L'Île-aux-Grues, microcosme économique

Publié le 17/03/2012 à 00:00, mis à jour le 15/03/2012 à 09:54

L'Île-aux-Grues, microcosme économique

Publié le 17/03/2012 à 00:00, mis à jour le 15/03/2012 à 09:54

Par Archives

Sur une petite île du Saint-Laurent, une communauté de 132 âmes affronte, à une échelle réduite, les défis économiques des régions du Québec : éloignement, recrutement de la main-d'oeuvre, vieillissement. À force de créativité, de combativité et de solidarité, les gens de l'Île-aux-Grues ont sauvé leur économie, et donc leur village, mais l'équilibre demeure fragile.

L'Île-aux-Grues est située à 14 kilomètres de Montmagny, mais l'hiver on y accède par avion, en survolant le fleuve et ses glaces qui enveloppent de blanc les contours de la terre du peintre Jean-Paul Riopelle.

Quinze enfants et adolescents prennent cet avion chaque jour pour aller à l'école. Les 4 000 kg de fromages produits par la Coopérative de l'Île-aux-Grues, celle qui vend le Riopelle et le Mi-Carême, s'envolent aussi vers le continent chaque semaine.

La fromagerie, avec ses 15 employés et quatre producteurs agricoles, est le coeur économique de l'île depuis 30 ans. Moins concurrentielle que les usines de cheddar de la côte, qui n'ont pas à débourser les mêmes frais de transport, elle a frôlé la faillite au milieu des années 1990. Un ambitieux plan de redressement, qui a nécessité des investissements de 2 millions de dollars (M$) pour fabriquer des fromages de spécialité, a plutôt amené l'expansion. Le chiffre d'affaires a plus que doublé, passant de 1,2 M$ en 1996 à plus de 3 M$ aujourd'hui.

«Ici, on n'a pas droit à l'erreur. Si on se plante à l'usine, c'est tout le village qui tombe», remarque le directeur de la Coopérative de l'Île-aux-Grues, Christian Vinet.

Produits à valeur ajoutée

Le plan de redressement, c'est lui qui l'a imaginé. C'était son travail de fin de baccalauréat en agroéconomie, en 1996. Originaire de Québec, il avait passé ses étés d'enfance à l'île et y avait pris goût. «Je recommandais dans mon travail de faire des produits à valeur ajoutée plutôt que de concurrencer Meuldor et P'tit Québec dans les cheddars. On m'a dit ici que, si j'étais prêt à appliquer mon plan, j'avais un job à la fromagerie», se rappelle le directeur, aujourd'hui âgé de 39 ans.

Personne n'avait l'expertise de maître fromager. Christian Vinet a donc suivi des cours à l'Institut de technologie agroalimentaire de Saint-Hyacinthe pendant trois ans, après quoi il est allé en France parfaire ses connaissances. Avec l'aide de consultants en fromagerie, il a mis au point le premier fromage fin de la coop en 2000 : le Mi-Carême, du nom de la fête masquée qui anime la fin de l'hiver insulaire. Le succès a été instantané et la rentabilité est revenue. L'année suivante, les ventes ont été encore meilleures avec la mise en marché du Riopelle, couronné de plusieurs prix.

Voilà qu'il fallait agrandir l'usine. Mais aucun financier ne voulait se risquer à financer le projet. «Les producteurs agricoles ont pris le risque de cautionner le financement. En milieu insulaire, la bâtisse ne vaut rien sans la fromagerie, alors les financiers n'auraient eu aucune garantie», dit M. Vinet.

Les producteurs agricoles sont les sociétaires de la coopérative. Ils étaient 10 en 1996 et cinq l'an dernier. On en compte quatre aujourd'hui puisque l'un d'eux a été victime d'un incendie à l'automne et hésite à reconstruire. D'un coup, 25 % de la production laitière a été perdue, ce qui mettait à nouveau en péril la fromagerie et, par le fait même, l'ensemble de l'île. La moitié de la perte a depuis été récupérée par les producteurs restants, plus vulnérables que jamais.

