Des choix dans le secteur écorché de l’énergie renouvelable


Édition du 16 Juin 2021

Des choix dans le secteur écorché de l’énergie renouvelable


Édition du 16 Juin 2021

Par Dominique Beauchamp

(Photo: Appolinary Kalashnikova pour Unsplash)

L’énergie renouvelable a le vent en poupe à moyen et à long terme, mais après une phase d’engouement qui a soulevé les cours, l’industrie revient sur terre. La réévaluation à la baisse des producteurs suscite des occasions, selon plusieurs experts.

La ruée des investisseurs vers les titres socialement responsables a fait grimper les cours des producteurs d’énergie renouvelable en décembre, à point tel qu’ils avaient atteint un pic d’évaluation, au début de l’année, de plus de 19 fois le bénéfice d’exploitation des 12 prochains mois, selon Refinitiv. «La montée des cours avait peu à voir avec les facteurs fondamentaux. Elle provenait d’un élan d’enthousiasme autour de toutes les énergies propres et de l’électrification», estime Ryan Bushell, président de Newhaven Asset Management.

«Tout le monde s’arrachait ces titres pour se repositionner dans l’énergie renouvelable avant 2021. L’élan s’est ensuite renversé, ce qui a fait fuir les négociateurs actifs», explique Stephen Takacsy, président de Gestion d’actifs Lester.

Ce recul s’explique par une série de facteurs. Les capitaux sont notamment retournés au pétrole, lequel est perçu comme un bénéficiaire de la reprise mondiale, dit-il. La remontée de 0,67 à 1,7 % des taux d’intérêt sur les obligations gouvernementales américaines de 10 ans, entre mars 2020 et mars 2021, a aussi contribué à ramener l’évaluation à environ 13-14 fois, selon la cohorte de titres utilisée.

Les titres des entreprises québécoises Boralex (BLX, 37,51 $) et Innergex énergie renouvelable (INE, 20,74 $) ont particulièrement souffert de cette dépréciation, affichant des chutes de 27 % et de 40 % de leur sommet respectif, respectivement.

Toute l’industrie mondiale a été écorchée. Après avoir presque triplé en 2020 et avoir touché un pic de 33,41 $le 7 janvier, le fonds négocié en Bourse S&P Global Clean Energy (ICLN, 22,31 $US), pour sa part, a chuté de 33 % de son sommet.

Boralex a d’ailleurs fait les frais des changements majeurs dans la composition de ce FNB qui a choisi en mars de tripler le nombre de ses placements. Ce remaniement a abaissé la pondération du titre de Boralex de 3,6 % à 0,76 %, déclenchant des ventes mécaniques d’actions, explique Ben Pham, analyste de BMO Marchés des capitaux.

Pour sa part, Innergex a surtout pâti du froid extrême pendant neuf jours au Texas, en février, qui a interrompu le fonctionnement de deux parcs éoliens et l’a empêché de livrer l’électricité prévue aux contrats d’approvisionnement, l’obligeant à acheter de l’électricité à fort prix pour respecter ses obligations. Résultat : une dépréciation d’actif de 112,6 millions de dollars (M$) et des pertes financières nettes potentielles encore indéterminées.

Cet incident a aussi rappelé aux investisseurs que malgré ses vertus, l’énergie renouvelable n’est pas une industrie sans risques, même si les contrats de vente d’électricité et les dividendes réguliers lui donnent l’allure d’un service public.

En même temps, l’industrie devient de plus en plus concurrentielle, ce qui diminue le rendement de l’investissement des projets solaires et éoliens, explique Steve Bélisle, de Gestion d’actifs Manuvie.

Tant de capitaux affluent pour acheter des infrastructures vertes que les prix augmentent pour les acquéreurs dans les appels d’offres, atrophiant le rendement financier que peuvent en tirer les producteurs qui remportent la mise par la suite, en particulier pour l’énergie solaire et les parcs éoliens terrestres. Il y a 18 mois, Boralex disait viser dorénavant un rendement de l’investissement de 8 % sur les projets éoliens en France par rapport au rendement de 13 % à 15 % dans le passé, donne en exemple le gestionnaire de Montréal.

