Des «peanuts» imposées à plus de 85%

Publié le 13/03/2019 à 07:00

Des «peanuts» imposées à plus de 85%

Publié le 13/03/2019 à 07:00

J’ai une idée, les pauvres vieux n’y verront que du feu. Alors voilà, juste pour rire, mettons en place une aide financière destinée aux retraités qui ne roulent pas sur l’or, mais faisons ça un peu compliqué, question que la clientèle visée passe à côté d’une partie du programme. Ça coûtera moins cher. 

Les critères doivent être hermétiques, et les modalités, non moins nébuleuses. Idéalement, seuls des spécialistes seront capables de saisir les arcanes de la mesure, des professionnels, ironiquement, que juste les retraités en moyens peuvent s’offrir, et encore.

Méchant, Germain, t’es méchaaaant!

Je le sais, on me le dit souvent, mais je ne suis pas le pire. Quelqu’un a pensé à ce plan bien avant moi et a poussé l’audace jusqu’à le réaliser. Je vous en parlais la semaine dernière, ça s’appelle le «Supplément de revenu garanti» (SRG), un complément à la pension de la Sécurité de la vieillesse (PSV) pour les retraités les moins argentés, monétairement parlant.

J’ai rarement reçu autant de réactions qu’à la suite de la publication de cette chronique sur le SRG. Combien de lecteurs m’ont exposé les détails de leurs finances pour me demander s’ils y avaient droit, s’ils pouvaient le récupérer de manière rétroactive ou encore comment faire pour ne pas risquer de voir leurs prestations amputées.

Le problème du SRG, c’est que ce devrait être simple mais que ça peut devenir un fichu casse-tête. Il faut malheureusement l’aide d’un professionnel pour ne pas en échapper des morceaux, ce que je ne suis pas. Il faut se payer un bon conseiller (oui, «payer»), un qui connaît les subtilités du SRG, ce qui ne court pas les rues apparemment. On a peu de chances de le trouver à la succursale de son institution financière, celui-là. Le candidat au SRG risque au contraire d’y recevoir des conseils susceptibles de rétrécir son train de vie.

Il y a des situations où une planification méticuleuse est nécessaire pour optimiser ses revenus de retraite avec le SRG, je ne le réalisais pas encore à quel point, quand j’ai reçu le courriel du lecteur Yves.

Il a 63 ans, sa conjointe, 56 ans. Il détient 86 000$ de REER, et sa douce, la moitié de ça. Il a 30 000$ en titres boursiers, sans préciser si son portefeuille se trouve dans un CELI (ce serait la chose à faire). Le couple possède une maison qu’il compte vendre, il en espère 250 000$, pour aller vivre à loyer. Yves a commencé à toucher son RRQ, pas énorme: 5700$ par année.

Mon correspondant termine son message en disant «j’aimerais bien avoir vos précieux conseils». Je n’ai alors toujours pas idée des enjeux que recèle sa situation. Je me sens comme un chien qui observe une partie d’échecs, puis le lecteur Yves qui me demande: «J’avance le cavalier ou la tour?»

Wouf!

Bref, moi je me contente de relayer les courriels des lecteurs inquiets de leur SRG au conseiller Denis Perrin, de Trois-Rivières, pour qui le sujet n’a plus de secrets. J'ai l'impression de l'inonder. Le cas d’Yves l’a bien excité, il est complexe à souhait, il y a pas mal d’argent en jeu. Il n’est pas pour autant exceptionnel, là est le drame.

C’est que, voyez-vous, il n’y a pas que le SRG d’Yves qui est impliqué dans cette histoire. Il y a aussi l’«Allocation du conjoint» à laquelle sa bien-aimée sera admissible à partir de 60 ans. De quoi s’agit-il? D’une aide financière à laquelle a droit le conjoint d’un bénéficiaire du SRG. Le montant de l’aide en question peut être plus important que le SRG lui-même. Il faut avoir entre 60 et 65 ans pour la recevoir, on passe ensuite à son tour sur le SRG.

Denis Perrin (B.A.A, représentant de courtier en épargne collective et conseiller en sécurité financière) a concocté quelques scénarios qui montrent la vitesse surprenante à laquelle peuvent fondre le SRG et l’allocation du conjoint.

Pour simplifier la démonstration, nous avons légèrement trafiqué la situation de notre lecteur, nous avons vieilli sa conjointe de deux ans. Ça ne change rien au fond du problème, ça donne une histoire qui coule mieux. Nous avons également laissé quelques éléments de côté, dont les crédits pour la solidarité et la TPS. Nous avons supposé que les deux conjoints prendront leur retraite en même temps, au 65e anniversaire d’Yves, sa compagne aura alors 60 ans. Notre lecteur commencera à empocher la PSV et le SRG, et sa compagne, l'allocation. 