Fragilité et solidarité

«Si un autre producteur passe au feu ou si je perds une jambe et que je ne peux pas continuer, nos enfants sont trop jeunes en ce moment pour prendre la relève. Chaque geste ou chaque catastrophe a un impact sur tous», dit Patrick Vézina, père de trois jeunes enfants, qui exploite une ferme de 90 vaches laitières en plus de présider la coopérative.

L'interdépendance est à la fois la faiblesse et la force de l'économie de l'Île-aux-Grues. La fragilité entraîne la solidarité.

«En moins de deux, je peux mobiliser tout mon monde s'il le faut. Les citoyens ont déjà soutenu la fromagerie en lui donnant 70 000 $ dans les années difficiles. Aujourd'hui, c'est mon job d'aider le milieu. On a une responsabilité sociale dans la manière d'administrer la fromagerie», estime Frédéric Poulin, 38 ans, maire de la municipalité et producteur agricole.

Le prochain défi sera démographique. La population de l'île de 26,4 km2 est stable depuis une quinzaine d'années, mais 54 % des insulaires ont plus de 55 ans (36 %, plus de 65). Déjà, les fermiers, la fromagerie et les entrepreneurs du tourisme peinent à trouver de la main-d'oeuvre. Après avoir recruté des jeunes, qui se sont montrés peu fiables et débrouillards - «une garderie c'est pareil», se désole M. Vinet - on a misé sur les 50-55 ans, assidus et compétents. Mais ils ne peuvent pas bâtir l'avenir de la fromagerie. Les 30-40 ans ne s'intéressent que rarement à l'île, car ils ont de bonnes occasions d'emploi ailleurs (taux de chômage sous les 5 % dans Québec - Chaudière-Appalaches) et parce que, pour ceux qui sont parents, il y a des contraintes. Comme pour l'école, le moindre cours de hockey ou de natation nécessite en hiver un déplacement en avion...

«On n'est pas loin d'être acculés au pied du mur sur le plan des ressources humaines, réagit M. Vinet. Alors, on cherche des immigrants. Ils ont souvent un bon bagage de connaissances, ils sont prêts à faire des sacrifices et sont loyaux. J'ai un certain espoir de réussir à bâtir des piliers avec eux.»

Au début de février, un premier immigrant, un Algérien de 30 ans, vendeur de chaussures à Montréal malgré un diplôme en microbiologie, venait s'installer à l'Île-aux-Grues, après un premier essai concluant. Il sera fromager. Et les sociétaires de la coopérative espèrent qu'il supportera le vent d'hiver, le calme absolu de la campagne et l'étroitesse de la communauté ; une grande famille où on est «condamnés à s'entendre».

«Il faut être ouvert d'esprit et intégrer ces gens dans notre communauté. Si on peut en attirer quelques-uns, ils auront un lien aussi. Tout n'est pas gagné, mais il faut essayer», croit le directeur de la coopérative.

Pour le moment, Malik Lalani se réjouit de l'accueil : «Je n'ai pas de voiture et on me propose de me ramener chez moi avec mes courses, on m'invite à faire du sirop d'érable. Bref, on m'invite dans la vie sociale de l'île.»

CRÉER UNE DESTINATION QUATRE SAISONS

Comme dans bien des régions du Québec, le défi de l'Île-aux-Grues en matière de tourisme est de créer une destination quatre saisons.

L'été, il y a les croisières et le traversier pour amener des visiteurs à l'île, l'automne et le printemps, ce sont les oies et la chasse.

Il faut maintenant parvenir à vendre l'hiver, le calme, la beauté et le dépaysement du petit désert blanc d'une vingtaine de kilomètres carrés.

«On veut développer des forfaits raquette, avance Johanne Vézina, copropriétaire de l'Auberge des Dunes, fraîchement agrandie et dotée d'une salle multifonctionnelle pour la clientèle d'affaires. Mais c'est difficile d'attirer les gens à l'île l'hiver, car les activités que nous offrons existent déjà ailleurs, sauf la fête costumée de la Mi-Carême.»

