«Il est anormal que Facebook ne soit pas une coopérative»

Publié le 17/11/2012 à 00:00

«Il est anormal que Facebook ne soit pas une coopérative»

Publié le 17/11/2012 à 00:00

Économiste et écrivain, Jacques Attali est l'un des plus grands intellectuels de ce monde. Ancien conseiller du président français François Mitterand, il a aussi présidé la Banque européenne pour la reconstruction et le développement. Aujourd'hui, il dirige PlaNet X, une association à but non lucratif qui se consacre à la microfinance. Nous l'avons rencontré lors de son passage à Québec à l'occasion du Sommet international des coopératives, en octobre.

Les Affaires - Les coopératives se présentent comme un modèle de vertu économique et social, qui pourrait guérir certains maux d'une économie dominée par la Bourse. Qu'en pensez-vous ?

Jacques Attali - Je pense que c'est vrai quand les coopératives sont de vraies coopératives, c'est-à-dire lorsque les sociétaires participent véritablement au pouvoir de décision. Si les coopératives sont juste un prétexte pour créer des entités qui obéissent aux lois du marché comme les autres, ça ne change rien. S'il y a un vrai processus démocratique, alors la coopérative ne prend pas uniquement ses décisions en fonction de l'intérêt financier, et donc, elle peut jouer un rôle pour compenser les désagréments du marché. Par exemple, si le marché américain était géré par de vraies coopératives immobilières et pas par le mécanisme financier de titrisation qui a conduit aux prêts hypothécaires à risque (subprimes), on n'aurait pas eu la crise financière actuelle.

L.A. - Les coopératives ont tendance à dire que leur rôle dans l'économie est occulté, mais elles s'attribuent un grand pouvoir de changer la société. Se surestiment-elles ?

J.A. - Non, les faits sont là. Un milliard de membres, 100 millions de salariés, un chiffre d'affaires de 1 600 milliards de dollars, c'est gigantesque. La question, c'est que beaucoup d'entre elles se conduisent comme des entreprises comme les autres.

Quand elles se conduisent vraiment comme des entreprises coopératives avec d'autres valeurs, d'autres priorités, là, elles peuvent changer le monde. Elles peuvent s'allier avec d'autres acteurs, de l'économie mutualiste par exemple, ou des acteurs des ONG qui obéissent aux mêmes idées, ou encore à certaines entreprises commerciales qui commencent à se donner des défis à long terme. La clé, c'est que l'organisation pense à autre chose qu'à son intérêt direct. Est-ce que l'organisation pense à autre chose qu'à survivre, qu'à l'intérêt du capital, qu'à l'intérêt de ses salariés ? Normalement, le mouvement coopératif devrait répondre positivement à ces questions.

L.A. - En conférence au Sommet de Québec, Madeleine Albright a parlé de la nécessité d'entrer dans une nouvelle ère de collaboration sur le plan économique. Faut-il que mondialisation rime avec coopération ?

J.A. - Le mot coopération est très important. Dans le règne des nouvelles technologies, sur le Web, la coopération est la règle. Ce qu'a fait Wikipédia, par exemple, c'est de la coopération, et le monde coopératif aurait dû s'en emparer. Il n'est pas normal que Facebook ne soit pas une coopérative, ça a tout l'esprit d'une coopérative, même si elle a débuté comme une organisation commerciale. Le mouvement coopératif doit d'urgence investir le terrain qui lui est naturel. Sinon, on voit le marché exploiter les grandes idées du mouvement coopératif et faire de l'argent à ses dépens, et ça, c'est très dangereux pour le mouvement coopératif. La grande force du capitalisme, c'est qu'il absorbe ses adversaires. Il avale tout pour en faire des produits. Il avale la solitude pour la vendre sous forme de distraction, le risque pour le vendre sous forme d'assurances, l'altruisme pour le vendre sous forme de produits Internet.

Alors, je crois que le mouvement coopératif est un acteur d'avenir à la condition qu'il soit capable de prendre sur lui de donner un sens coopératif à l'économie de demain.

L.A. - Vous semblez très pessimiste par rapport à l'avenir économique des États-Unis. Pourquoi ?

J.A. - C'est une grande puissance qui a une extraordinaire vitalité, qui peut rebondir et trouver des sources de vitalité, en particulier parce qu'elle attire les talents et les capitaux du monde entier qui n'ont pas d'autre endroit où aller. Malgré tout, quand on regarde les chiffres objectivement, les États-Unis sont en faillite. Il y a une fuite en avant, extrêmement dangereuse, fondée sur le pari que bientôt les États Unis trouveront une nouvelle source de croissance. Ça peut être les schistes, une innovation technique ; mais sans cette source de croissance, les États-Unis sont menacés.

L.A. - Comment ça changerait le monde ?

J.A. - Les États-Unis ne vont pas exploser demain matin, c'est une très grande puissance et ça le restera, mais les États-Unis vont décliner en valeur relative, parce que les autres montent. Malgré tout, un peu comme avec la chute de l'Empire romain, tout le monde est devenu romain. Avec la chute de l'empire américain, tout le monde sera occidental.

L.A. - Qu'entrevoyez-vous pour l'Europe ?

J.A. - Elle est en train de se constituer, et elle ressemblera un jour au Canada, un ensemble fédéral assez large dans lequel chacun doit vivre différemment, comme le Québec a son identité, sa langue, sa culture, sa politique. C'est long à accoucher, c'est très difficile de rassembler des pays qui ont une histoire plus que millénaire. Mais si l'Europe ne fait pas ça, il y aura une reprise de la guerre entre les Européens. Je pense qu'on l'évitera. Actuellement, on voit les outils comme la Banque centrale, la mise en place d'instruments nouveaux, l'émergence d'une taxe européenne, le renforcement du parlement européen.

L.A. - Voyez-vous la Grèce sortir de la zone euro ?

J.A. - Non, personne ne la voit sortir. Ce serait la catastrophe. N'oubliez pas qu'elle est membre de l'OTAN, et si elle partait, ce serait mauvais pour tout le monde. Elle est à côté de la Turquie, du Moyen-Orient, et comme personne n'a intérêt à la déstabilisation de cette région, on fera ce qu'il faut pour qu'elle reste. Maintenant, il ne faut pas que les Grecs, sachant cela, ne fassent pas d'efforts pour réagir aux problèmes. Ils doivent faire des efforts même s'ils savent qu'on les aidera.

L.A. - Les pays occidentaux doivent composer avec un haut niveau d'endettement et le vieillissement de leur population. Pourront-ils garder leur niveau de vie ?

J.A. - D'abord, ce n'est pas un vieillissement, c'est un allongement de vie. En France, l'espérance de vie augmente de trois mois par an, ce qui est énorme. On vit plus longtemps, mais on ne passe pas 30 ans en vieillard grabataire, on a des gens en pleine forme à 70-80 ans. Ça veut dire qu'il faudra retarder la retraite. C'est très positif, ça crée des occasions de croissance, ça demande de nouveaux métiers, dans les neurosciences par exemple, pour expliquer les maladies. Ça déplace les occasions d'affaires. L'humanité ne peut survivre si son taux de remplacement est inférieur à deux enfants par femme. Globalement, il faudra équilibrer cela. La France va très bien, les États-Unis aussi. Il y aura d'immenses mouvements de population pour attirer des gens là où c'est nécessaire, comme au Canada et au Québec.

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