Corruption : Robert Card veut un «règlement global avec Québec»

Publié le 05/10/2013 à 00:00, mis à jour le 03/10/2013 à 11:40

Corruption : Robert Card veut un «règlement global avec Québec»

Publié le 05/10/2013 à 00:00, mis à jour le 03/10/2013 à 11:40

C'est l'heure du bilan pour SNC-Lavalin. En entrevue exclusive avec Les Affaires, le président et chef de la direction Robert Card explique comment il nourrira la croissance de l'entreprise, donnera un nouvel élan au titre, en finira avec la corruption... et fera la paix avec Québec.


SNC-Lavalin est sous haute surveillance. UPAC, GRC, AMF... Même la Banque mondiale a envoyé un contrôleur dans ses bureaux. Le pdg Robert Card dit collaborer pleinement aux enquêtes. Un an après son arrivée dans le fauteuil du pdg en pleins scandales de corruption, il veut cependant aller plus loin : négocier un «règlement global» avec Québec. Un paiement, des excuses, mais aussi une reconnaissance du progrès qu'a déjà fait l'entreprise.


«Ce dont nous avons besoin, c'est mettre tout ça derrière nous, plaide l'Américain. Nous aimerions déclarer : "SNC-Lavalin a causé beaucoup de mauvaises choses, mais l'entreprise a fait un grand ménage... En fait, nous mettons en place un système pour faire en sorte que ça n'arrive plus"», dit-il. Est-ce qu'une telle démarche inclurait un paiement au gouvernement ? «Possiblement. Nous avons exprimé notre intérêt à nous engager dans ce processus avec ses représentants.»


Dans un communiqué conjoint avec Québec, Robert Card aimerait pouvoir dire : «Nous pensons comprendre le genre de choses qui se sont passées. Voici ce que SNC-Lavalin va faire pour la communauté, la province, le pays, en échange [d'un règlement], en plus de la gouvernance améliorée... et c'est fini.»


La firme tente ainsi d'éviter un procès qui s'ajouterait aux nombreuses procédures criminelles entamées contre des dirigeants de l'entreprise, dont l'ancien pdg Pierre Duhaime. Elle est soupçonnée d'avoir procédé à une série de paiements illégaux totalisant plus de 200 M$ au Québec, au Maghreb et en Asie, selon d'innombrables documents judiciaires, policiers et journalistiques. Dans ses documents financiers, elle reconnaît d'ailleurs que les amendes pourraient être salées.


«Aucune discussion»


En entrevue avec Les Affaires, le président du Conseil du Trésor, Stéphane Bédard, assure qu'«il n'y a aucune discussion entre le gouvernement du Québec et SNC-Lavalin». Mais il reconnaît d'emblée que l'entreprise «n'a pas attendu». «Ils ont pris des décisions qui cadrent très bien avec ce que nous voulons et ont démontré une volonté réelle», dit-il. Le ministre ajoute que Québec souhaite évidemment récupérer l'argent détourné.


Le gouvernement prépare d'ailleurs un projet de loi à ce sujet, qui s'appliquerait à toutes les entreprises concernées par les enquêtes de l'Autorité des marchés financiers (AMF), nous a confié Stéphane Bédard. «Dans les prochaines semaines, on va annoncer de quelle façon nous comptons récupérer ces sommes-là. On va se donner un cadre qui permettra aux entreprises qui le souhaitent de ne pas être poursuivies, mais plutôt de faire acte de contrition et de se préparer à payer.» Ces procédures n'entraveraient cependant en aucun cas les poursuites criminelles.


Pour Robert Card, le gouvernement est aux prises avec un dilemme politique. «Les citoyens disent : "SNC-Lavalin a fait des choses terribles. Elle doit être punie". D'un autre côté, plusieurs disent : "J'ai des voisins qui travaillent là. SNC-Lavalin est l'acteur majeur pour attirer les talents en ingénierie et fait beaucoup de bonnes choses pour le Québec... Comment l'aider ?" Il faudrait que le gouvernement émette un communiqué de presse qui règle ces deux problèmes.»


Attendre l'AMF


En attendant, SNC-Lavalin se soumet au processus d'habilitation des entreprises voulant soumissionner sur des contrats de construction publics. Ce processus est imposé par la loi 1 du gouvernement Marois et supervisé par l'AMF.


«Ils ont envoyé une équipe d'enquêteurs ici il y a quelques mois, pendant trois semaines. L'Unité permanente anticorruption a fouillé tout l'immeuble, et d'autres immeubles... Ils ont intercepté des gens dans les corridors... Nous leur avons donné tout ce qu'ils voulaient», dit Robert Card. Depuis, SNC-Lavalin attend le rapport de l'AMF avec anxiété, comme des dizaines d'autres entreprises de génie et de construction québécoises.


«Nous espérons qu'ils comprennent que tous ceux qui sont restés chez SNC-Lavalin font partie des bonnes personnes, dit M. Card. L'entreprise mérite d'être rudoyée un peu pour tout ça, mais ça ne va punir que les bonnes personnes, celles qui sont restées et les actionnaires qui ont déjà subi des pertes, alors que l'action est passée de 55 à 40 $. Ça n'affectera pas du tout ceux qui ont causé ces problèmes, puisqu'ils sont tous partis !»


