux encore avoir confiance en tes décisions. Et, à mesure que ça se corse, tu te demandes si tu es guidé par ton ego ou par la raison. Et puis, tu te sens coupable face à tes investisseurs. Ils ont tous un emploi. Aucun d’entre eux n’avait prévu consacrer 40 heures par semaine à la nouvelle entreprise.»

Attitude

«Si tu parles à mon banquier, il te dira que j’ai fait preuve de mauvaise foi. J’ai été arrogant. Je n’avais pas l’air assez inquiet. Comment un entrepreneur doit-il se comporter lorsque son dossier est transféré aux comptes spéciaux? C’est là qu’on décide si on va tirer la plug ou pas. Si tu as l’air inquiet, le banquier conclura que ton dossier n’a pas d’avenir. Et puis, il faut penser aux employés. Je me suis présenté aux comptes spéciaux avec ma directrice des finances, il fallait lui montrer une image forte, pas une image triste. Je n’avais pas envie qu’elle dise à ses collègues que j’étais découragé et dépassé. Ce n’est pas facile. Ce qui a l’air de l’arrogance aux yeux du créancier paraît plutôt de la confiance en soi aux yeux des employés.»

«Certains entrepreneurs essaient peut-être de se défiler de leurs dettes en faisant faillite. Je n’ai jamais fait ça. J’ai gardé l’entreprise vivante du 4 décembre au 31 janvier, sans marge de crédit et avec une équipe qui rétrécissait chaque jour.»

Malentendus

«Un dossier comme le mien, c’est une suite de malentendus. On ne parle jamais aux personnes concernées, on communique avec des intermédiaires. Une négociation c’est toujours plus facile si tout le monde est assis autour de la même table.»

La suite?

«Il faut que je regagne la confiance des clients qui ont reçu une lettre annonçant la faillite de Cartouches certifiées inc. Certains refusent de traiter avec notre nouvelle entreprise. Je vais consacrer mes efforts à les rassurer. Ils recevront le même service impeccable qu’on leur a toujours donné.»

Il faut aussi que Matthieu se nourrisse mieux et plus régulièrement, qu’il dorme et qu’il recommence à faire du sport, reconnaît-il. Sinon, ce serait cher payé pour avoir conservé la marque Cartouches Certifiées en vie.

À propos de ce blogue

Diane Bérard est chroniqueur et journaliste de solutions pour la marque Les Affaires. Elle contribue à l’édition papier, au contenu web et à l’animation des événements. Elle pratique le journalisme de solutions qui consiste à présenter, avec un regard critique, des initiatives qui tentent de résoudre des problèmes sociétaux. Ses champs d’intérêt sont le nouveau capitalisme, l’innovation sociale, l’éthique, la gouvernance et la finance socialement responsable. Elle est régulièrement invitée à commenter ces enjeux dans les médias. Elle a coécrit quatre best-sellers (Deux filles le mercredi soir, Les fous du roi, J’ai perdu ma montre au fond du lac, La chaise rouge devant le fleuve). Son blogue, «Le fil de Diane» aide le lecteur à trouver le chemin vers une économie à impact sociétal positif.

Diane Bérard

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