Les leçons d'une mésaventure

Publié le 02/11/2013 à 00:00, mis à jour le 30/10/2013 à 15:06

Les leçons d'une mésaventure

Publié le 02/11/2013 à 00:00, mis à jour le 30/10/2013 à 15:06

Les coopératives de travailleurs actionnaires peuvent permettre à des salariés de faire croître les activités de leur employeur et de participer aux bénéfices. À condition d'accepter le «risque entrepreneurial» : un investissement parfois trop concentré et souvent... non liquide. Les anciens salariés de TEC en savent quelque chose.

Des dizaines d'ex-employés des Centres d'évaluation de la technologie inc. (TEC) attendent, parfois depuis des années, que leur ancienne coopérative de travailleurs actionnaires (CTA) leur rachète leurs parts sociales. Pour devenir actionnaires de leur employeur par l'intermédiaire de la coop, ils ont investi 18 % de leur paye lorsqu'ils étaient employés. L'investissement était en partie financé par une hausse salariale.

Les salariés ont ainsi utilisé la totalité de leurs droits de cotisation à un régime enregistré d'épargne-retraite (REER). Des cotisations aujourd'hui gelées dans le capital social de la CTA.

Quatre ans après avoir quitté l'entreprise, Timia di Pietro n'a pu récupérer que 10 000 $ des quelque 62 000 $ qu'elle a investis en parts de la CTA des Centres, une entreprise presque toujours désignée par son nom anglais Technology Evaluation Centers (TEC). Cette PME montréalaise aide les entreprises à choisir des logiciels de gestion.

«À l'époque, je n'avais jamais imaginé que j'aurais du mal à ravoir mon argent», dit l'ancienne employée, qui agissait pourtant comme avocate de l'entreprise et de la coop avant de démissionner pour aller travailler dans une banque.

Depuis 2009, des dizaines d'autres employés ont quitté la boîte. Aujourd'hui, 68 anciens employés de TEC détiennent pour 1,72 M$ en parts sociales, selon les chiffres de la coop. Mais ils ne sont pas près de pouvoir toucher leur argent. Le fonds de rachat, censé permettre ces transactions, ne contient plus que... 180 000 $ !

Après avoir connu des difficultés financières, la coop a décidé en novembre 2009 de suspendre tout rachat de parts. «Dès que j'ai quitté l'entreprise, ils ont changé leurs politiques : ils ne remboursaient plus personne, raconte Timia di Pietro, l'une des premières victimes de la décision. Depuis, plus personne n'a reçu un cent, sauf en février 2012 : je les ai convaincus de rembourser les parts achetées en 2004.» Elle a alors récupéré 10 000 $.

Le président de la CTA de TEC défend la décision de la coop. «Utiliser le fonds de rachat pour racheter [les parts] des membres, c'est la prérogative du conseil d'administration, dit William Carson. La coop n'en a pas l'obligation !»

Le trésorier de la CTA, Richard Bourgouin, se fait moins avare de détails. «On souhaite racheter [les parts de] nos membres dans un délai raisonnable, au fur et à mesure que la coop aura les moyens de le faire. Peut-être cinq ans, peut-être moins, peut-être plus...»

De son côté, Yves Payette, président de la PME, dit chercher une autre solution. «Je vais essayer de trouver un acheteur pour les actions de la CTA plus tôt», dit-il en entrevue avec Les Affaires. Selon lui, si TEC ne trouve pas preneur pour les actions que détient la coop, celle-ci «ne pourra jamais racheter [l'équivalent de] tous les départs».

Risque d'entreprise

Sur papier, la loi donne raison à la CTA. Elle stipule qu'une coop «ne peut rembourser ni racheter une part» si le paiement menace de la placer dans une situation précaire. Et c'est au conseil d'administration d'en juger.

«Peu importe la nature de l'entreprise, tu ne peux pas racheter les [parts des] actionnaires en mettant à risque l'investissement des autres !» explique François Lapointe, expert en conseil financier chez Raymond Chabot Grant Thornton à Sherbrooke, qui a contribué à mettre sur pied de nombreuses coopératives. «Les membres de la CTA ont pris un risque d'affaires. Souvent, par expérience, c'est ce qui est mal expliqué aux travailleurs actionnaires.»

Une condition d'embauche

De son côté, Yves Payette assure que tout le monde en était conscient à la fondation de la CTA de TEC, dont il a organisé le rachat par les cadres (management buyout). «La première chose qu'on leur a dit, c'est "Tu investis dans ton entreprise. Tu perds ton argent si elle ne fonctionne pas." Les 54 employés admissibles ont accepté», souligne-t-il.

Mais pour les employés embauchés après la création de la CTA, l'adhésion à la coop était une condition d'embauche. À moins de faire une croix sur un emploi chez TEC, les salariés sont obligés de devenir membres. «C'est une partie de mon salaire que je n'avais pas le choix de verser, dit Urania Galdamez, une ancienne employée. Si j'avais eu le choix, j'aurais probablement investi mon argent ailleurs.»

Tous les anciens salariés de TEC ne sont pas aussi sévères envers la direction de la CTA. Michael Destefani, un ancien vendeur qui siégeait au CA de la coop, refuse de jeter le blâme sur l'organisation, même si elle omet pour l'instant de lui racheter pour 150 000 $ de parts sociales. «Bien sûr, je veux ravoir mon argent, dit-il. Mais je n'ai aucune raison de croire qu'il y a eu malversation.»

Tous les oeufs dans le même panier

Les experts consultés par Les Affaires relèvent toutefois plusieurs singularités dans la façon dont la CTA a été organisée. D'abord, le taux de cotisation en vigueur jusqu'en 2012. «À 18 %, je trouve ça beaucoup, juge François Lapointe, expert en conseils financiers chez Raymond Chabot Grant Thornton. D'avoir utilisé l'espace REER au complet, ce n'est pas tellement avisé. Est-ce qu'on doit diversifier davantage ? Tout à fait.»

La CTA a abaissé le taux de cotisation à 10 % en avril 2012, pour alléger l'impact d'une diminution de salaire de 15 % chez TEC.

N'empêche : les employés ont mis tous leurs oeufs dans le même panier. Ils ont utilisé la totalité de leurs droits de cotisation REER de 18 % pour devenir actionnaires, par l'intermédiaire de la coop, d'une seule PME. Une PME qui est aussi leur employeur : si l'entreprise disparaît, ils perdent non seulement leur investissement, mais aussi leur emploi.

«Aujourd'hui, je travaille en finance», dit Shahid Hannan, un ancien employé de TEC qui tente de se faire racheter pour plus de 25 000 $ en parts de la CTA. «Je comprends vraiment plus que c'était irresponsable comme placement.»

L'Autorité des marchés financiers refuse d'examiner la situation, arguant qu'elle n'a pas juridiction sur les coops. Du coup, Timia di Pietro ne sait plus à qui s'adresser. «J'ai embauché un avocat, dit-elle. Beaucoup de gens essaient de se joindre à mon groupe. Mais j'hésite à les inclure : je ne sais pas quoi faire !»

HUGO. JONCAS@tc.tc

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