Selon les calculs de notre expert, si Yves se contente à ce moment-là de son RRQ (5700$) et de sa PSV (7200$, qui ne sont pas considérés dans le calcul du SRG), il aura droit à un Supplément de revenu garanti de 6276$ par année, non imposable. Sa conjointe, elle, recevra une allocation de 9252$, non imposable. Le revenu net du ménage s’établirait à un peu plus de 28 400$.

Ces chiffres tiennent aussi longtemps que notre lecteur Yves ne retire pas d’argent de son REER ou d’un fonds enregistré de revenus de retraite (FERR), et que sa conjointe ne touche pas son RRQ ni ne retire d’argent de son REER.

Les montants du SRG et de l’allocation sont établis en fonction du revenu du ménage. Dès qu’un membre du couple génère des revenus, qu’importe lequel, il affectera l’allocation de l’un et le SRG de l’autre.

«Le SRG est généralement récupéré à raison de 50% de chaque dollar de revenu supplémentaire. L’allocation au conjoint suit une règle moins simple, le taux varie en fonction des montants déclarés», explique Denis Perrin.

Si Yves décaissait 10 000$ d’un FERR, son SRG serait réduit à 4504$ et l’allocation de sa conjointe, à 4504$ aussi. Dans ce cas, finalement, le couple disposerait de moins de 32 000$ pour financer son rythme de vie. C’est mieux que 28 000, mais il aura fallu sortir 10 000$ du FERR pour un apport supplémentaire de moins de 3500$ au revenu net, comme si la somme retirée du FERR avait été imposée à 66%.

Je rappelle qu’on ne parle pas des revenus de placement de Guy Laliberté, mais d’un retrait d'un minuscule FERR pour un couple qui vit sur un budget de quelque 30 000$ par année.

Nous ne connaissons pas le montant du RRQ auquel aura droit la conjointe de notre lecteur. Nous avons supposé que si elle commençait à percevoir sa rente à 60 ans, cette dernière s’élèverait à 4200$ par année.

Ce serait tentant pour elle de le faire. «Cette erreur est commune», remarque Denis Perrin, qui en a mesuré l’impact sur le SRG et l’allocation du conjoint. La rente de 4200$ de Madame ferait baisser son allocation à 5956$ et le SRG de notre lecteur Yves à 5956$ également. Dans ce cas, le couple bénéficierait de 29 000 $ et des poussières pour subvenir à ses besoins, soit 584$ de plus que si la conjointe n’avait pas soutiré 4200$ du RRQ. Ne sortez pas vos calculatrices: c’est l’équivalent d’un impôt de 86% sur le RRQ de la bien-aimée.

Que faut-il en conclure? Que durant la période d’admissibilité à l’allocation du conjoint (60 à 65 ans), notre lecteur Yves et sa femme ont tout intérêt à vivre du fruit de la vente de leur maison et du CELI, et à repousser les versements du RRQ de Madame.

Quant à tout ce qui se trouve dans les REER des retraités, il faut envisager une stratégie de décaissement agressive, les vider quoi, avant que la conjointe n’atteigne l’âge de 60 ans ou quand elle aura franchi le cap des 65 ans. Le couple pourra ensuite utiliser l’astuce dont il était question dans la chronique de la semaine dernière (qu’il faut lire) pour ménager le SRG des deux conjoints, car Madame y aura alors aussi droit.

Le plus navrant de toute cette histoire, c’est que de nombreux couples dans la situation du lecteur Yves et de sa conjointe perdent d’importants revenus de retraite parce qu’ils ignorent tout de ce système enchevêtré, tout comme bien des conseillers de succursale d'ailleurs, qui s'appliquent à répéter leur boniment de vendeurs de REER plutôt qu'à tenter de comprendre les tenants et aboutissants du SRG. 

Que dire du pourvoyeur du programme, le gouvernement fédéral, qui ne fait rien pour faciliter la vie des retraités visés, même pas de fournir de l’information claire?

Wouf!

Ça donne envie de mordre.

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Les éléments présentés ici sont d’ordre général. C’est le principe du «Courrier du portefeuille». Nos lecteurs sont invités à consulter un professionnel pour obtenir des conseils répondant à leur situation personnelle.

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À propos de ce blogue

Les finances personnelles, ça consiste à gérer son argent au jour le jour en fonction d’objectifs plus ou moins éloignés. En regardant du bon angle, on constate qu’il s’agit d’un instrument pour réaliser ses ambitions et ses rêves. C’est avec humanité et une pointe d’humour que Daniel Germain compte aborder les finances personnelles dans ce blogue, dont l’objectif est de vous informer et de vous faire réagir. Daniel Germain assume la direction du magazine de finances personnelles Les Affaires Plus depuis 2002 et a développé de vastes connaissances sur le sujet.

Daniel Germain