Pour en finir avec le populisme économique

Publié le 28/05/2022 à 09:00

Pour en finir avec le populisme économique

Publié le 28/05/2022 à 09:00

Le candidat à la chefferie du Parti conservateur du canada, Pierre Poilievre, a traité d’incompétent l’actuel gouverneur de la Banque du Canada, Tiff Macklem, tout en remettant en cause l’expertise des économistes de cette institution. (Photo: Peregrine981 / CC)

ANALYSE ÉCONOMIQUE. On espérait que le mouvement allait se circonscrire aux États-Unis, mais il a franchi la frontière et se propage maintenant comme une traînée de poudre au Canada. Bienvenue à l’ère du populisme économique, sans complexe et sans nuance.

Le meilleur exemple de ce populisme économique? Les attaques répétées du candidat à la chefferie du Parti conservateur du Canada (PCC), Pierre Poilievre, contre la Banque du Canada, une institution vénérable, compétente et respectée au Canada et dans le monde.

Cette institution fédérale — dont le gouverneur est nommé par Ottawa, mais qui demeure indépendant — supervise les institutions financières, influe sur certains taux d’intérêt clés (à commencer par le taux directeur) et, indirectement, détermine la masse monétaire.

Elle a donc la mission de contrôler l’inflation, avec une cible à 2% — en avril, l’indice des prix à la consommation avait progressé de 6,8% par rapport à avril 2021, selon Statistique Canada.

Or, Pierre Poilievre a traité d’«incompétent» l’actuel gouverneur de la Banque du Canada, Tiff Macklem. Il a aussi remis en cause l’expertise des économistes de cette institution, sans doute parmi les plus compétents au pays.

Le favori dans la course à la chefferie du PCC attaque l’institution parce qu’il désapprouve sa politique monétaire, qui n’a pu empêcher l’explosion de l’inflation au Canada — un phénomène mondial, soit dit en passant, mais pourquoi s’empêtrer dans les faits et les nuances?

Et pourquoi ne pas aussi passer sous silence le fait qu’il faut prévoir un certain temps — entre 18 à 24 mois, généralement — pour que les interventions de la Banque du Canada se répercutent sur l’économie et ait un impact significatif sur l’inflation?

Certes, on a tout à fait le droit de débattre et de critiquer les politiques de la banque centrale, comme l’a fait par exemple dans le passé l’ex-premier ministre libéral Jean Chrétien.

En revanche, essayer de miner la confiance des Canadiens à l’égard de la Banque du Canada est non seulement malhonnête, mais aussi dangereux. Comme l’a fait du reste l’ex-président Donald Trump en s’attaquant à répétition à la Réserve fédérale américaine (Fed).

 

Riches de tous les pays, unissez-vous

Une autre manifestation de ce populisme économique est un nouveau discours voulant que la volonté de taxer ou d’imposer davantage les riches soit du… populisme.

C’est exactement ce que reprochent certains analystes et politiciens conservateurs au gouvernement de Justin Trudeau, qui veut taxer davantage les produits de luxe à compter du 1er septembre (comme dans plusieurs pays européens), ce qui touchera notamment les voitures et les jets privés.

On affirme même que cela pourrait nuire à la croissance économique au Canada.

Le problème avec ce genre de discours, c’est qu’il manque cruellement de perspectives historiques et économiques.

Par exemple, après la Deuxième Guerre mondiale, les taux marginaux d’imposition des riches étaient beaucoup plus élevés qu’aujourd’hui aux États-Unis, au Royaume-Uni, en France et en Allemagne, comme on peut le constater sur ce graphique.

 

Après Deuxième Guerre mondiale, les taux marginaux d’imposition des riches étaient beaucoup plus élevés qu’aujourd’hui dans les principaux pays industrialisés. (Sources: Alternatives Économiques, travaux de l'économiste Thomas Piketty)

 

Au Canada, le taux d’imposition sur le revenu marginal combiné des Canadiens (fédéral et provincial) a même atteint un pic de 84% en 1949, au sortir de la guerre. En 1971, il s’élevait encore à 80%, selon une analyse de la Revue fiscale canadienne. Il a toutefois diminué dans les décennies suivantes.

Or, malgré ces taux marginaux d’imposition très élevées, les pays occidentaux ont connu une longue période de croissance et de prospérité économique dans les trois décennies de l’après-guerre.

L’économiste français Jean Fourastié a même baptisé cette époque (1945 à 1974) de «Trentes glorieuses».

Durant cette période, le PIB des pays industrialisés a augmenté en moyenne de 5% par année, selon le Dictionnaire de l’économie (Larousse/Le Monde). De 1950 à 1973, l’Allemagne de l’Ouest a même affiché un taux moyen de 6%, tandis que le Japon s’est démarqué nettement avec une croissance de 9,7%!

 

La chimère du ruissellement par le bas

Enfin, une autre forme de ce populisme économique — beaucoup plus ancienne, celle-là — est la «théorie du ruissellement» vers le bas (trickle-down theory, en anglais), selon laquelle la réduction des impôts des riches contribue à augmenter le niveau de vie de l'ensemble de la population.

Aux États-Unis, l’ex-président Ronald Reagan a fait la promotion de cette théorie (et aussi Donald Trump), en baissant massivement les impôts des plus fortunés.

Or, cette doctrine économique utilisée pendant une trentaine d’années, notamment au Canada, ne fonctionne pas. C’est une utopie, une chimère. Et c’est le Fonds monétaire international (FMI) — qui n’est pas vraiment le temple de la gauche — qui l’a dit dans une étude publiée en 2015.

«Nous constatons que l'augmentation de la part des revenus des pauvres et de la classe moyenne augmente en fait la croissance, tandis qu'une augmentation de la part des revenus des 20% les plus riches entraîne une croissance plus faible, c'est-à-dire que lorsque les riches s'enrichissent, les avantages ne se répercutent pas», écrit le FMI.

Le populisme se caractérise par la proposition de solutions simplistes à des problèmes complexes. C’est la même chose avec le populisme économique. Il faut en être conscient, afin d’avoir les outils intellectuels pour déconstruire ces idées.

L’inflation explose? Retirons des pouvoirs à la Banque du Canada pour miser sur les cryptomonnaies afin de démocratiser le système monétaire.

Le gouvernement veut taxer les produits de luxe? Contrattaquons en affirmant que taxer davantage les riches nuira à l’économie, en brandissant le spectre du populisme…

Il faut stimuler la croissance économique? Réduisons le taux d’imposition des plus fortunés afin d’enrichir l’ensemble de la population.

C’est logique, non?

Laissez-moi en douter...

À propos de ce blogue

Dans son analyse bimensuelle Dans la mire, François Normand traite des enjeux auxquels font face les entrepreneurs aux quatre coins du Canada, et ce, de la productivité à la pénurie de la main-d’œuvre en passant par la 4e révolution industrielle ainsi que la gestion de l’énergie et des ressources naturelles. Journaliste à «Les Affaires» depuis 2000 (il était au «Devoir» auparavant), François est spécialisé en ressources naturelles, en énergie, en commerce international et dans le manufacturier 4.0. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières, et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il fait un MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke.

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