Même le titan NextEra Energy (NEE, 72,96 $US), qui bénéficie d’énormes économies d’échelle, a récemment admis que 80 % des projets mondiaux lui échappent, car les rendements de l’investissement sont devenus inadéquats.

 

Une occasion d’achat

Après le plongeon des cours, Rupert Merer, de la Financière Banque Nationale, croit qu’une nouvelle occasion d’achat se présente même si l’inflation et la trajectoire des taux restent deux vents de face potentiels.

L’inflation accroît le coût de construction des projets à venir. Aussi, plus les flux de trésorerie générés par les producteurs sont éloignés dans le temps, plus leurs titres sont vulnérables à la remontée des taux qui déprécie la valeur actuelle de ces liquidités futures.

 

Flots favorables

Par contre, les flots de capitaux dans l’énergie verte resteront favorables tandis que la hausse potentielle des prix de l’électricité à l’échéance des contrats existants donne plus de valeur aux projets déjà en production, explique l’analyste.

Les engagements de la prochaine conférence annuelle de l’ONU sur le climat (COP26), en novembre, pourraient aussi remettre les projecteurs sur le rôle des énergies vertes dans la crise climatique.

En absolu, l’évaluation du secteur par rapport au bénéfice d’exploitation prévu est encore élevée sur une base historique, mais le secteur est attrayant par rapport aux grands indices qui continuent de s’apprécier, soutient Rupert Merer. Après tout, les revenus d’électricité contractuels devraient offrir moins de volatilité que le marché dans son ensemble, dit-il.

Ryan Bushell, de Newhaven Asset Management, croit, lui aussi, que la réévaluation des titres est justifiée. «Les investisseurs ont en quelque sorte mis un prix sur la notion de risque qu’ils ont redécouvert», dit-il.

Les producteurs d’énergie renouvelable ne sont pas des fournisseurs d’électricité dont les tarifs sont entièrement réglementés. Leurs flux de trésorerie à long terme sont moins prévisibles, reconnaît-il.

Cela dit, le gestionnaire de portefeuille estime que la plupart des producteurs renoueront éventuellement avec leur sommet de janvier. À plus long terme, certains d’entre eux pourraient devenir des proies pour les géants pétroliers, car les deux industries convergeront de plus en plus, entrevoit Ryan Bushell.

 

Boralex et Innergex

Stephen Takacsy, qui avait vendu le quart de ses placements dans Boralex et Innergex, près du sommet de janvier à cause des évaluations élevées, a remplacé les actions cédées pendant le mouvement baissier. Les producteurs purs d’énergie renouvelable sont particulièrement bien positionnés en vue des nouvelles cibles climatiques, selon lui. Il est possible que les coûts de financement augmentent, mais tous les acteurs seront touchés et ajusteront leurs soumissions pour de nouveaux projets en conséquence.

En janvier, «l’évaluation escomptait la perfection, mais les multiples sont depuis retombés sous la moyenne historique», dit Stephen Takacsy. Dans les deux cas, il soutient que la croissance des revenus et de flux de trésorerie devrait compenser l’effet de la hausse des taux.

Boralex s’apprête d’ailleurs à mettre à jour son plan de croissance qui donnera un aperçu de ses plans d’expansion entre 2023 et 2025. «La société participe activement aux nombreux appels d’offres en France, où elle est déjà numéro un», ajoute le chef des investissements.

Pour sa part, Innergex reste bien nichée au Québec, et elle est aussi bien installée aux États-Unis grâce à l’achat record d’Alterra Power pour 1,1 milliard (G$) en 2018. De plus, l’entreprise aura sûrement tiré des leçons de ses déboires au Texas, où l’achat de contrats à terme d’électricité s’est révélé très coûteux, soutient Stephen Takacsy.

Abstraction faite de ce revers météorologique, Innergex gérait bien ses risques jusqu’ici même si le ratio de paiement du dividende pourrait grimper jusqu’à 115 % des flux de trésorerie en 2021. Il ne faut pas oublier le potentiel du partenariat conclu avec Hydro-Québec en 2020, qui vise à accélérer sa croissance dans des projets de plus grande envergure et plus diversifiés.

À long terme, les deux producteurs québécois pourraient soit fusionner, soit devenir des cibles d’achat si l’industrie se consolidait pour tirer des économies d’échelle et diminuer le coût en capital, imagine le gestionnaire de Gestion d’actifs Lester.

