«Les dirigeants sont tellement en contrôle qu'ils crèvent de solitude»

Publié le 12/10/2013 à 00:00, mis à jour le 10/10/2013 à 09:50

«Les dirigeants sont tellement en contrôle qu'ils crèvent de solitude»

Publié le 12/10/2013 à 00:00, mis à jour le 10/10/2013 à 09:50

Lorsque le Groupement des chefs d'entreprise du Québec a implanté son concept de clubs d'entraide pour dirigeants en Europe, c'est vers la Suissesse Geneviève Morand qu'il s'est tourné. Entrepreneure, membre du CA du World Entrepreneurship Forum, chroniqueuse économique pour La Tribune de Genève et 24 Heures, elle vient de publier L'art de l'entraide.

Diane Bérard - Vous voulez vendre l'entraide à des dirigeants qui carburent à la concurrence...

Geneviève Morand - Avant de la «vendre», je dois la démythifier. On croit toujours que l'entraide s'adresse aux gens fragiles. Les alcooliques et les joueurs compulsifs, par exemple. Que l'entraide consiste à aider plus faible que soi. Cette entraide-là existe, mais elle n'a rien à voir avec les clubs d'entraide de dirigeants, comme le Groupement des chefs d'entreprise du Québec. On se à ces cellules pour se donner de la hauteur, apprendre à comprendre et à exprimer ses besoins professionnels et personnels.

D.B. - Entraide, mentorat, réseautage, coopération... plusieurs mots pour le même concept ?

G.M. - Non, plusieurs mots pour plusieurs concepts. Le réseautage sert à vaincre sa timidité. À gagner en fluidité dans ses rapports avec les autres. C'est une première étape de développement professionnel. Le mentorat, lui, se réalise entre deux personnes. La coopération, quant à elle, peut avoir lieu entre deux ou plusieurs personnes. Toutefois, les participants s'en tiennent à travailler ensemble. L'entraide suppose plutôt que l'on progresse ensemble.

D.B. - Celui ou celle qui possède un important réseau de contacts a-t-il vraiment besoin d'un club d'entraide ?

G.M. - Oui, pour son approche structurée et sa régularité. Votre CA, vos clients, vos fournisseurs, vos bailleurs de fonds... vous les voyez lorsque vous en ressentez le besoin. C'est aléatoire, sans règle et sans suivi. Les cellules d'entraide, elles, se donnent un programme et se fixent des buts. Chaque groupe est homogène, ses membres vivent des défis semblables et aspirent aux mêmes objectifs.

D.B. - Pourquoi avoir publié votre livre maintenant ?

G.M. - Parce que, lorsqu'on est riche, on a moins besoin de partager avec les autres. Nous sortons de trois siècles d'exception économique. La croissance reposait sur l'illusion des matières premières infinies. Les entreprises se découvrent plus pauvres qu'elles ne le pensaient. Et elles se rendent compte que seul le regard de leurs semblables leur permettra d'évoluer pour tirer le meilleur d'elles-mêmes et atteindre leur plein potentiel.

D.B. - On invite souvent les dirigeants à donner des discours. Quel autre type de discours le club d'entraide appelle-t-il ?

G.M. - On ne se joint pas à un club pour parler de ses réalisations. Il est plutôt question de ce qu'on n'a pas accompli. De nos rêves, de ce qui coince et empêche de les réaliser. On croit, à tort, qu'il ne faut pas parler de ses projets. Or, en parler peut contribuer à les réaliser.

D.B. - Qu'est-ce qu'on tire d'une cellule d'entraide ? Des solutions ?

G.M. - Non, ni conseils ni solutions. Les dirigeants partagent des expériences. Et les membres posent des questions que personne de leur entourage ne pourrait poser, parce que personne d'autre n'est dans leurs souliers. Surtout, aucun membre ne répond, «Y'a qu'à faire ça !» lorsqu'un homologue fait part d'un défi.

D.B. - Qu'est-ce qui détermine le succès d'un club d'entraide ?

G.M. - La similarité des membres. Les entreprises doivent en être au même stade de progression. Vous ne mêlez pas start-ups et entreprises matures, ou entreprises locales et entreprises exportatrices. Lorsque la réalité de leur entreprise évolue, les dirigeants changent de cellules. Bien sûr, aucune cellule n'accueille des concurrents directs.

D.B. - Est-ce facile à démarrer ?

G.M. - Certainement pas ! Créer des clubs d'entraide est un métier. On doit s'y consacrer pleinement. Cela exige une structure, un cadre, des règles. Il existe un art de recruter et un art d'animer. Certains clubs sont animés par les membres, d'autres, par des animateurs professionnels.

D.B. - Comment se déroulent les réunions ?

G.M. - Peu importe le groupe, les règles sont toujours les mêmes. On débute par la «météo». C'est le tour de table qui vérifie dans quelle énergie se trouvent les membres ce jour-là. Puis, le groupe choisit une thématique. Suivent l'échange d'expériences et, si cela s'y prête, le témoignage d'un expert externe. Vient le moment d'entraide. «J'ai décidé de créer une filiale en Europe», lance un membre. Le groupe lui pose des questions pour l'aider à trouver comment accélérer le développement de son projet. Évidemment, l'ordre du jour peut être bouleversé pour répondre à une urgence exprimée par un membre.

D.B. - Jusqu'à quel point les membres doivent-ils se livrer ?

G.M. - Chacun va aussi loin qu'il est prêt à aller. Mais il est évident que la santé d'une entreprise est liée à celle de son dirigeant. C'est pourquoi chaque réunion commence par un tour de table où l'on communique son énergie du moment.

D.B. - La santé des dirigeants est un sujet tabou...

G.M. - C'est vrai, et vous savez pourquoi ? Parce que personne ne leur demande comment ils vont. On prend pour acquis qu'ils vont toujours bien. Alors ils prennent pour acquis la même chose. Et forcément, le jour où on s'en soucie, ça les déstabilise. Ils n'ont pas l'habitude de répondre à ça. Mais cela ne signifie pas qu'ils sont incapables d'en parler. Cela s'apprend aux côtés de gens comme soi avec qui on apprend à faire confiance.

D.B. - Pourquoi se confier à ses pairs plutôt qu'à son conjoint ou son meilleur ami ?

G.M. - Parce qu'avec ses pairs, on n'est pas en représentation sociale. Avec notre famille et nos amis, on est toujours prisonniers d'un rôle. Un rôle dont on veut se montrer digne. Les dirigeants sont tellement en contrôle qu'ils crèvent de solitude. Il n'y a qu'avec leurs homologues qu'ils peuvent laisser tomber leur rôle.

D.B. - Pourquoi n'y a-t-il pas plus de clubs d'entraide pour dirigeants ?

G.M. - Je crois que c'est par ignorance bien plus que par résistance. Il faut les amener une première fois dans un club. Le reste suit naturellement.

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