Comment l'État québécois a sauvé le secteur manufacturier

Publié le 24/02/2023 à 18:00

Comment l'État québécois a sauvé le secteur manufacturier

Publié le 24/02/2023 à 18:00

En 2021, le secteur manufacturier représentait 12,6% du PIB québécois, en faisant le premier secteur de l’économie québécoise, suivi du commerce de détail et de gros (11,9 %) et de l’immobilier (11,5 %). (Photo: courtoisie Métal Bernard)

ANALYSE ÉCONOMIQUE. Des facultés d’administration aux tribunes dans les médias, on critique souvent l’intervention de l’État dans l’économie. Or, s’il y a un secteur où Québec a bien fait de ne pas écouter la doxa néolibérale, c’est dans le secteur manufacturier. Car, sans son intervention bipartisane depuis 2010, cette industrie serait sans doute en lambeau, tout comme une partie importante de notre économie.

On va se dire les vraies affaires: le secteur manufacturier n’est pas nécessairement le plus sexy au monde, du moins à première vue, par rapport à celui des jeux vidéo, par exemple.

En revanche, quand on visite des usines, des Cantons de l’Est à la Gaspésie en passant par la Beauce, on est toujours frappé par le dynamisme, l’ingéniosité et la passion des femmes et des hommes qui tiennent à bout de bras ces entreprises.

Voici quelques chiffres — tirés la 7e édition du Point sur le Québec Manufacturier (2010-2030, de négligé à champion sociétal) de Deloitte — qui illustrent bien l’importance et le poids de ce secteur au Québec. 

On a par ailleurs célébré son 10e anniversaire le 13 février à Montréal, en plus de souligner la contribution du stratège d’affaires Louis J. Duhamel qui sillonne le Québec depuis des années pour présenter cette analyse.

 

Un secteur vital et structurant pour l’économie

En 2021, le secteur manufacturier représentait 12,6% du PIB québécois, en faisant le premier secteur de l’économie québécoise, suivi du commerce de détail et de gros (11,9%) puis de l’immobilier (11,5%).

En 2021, les entreprises manufacturières du Québec ont investi 2,4 milliards de dollars en recherche et développement. Or, cette somme représente la moitié de toutes les dépenses réalisées en R&D dans l’économie.

Autre donnée intéressante: chaque fois que l’on crée 10 emplois manufacturiers au Québec, 6,4 emplois sont créés dans le reste de l’économie.

C’est un no brainer: le secteur manufacturier est vital et structurant pour le Québec.

Or, au début des années 2010, il était en déclin, voire en chute libre.

De 2000 à 2010, la part de l’emploi manufacturier au Québec est passée de 18,5% à 12,7%, selon une analyse du Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO).

Ce recul — qui a été observé dans la plupart des pays industrialisés sur la même période — tient en grande partie à la concurrence manufacturière de la Chine et de la délocalisation d’une partie des activités de fabrication au Québec.

À l’époque, les pronostics étaient sombres pour notre industrie manufacturière.

Deux titres de médias québécois témoignent bien du climat ambiant:

  • Faut-il «sauver» le secteur manufacturier?, titrait dans une analyse le magazine L’Actualité, le 15 avril 2012.
  • Il était une fois des usines…, titrait dans sa page Opinion le quotidien Le Devoir, le 31 juillet 2013.

 

Un projet de société porté par tous les partis

Malgré cette ambiance morose, le gouvernement du Québec avait commencé sans tambour ni trompette à contre-attaquer pour tenter de sauver le secteur manufacturier.

Et la classe politique y a cru, et ce, peu importe le parti au pouvoir, souligne souvent Louis J. Duhamel lors de ses présentations.

En fait, quatre années sont fondamentales, selon Le point sur le Québec Manufacturier.

En 2010, le ministre libéral de l’Économie, Raymond Bachand, présente un Plan d’action manufacturier (sous le gouvernement de Jean Charest).