Banque mondiale


SNC-Lavalin doit aussi régler ses problèmes internationaux : Libye, Algérie, Tunisie, Inde... L'entreprise est même sur la liste noire de la Banque mondiale, qui a exclu 120 de ses filiales de ses projets. Une enquête est en cours sur une tentative alléguée de corruption d'un ministre responsable du grand projet de pont Padma, sur le Gange, au Bangladesh. «De mauvaises personnes, qui ne sont plus avec nous, se sont avisées de jouer avec le projet vedette de la Banque mondiale, dit Robert Card. C'était leur projet le plus connu, et ça les a particulièrement irrités.»


SNC-Lavalin a donc dû embaucher un contrôleur de la Banque mondiale. L'institution financière et SNC-Lavalin ont conjointement choisi une grosse pointure : Joe Covington. Cet ancien haut fonctionnaire au département américain de la Justice a rédigé la première version du Foreign Corrupt Practices Act, qui interdit aux Américains de corrompre des fonctionnaires étrangers.


«La plus grosse conséquence de notre exclusion par la Banque mondiale est indirecte, dit Robert Card. Les projets que finance l'institution financière, c'est moins d'un demi pour cent de notre travail. Mais les grands titres disent : "SNC-Lavalin bannie par la Banque mondiale" !» Rien pour attirer de nouveaux clients.


Pour éviter ce genre de presse à l'avenir et permettre à son entreprise de survivre, Robert Card devra donc accueillir encore beaucoup de gens en uniforme dans les prochains mois... et montrer patte blanche.


«Quand l'AMF, la GRC ou la SQ viennent ici et sortent les gants blancs pour fouiller, ils veulent trouver quelque chose que nous n'avons pas fait, pour nous dire de le faire, dit-il. Mais nous essayons de ne pas leur donner cette occasion. Et s'ils la trouvent, nous nous ferons un plaisir de nous conformer aux directives.»


GROSSIR OU DEVENIR MARGINALE


Les problèmes éthiques auraient bien pu emporter SNC-Lavalin, reconnaît d'emblée Robert Card. «La plupart des entreprises n'auraient pas survécu à la situation que nous traversons actuellement», confie-t-il. Aujourd'hui, les soucis sont loin d'être terminés, mais il est prêt à mettre en branle son plan pour SNC-Lavalin : croître.


Empêtrée dans une série de scandales de corruption au Québec, au Maghreb et en Asie, l'entreprise a perdu 23 % de sa valeur boursière depuis les premières révélations sur son appui au régime de Mouammar Kadhafi, en janvier 2012. Un an et demi plus tard, Robert Card croit que le pire est passé. L'entreprise doit maintenant se redresser pour «rester pertinente» dans un marché de plus en plus global.


«La consolidation en génie et construction va mener à la domination de 20 à 40 sociétés, qui seront toutes plusieurs fois plus grosses que l'actuelle SNC-Lavalin», prévient-il. L'entreprise veut en être.


Actuellement au 57e rang mondial, selon son évaluation, elle devra prendre quelques grosses bouchées pour y parvenir. «Les gens pensent que nous sommes une énorme société, mais même aujourd'hui, nous sommes de taille moyenne», dit le pdg.


SNC-Lavalin est donc en plein magasinage. Et pour trouver ses cibles, Robert Card se concentre sur les marchés où l'entreprise a déjà des avantages concurrentiels.


«Nous sommes plus forts au Canada et en Amérique latine, alors ce sera notre objectif initial. Mais si nous faisons une acquisition importante, les forces de l'entreprise achetée deviendront nos forces, et ça pourrait changer notre stratégie.» En d'autres mots, une acquisition au Moyen-Orient ou en Asie pourrait en entraîner une autre dans la même région ou le même secteur d'activité.


Concessions contre acquisitions


Pour financer ces emplettes, SNC-Lavalin veut vendre une partie de ses concessions d'infrastructures, qui comprennent l'autoroute 407 en Ontario et la ligne de transport électrique AltaLink en Alberta.


«C'est assez simple. Vous investissez dans la division d'ingénierie et construction pour la faire croître, et vous financez cet investissement avec la vente de ces actifs, explique l'ambitieux pdg. Ça nous permettra de faire des acquisitions et de démarrer de nouvelles activités.»


Les infrastructures ont permis à l'entreprise de survivre à sa crise de gouvernance, assure Robert Card. «C'est la raison pour laquelle nous existons encore. Pour une société dans la même situation que nous, ça aurait été très difficile de survivre sans les concessions.»


Depuis le début de sa crise éthique, les clients de SNC-Lavalin sont préoccupés par la viabilité de la firme. «Ces actifs leur donnent confiance en notre capacité de survivre aux aléas financiers qui peuvent se présenter pendant notre réforme, assure le pdg. Une entreprise qui nous choisit pour un projet minier de 5 G$ veut savoir si SNC existera au moment de terminer le projet.»


Jarislowsky Fraser, le plus important actionnaire de SNC-Lavalin, lui donne raison. La firme de placement a décidé de garder ses actions malgré les problèmes de l'entreprise, «parce qu'il y a des actifs comme l'autoroute 407 et d'autres en Alberta qui valent au moins 30 $ par action», explique le fondateur Stephen Jarislowky (en page i-2 du présent numéro).


C'est ainsi qu'après avoir sauvé l'entreprise, les concessions d'infrastructures doivent permettre à SNC-Lavalin de jouer dans la cour des grands. H. Joncas


hugo.joncas@tc.tc

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