Accessibilité

Autre difficulté : le transport. Le traversier ne navigue qu'à marée haute, et cela limite les déplacements. De plus, de décembre à mars, il faut prendre l'avion et peu de gens savent que les coûts sont abordables (moins de 45 $ pour l'aller-retour).

«Le défi est de continuer à augmenter le rayonnement de la destination. On ne peut se payer de la grosse publicité à la télé, car on n'a pas les moyens. Le bouche à oreille reste notre meilleur atout, mais on compte aussi beaucoup sur le Web», précise Édith Rousseau, de la Corporation de développement touristique de l'île.

Retombées économiques

En moyenne depuis dix ans, 13 000 personnes visitent l'île chaque année.

Selon une étude de Zins Beauchesne et associés que l'île s'est offerte en 2004, l'activité touristique de l'Île-aux-Grues génère des dépenses de 6 M$ et soutient plus de 112 emplois.

Mais personne ne vit exclusivement du tourisme sur le territoire : c'est pour le moment une activité complémentaire.

LE RIOPELLE, UN FROMAGE À VOCATION SOCIALE

Le Riopelle, c'est la fierté de la fromagerie de l'Île-aux-Grues. Il a obtenu sept distinctions en 10 ans, dont le Grand prix des fromages canadiens en 2004, catégorie pâte molle.

«On a toujours voulu que sa qualité ait autant de valeur que son nom», souligne le maître fromager Christian Vinet.

Avoir l'idée de donner au triple crème le nom du plus célèbre peintre du Québec, c'était une chose, pouvoir le faire en était une autre ! «On voulait aussi reproduire de manière illimitée une de ses oeuvres pour l'emballage... Ça ne s'était pas vu souvent dans le domaine du droit d'auteur et on n'avait pas un demi-million à mettre sur la table», se rappelle M. Vinet.

Soutien à la communauté

C'est avec l'idée originale de donner une vocation sociale et environnementale au fromage que la Coopérative de l'Île-aux-Grues a convaincu le peintre de soutenir sa communauté avec son nom et son art. Pour chaque meule de Riopelle, un dollar est remis à la Fondation Riopelle-Vachon (du nom de sa veuve, Huguette Vachon), qui a versé jusqu'ici 45 000 $ en bourses d'études à des jeunes de l'île et 35 000 $ pour l'aménagement de sentiers en zone forestière protégée.

LES ENTREPRISES DE L'ÎLE-AUX-GRUES

Une coopérative fromagère

Quatre producteurs agricoles

Un dépanneur

Trois gîtes

Trois pourvoiries

Deuxième employeur de l'île après la fromagerie, le traversier est exploité par la municipalité.

PROVISIONS POUR L'HIVER

La fromagerie doit prévoir l'achat de tout le matériel d'emballage, du sel, des combustibles et des produits de nettoyage pour la production de décembre à avril, puisque l'île est alors isolée par les glaces. Les insulaires, eux, remplissent leurs congélateurs et armoires en novembre. Les producteurs agricoles doivent aussi savoir tout faire, de la mécanique à la plomberie...

RITUEL

Chaque année depuis 1884, les insulaires participent à la «vente des âmes» pour soutenir leur église. Les marguilliers font le tour des maisons et récoltent des objets donnés pour la vente aux enchères. Les enthousiastes paient jusqu'à 50 $ un précieux pot de confitures aux fraises des champs ! En 2011, la fabrique a ainsi reçu 15 000 $.

LA SOCIÉTÉ COOPÉRATIVE AGRICOLE DE L'ÎLE-AUX-GRUES

Nombre d'employés 15

Chiffre d'affaires 4 M$

Points de vente 600 au Québec et au Canada

Fondation 1976

Propriétaires 4 sociétaires actifs

Production 200 tonnes de fromage par année à partir de 2 millions de litres de lait transformé

LES CLÉS DE SON SUCCÈS

Le courage de changer ses produits vedettes

La valeur ajoutée

L'innovation et la capacité de se distinguer

L'investissement dans l'expertise

La solidarité avec la communauté

La vision d'avenir

L'ouverture sur l'immigration

valerie.lesage@tc.tc

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