Niveau de vie: l'inquiétant «déclin tranquille» du Québec

Publié le 05/03/2022 à 09:00

Niveau de vie: l'inquiétant «déclin tranquille» du Québec

Publié le 05/03/2022 à 09:00

Dans son analyse, le CPP écorche à la fois les entreprises et les politiques publiques mises en place depuis 20 ans par les gouvernements québécois. (Photo: 123RF)

ANALYSE ÉCONOMIQUE. Le Québec pâtit d’un «déclin tranquille» de son niveau de vie par rapport aux pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), car ses entreprises n’arrivent pas à faire des gains importants de productivité. Et pour renverser cette tendance, le gouvernement doit revoir de fond en comble sa stratégie afin de favoriser l’adoption des nouvelles technologies.

Voilà le diagnostic et le remède proposé par l’analyse annuelle Productivité et prospérité au Québec (bilan 2021), publiée cette semaine par le Centre sur la productivité et la prospérité – Fondation Walter J. Somers à HEC Montréal.

Dans une économie, le niveau de vie est déterminé par trois facteurs, rappelle le CPP dans cette 12e édition de son analyse:

 

  • La productivité du travail, qui mesure la richesse moyenne générée dans une heure de travail.
  • L’intensité du travail, qui évalue le nombre moyen d’heures travaillées par emploi.
  • Le taux d’emploi, qui mesure la proportion de la population qui détient un emploi.

 

Aussi, quand la productivité stagne ou n’augmente pas rapidement dans une économie, cela affecte nécessairement la progression du niveau vie, comme c’est le cas au Québec.

En fait, l’ensemble du Canada vit la même problématique; le déclin relatif par rapport à la majorité des pays développés y est même plus prononcé, selon les données du CPP.

 

NIVEAU DE VIE EN 1981 ET EN 2021

(En dollars canadiens de 2019 par habitant à parité des pouvoirs d’achat)

1981

Canada: 38 460$
Moyenne OCDE: 36 692$
Québec: 33 790$

2021

Moyenne OCDE: 67 031$
Canada: 59 977$
Québec: 53 955$

 

Critiques des entreprises et des gouvernements

Dans son analyse, le CPP écorche à la fois les entreprises et les politiques publiques mises en place depuis 20 ans par les gouvernements québécois, ce qui inclut donc le Parti québécois, le Parti libéral du Québec et la Coalition avenir Québec.

Les entreprises, parce qu’elles n’ont pas beaucoup investi et ont peu innové au fil ans, car elles étaient habituées «à profiter d’un bassin de travailleurs abondant et bon marché pendant des décennies».

 

En 2015, plus de 80% des sommes consenties à travers des crédits d'impôt pour stimuler la productivité étaient versées sur la base des salaires. (Photo: 123RF)

 

Les gouvernements, parce qu’ils ont contribué à maintenir les entreprises dans cette position «à travers une politique fiscale mal avisée», selon l’analyse de l’ensemble des crédits d’impôt proposés aux entreprises en 2015 effectuée par le CPP.

En entrevue à Les Affaires, Robert Gagné, directeur du CPP et coauteur de l’étude (avec Jonathan Deslauriers et Jonathan Paré), explique qu’un peu plus de 80% des sommes consenties à travers ces crédits étaient versées sur la base des salaires.

Bref, au lieu d’inciter les entreprises à acheter de nouvelles technologies pour accroître leur productivité (la valeur de PIB ou la richesse moyenne générée dans une heure de travail), ces crédits les ont plutôt incitées à financer des salaires…

Aux yeux de Robert Gagné, il faut renoncer à cette approche de crédits d’impôt pour stimuler la productivité, car elle ne fonctionne tout simplement pas.

Car si c’était le cas, le niveau de vie des Québécois aurait progressé beaucoup plus vite depuis 20 ans, et le Québec figurait sans doute parmi les meilleurs élèves de l’OCDE, et non parmi les derniers de classe.

 

Abolir la cotisation aux fonds des services de santé

Pour corriger le tir, l’économiste propose que le gouvernement abolisse la cotisation obligatoire aux fonds des services de santé (FSS), une taxe que paient chaque année les entreprises en fonction de leur masse salariale.

Cinq provinces canadiennes prélèvent cette taxe, soit le Québec, le Manitoba, l’Ontario, la Colombie-Britannique et Terre-Neuve-et-Labrador.

Or, c’est le Québec qui affiche le taux le plus élevé, avec une cotisation de 4,26$ par tranche de 100$ en 2021, soit grosso modo le double du taux effectif dans les quatre autres provinces.

Selon les calculs du CPP, abolir cette taxe au Québec permettrait de libérer 4 milliards de dollars par année pour les entreprises québécoises, ce qui leur permettrait d’investir dans les nouvelles technologies afin d’accroître leur productivité.

Pour compenser ce manque à gagner, le gouvernement pourrait éliminer une partie importante des crédits d’impôt accordés aux entreprises sur la base des salaires, d’autant plus qu’ils ne donnent pas de résultats concluants, insiste Robert Gagné.

La grande question est à savoir si les entreprises se serviront de ces nouvelles liquidités pour investir dans les nouvelles technologies.

L’économiste admet qu’il n’y a pas de garantie qu’elles le feront.

 

Optimisme prudent

Rappelons que l’abolition sur la taxe sur le capital en 2011 — qui était décriée comme une taxe sur l’investissement — n’a pas non plus fait des miracles pour accroître la productivité des entreprises dans l’ensemble de l’économie.

Les données du CPP en témoignent avec éloquence, à commencer par le déclin relatif du niveau de vie des Québécois et des Canadiens par rapport à la majorité des pays de l’OCDE.

Pour autant, le statu quo n’est plus une option, car les recettes du passé ne donnent pas vraiment de résultats.

Il faut donc essayer de nouvelles recettes.

Cela dit, il y a de l’espoir, car certaines entreprises ont investi massivement pour se moderniser depuis une dizaine d’années au Québec, notamment dans l’industrie forestière.

Et les résultats sont impressionnants au niveau de la productivité, j’ai pu le constater de mes yeux cette semaine en reportage.

Je vous en parlerai d’ailleurs bientôt dans Les Affaires.

À propos de ce blogue

Dans son analyse bimensuelle Dans la mire, François Normand traite des enjeux auxquels font face les entrepreneurs aux quatre coins du Canada, et ce, de la productivité à la pénurie de la main-d’œuvre en passant par la 4e révolution industrielle ainsi que la gestion de l’énergie et des ressources naturelles. Journaliste à «Les Affaires» depuis 2000 (il était au «Devoir» auparavant), François est spécialisé en ressources naturelles, en énergie, en commerce international et dans le manufacturier 4.0. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières, et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il fait un MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke.

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