Entrepreneurs québécois: révoltez-vous!

Publié le 14/10/2016 à 15:13

Entrepreneurs québécois: révoltez-vous!

Publié le 14/10/2016 à 15:13

Après le risque il y a quelques semaines, je vous lance aujourd’hui sur la piste suivante : les entrepreneurs québécois manquent de la flamme révoltée, révolutionnaire même, qui nourrit certains des meilleurs entrepreneurs.

Lorsque je suis parti habiter en France, vers l’âge de 26 ans, l’une des premières choses qui m’a étonné était le vouvoiement systématique et omniprésent. Comme « jeunes », on n’est pas habitué à ce genre de traitement chez nous, où le tutoiement ne cède sa place à la 2e personne du pluriel que lorsque les tempes commencent à grisailler.

Or, je suis allé visiter différents accélérateurs d’entreprises à Paris, plus tôt cette année, et j’ai eu le choc inverse : partout, dans ces accélérateurs, le tutoiement était la norme. Dès le premier contact. Du jamais vu, du moins pour moi, dans l’Hexagone.

Ce qui aurait pu être un détail, à force de discuter avec plusieurs entrepreneurs, m’est plutôt apparu comme un symptôme de quelque chose beaucoup plus gros : les entrepreneurs français refusent le poids de l’establishment, de leur société hautement hiérarchisée, de leur système basé sur des élites. Dans un pays où votre destin est fonction de la famille dans laquelle vous êtes né(e) et du calibre de l’école universitaire d’où vous avez gradué, ces gens veulent tracer leur propre destin, selon leurs propres règles.

Alors ils se font entrepreneurs.

Et cette motivation leur fournit une énergie colossale. Une énergie que j’oserais presque comparer à celle de ces révolutionnaires qui ont eu raison de ces régimes totalitaires lors du Printemps arabe. Ces entrepreneurs veulent en finir avec quelque chose et ils se donnent les moyens d’avancer.

Par exemple, des entrepreneurs français ont lancé l’an dernier l’initiative « Reviens Léon, on innove à la maison ! » dont le but est d’inciter la diaspora à rentrer en France. Ils écrivent ce qui est presqu’un manifeste à la révolution socio-économique :

« II y a quelques années, tu as quitté la France. On sait bien pourquoi. L’ambiance y était morose. Toi, tu étais jeune et enthousiaste, et tu t’es tout de suite heurté à des structures ossifiées, des tâches abrutissantes et des petits chefs. Alors, tu as porté ton regard vers des horizons lumineux, des promesses de jobs enthousiasmants et bien payés. Surtout, semblait-il, le monde de demain s’inventait partout sauf en France. Parfois, tu te laisses séduire par le French bashing avec un pincement au cœur et une idée en tête : « Mais quand la France va-t-elle, enfin, se réveiller?

Entre-temps, nombre d’entre nous sont restés. En marge du système, nous avons écumé les mille et une façons de réinventer le futur en mettant l’innovation au cœur de notre action. Nous avons créé des start-up dans un environnement que nous pensions hostile : la prise de risque était proscrite et l’échec définitif. » (Source : Le Monde Économie, 26 mai 2015)

Et ça fonctionne. Ce serait désormais un jeune diplômé français sur deux qui envisagerait de se lancer en affaires.

Derrière l’initiative, des entrepreneurs qui ont décidé de prendre le taureau par les cornes et d’en finir avec un système qu’ils jugeaient impossible. Comme Frédéric Mazzella qui, après Stanford et de lucratifs emplois à la NASA, a fondé BlaBlaCar, une entreprise qui a le vent dans les voiles et qui est en voie de devenir une plate-forme de covoiturage mondiale.

Et ce n’est pas qu’en France. Par exemple, Kellye Jones a montré, en 2000, l’importance de cet entrepreneuriat réactionnaire chez les femmes brésiliennes, qui cherchent elles aussi à briser ces structures sociales qu’elles jugent oppressantes.

De retour chez nous, on parle beaucoup d’exode des cerveaux. Nos plus qualifiés – de 3% à 10% d’entre eux, selon l’Enquête nationale auprès des diplômés de Statistique Canada – nous quitteraient pour des cieux plus cléments, quelques années après leurs études.

Un bon entrepreneur doit d’abord être quelqu’un qui sort de sa torpeur, remarque ce qui ne fonctionne pas dans une industrie et développe de quoi corriger ce qui semble brisé. Les plus grands succès sont basés sur ce désir de révolutionner les choses – d’Apple et son iPod aux thermostats Nest de Tony Faddell. Or, devant un système qui ne plait pas à certains de nos plus brillants, ces québécois au sens suffisamment aiguisé pour remarquer ce qui ne fonctionne pas – et qui donc ont la moitié du talent pour développer des idées porteuses – auraient-ils davantage tendance à déménager leurs pénates plutôt qu’à réagir, voire révolutionner ce qu’ils n’aiment pas ?

En ce qui me concerne, à mes enfants de 4 et 7 ans, je dis chaque semaine que si quelque chose les embête ou s’ils remarquent que certaines choses pourraient être améliorées, c’est leur devoir de le faire. Et non pas de passer leur chemin. Une valeur toute simple qui, à grande échelle, pourrait nous donner à nous tous, Québécois, un peu plus de cet instinct révolutionnaire qui nourrit plusieurs des peuples les plus entrepreneuriaux.

 

À propos de ce blogue

Aux missions de recherche théorique et appliquée des universités s’ajoute désormais une mission de création de valeur pour la société. Grâce à nos recherches, nos données sur l’entrepreneuriat, grâce aux histoires des entrepreneurs que nous accompagnons, de même qu’aux voyages que nous réalisons chaque année avec nos étudiants dans les endroits les plus réputés pour leur culture entrepreneuriale, nous offrirons, deux fois par mois, un regard critique sur ce qui se fait ici (et ailleurs) en termes d’entrepreneuriat, repreneuriat et gestion des familles en affaires. Dans cette chronique, nous partagerons au grand public notre point de vue sur l’actualité entrepreneuriale québécoise.

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