En 2013, la ministre déléguée péquiste à la Politique industrielle, Élaine Zakaïb (décédée en 2018), lance une politique manufacturière (sous le gouvernement de Pauline Marois).

En 2017, la ministre libérale de l’Économie, Dominique Anglade, déploie l’Initiative du «Manufacturier innovant» (sous le gouvernement de Philippe Couillard).

En 2021, le ministre caquiste de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, met en place le programme «Offensive de transformation numérique» ainsi que le Plan d’action pour la relance des exportations (sous le gouvernement de François Legault).

Au fil des ans, ces politiques ont permis d’offrir un meilleur environnement d’affaires aux entreprises manufacturières du Québec (financement, accompagnement, études de marché, innovation technologique, etc.).

Elles ont pu ainsi devenir plus efficaces, dynamiques et résilientes, pour stopper leur déclin structurel.

Lors de la commémoration du 10e anniversaire du Point sur le Québec Manufacturier, Deloitte a d’ailleurs organisé un débat avec des acteurs du sauvetage du secteur manufacturier, à commencer par Raymond Bachand et Pierre Fitzgibbon.

 

Le ministre de l'Économie Pierre Fitzgibbon, l'ex-ministre des Finances Carlos Leitão et l'ex-ministre de l'Économie Raymond Bachand. (Photo: Éric Carrière)

L’ex-ministre libéral des Finances Carlos Leitão — qui n’a pas été ministre de l’Économie — était présent afin de parler des actions du gouvernement Couillard. Le Parti québécois n’a pas pu déléguer de représentant pour ce débat.

Les échanges entre MM. Bachand, Leitão et Fitzgibbon ont fait ressortir un point fondamental.

Même si certains programmes pour aider les entreprises manufacturières pouvaient changer de nom ou modifier certains paramètres, il y avait une continuité dans l’action gouvernementale.

Bref, malgré les différentes appartenances, la classe politique avait un objectif commun: stopper la descente aux enfers du secteur manufacturier et lui redonner un second souffle.

 

Un secteur manufacturier de classe mondiale

Bien entendu, les entrepreneurs et les entrepreneuses sont aussi en grande partie responsables du sauvetage et de la relance de cette industrie.

Après tout, ce sont les gens d’affaires qui prennent la plupart des risques, investissent dans le capital et innovent afin de fabriquer des biens pour le marché, sans parler des heures incalculables qu’ils mettent dans leur entreprise.

Cela dit, sans l’appui inconditionnel du gouvernement du Québec, notre secteur manufacturier ne serait pas rendu là où il est aujourd’hui.

Dans certaines régions du Québec, le poids du manufacturier dans le PIB est même similaire à celui en Chine (27,4% en 2021, selon la Banque mondiale), avec un taux de 25,5% dans le Centre-du-Québec et de 26,3% en Chaudière-Appalaches.

Dans le monde, le Canada se classe au sixième rang pour la création de richesse par habitant (en dollars américains de PIB manufacturier par habitant), et ce, derrière l’Allemagne, le Japon, la Corée du Sud, les États-Unis et l’Italie.

Or, comme le Québec est la province qui affiche ce ratio le plus élevé au Canada, c’est dire à quel point le secteur manufacturier au Québec est de classe mondiale.

Nous figurons parmi la crème de la crème.

Ne l’oublions jamais.

 

À propos de ce blogue

Dans son analyse bimensuelle Dans la mire, François Normand traite des enjeux auxquels font face les entrepreneurs aux quatre coins du Canada, et ce, de la productivité à la pénurie de la main-d’œuvre en passant par la 4e révolution industrielle ainsi que la gestion de l’énergie et des ressources naturelles. Journaliste à «Les Affaires» depuis 2000 (il était au «Devoir» auparavant), François est spécialisé en ressources naturelles, en énergie, en commerce international et dans le manufacturier 4.0. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières, et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Il détient aussi un MBA de l'Université de Sherbrooke.

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