 

Brookfield Renewables Partners, la préférée de deux gestionnaires

Brian Madden, de Goodreid Investment Counsel, et Eric Bushell, de New Haven Asset Management, préfèrent tous deux Brookfield Renewable Partners (BEP.UN, 47,42 $), car cette doyenne cadre mieux avec le mandat de leurs fonds de revenus. «L’appréciation du capital est une considération secondaire. Le dividende actuel s’élève à 3,2% et Brookfield l’a accru à un rythme annuel de 5 % par année depuis cinq ans», explique le vice-président principal de Goodreid, Brian Madden.

À ses yeux, le recrutement de Mark Carney, l’ex-gouverneur de la Banque du Canada et de la Banque d’Angleterre, en tant que conseiller, confère à l’empire de Brookfield Asset Management (BAM, 49,65 $) un énorme avantage. «Son Rolodex regorge de contacts des milieux gouvernementaux et des affaires un peu partout dans le monde, ce qui devrait susciter des occasions d’affaires», dit-il.

Plus fondamentalement, la longue vie des actifs et des flux de trésorerie de la production d’électricité fait en sorte que Brookfield suscite une demande naturelle pour son titre de la part des caisses de retraite qui ont besoin de bons rendements après inflation.

Pour Eric Bushell, les producteurs d’énergie renouvelable apportent à son fonds de revenu une dimension de croissance, aux côtés de titres à dividendes élevés. «J’ai augmenté mes investissements dans ces placements depuis cinq ou six ans. Leurs perspectives de croissance et leurs rendements sont encore intéressants parmi les industries stables», dit-il.

Le gestionnaire estime que Brookfield Renewable Partners se distingue par sa longue feuille de route de dividendes croissants, ses actifs diversifiés et répartis dans différents pays ainsi que par un bon portefeuille hydroélectrique prisé pour la transmission sans interruption d’énergie propre sur de longues distances.

L’accès privilégié aux capitaux et aux occasions de sa société mère n’est pas à dédaigner non plus.

 

Northland Power, seule canadienne dans les éoliennes en mer

Steve Bélisle, de Gestion d’actifs Manuvie, a préféré acheter Northland Power (NPI, 41,23 $) pendant sa dégelée de 26% au cours des derniers mois. Ce titre lui semble le plus sous-évalué en fonction de ses perspectives et de l’éventail de ses actifs et de ses projets. «Essentiellement, au cours actuel, le marché ne paie rien pour les futurs flux de trésorerie des projets qui seront réalisés d’ici 2026», indique le gestionnaire, qui insiste sur l’importance d’avoir un horizon de placement d’au moins trois ans.

Northland est l’unique producteur canadien à participer au segment éolien en mer, qui représente déjà les deux tiers du bénéfice d’exploitation. Ce marché est appelé à croître plus vite que celui des éoliennes terrestres. Il est prévu que la croissance des mégawatts produits par les éoliennes terrestres commencera bientôt à stagner dans le monde, faute de terrains libres pour les accueillir. La concurrence entre les producteurs pour les projets qui restent diminue donc leur rendement financier, explique aussi Steve Bélisle.

En avril, Northland a annoncé une première incursion en Espagne. L’acquisition de 33 installations éoliennes et solaires déjà en activité au troisième trimestre lui procurera une nouvelle plateforme afin de réaliser de petites acquisitions et de soumissionner sur d’autres projets d’énergie renouvelable en Europe. Northland vient d’ailleurs de réaliser une émission d’actions de 950 M$, à 44$l’unité, pour financer cet achat majeur, ainsi que la mise de fonds pour la coentreprise polonaise et pour d’autres projets en développement.

Une foule de projets se concrétiseront bientôt, ce qui devrait susciter de l’intérêt pour la société. Ils incluent un projet éolien en mer imminent pour sa nouvelle coentreprise polonaise, Baltic Power, la participation, l’an prochain, à une nouvelle offre d’éoliennes en mer à Taiwan, ainsi que l’obtention du contrat pour le projet allemand Nordsee 2, attendue au troisième trimestre. Northland caresse d’autres projets en haute mer au Japon et en Corée du Sud.

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