Des villes qui veulent en mener plus large

Offert par Les Affaires


Édition du 11 Juin 2016

Des villes qui veulent en mener plus large

Offert par Les Affaires


Édition du 11 Juin 2016

Par François Normand

En adoptant la Loi 28 l'année dernière, Québec a transféré aux villes la responsabilité de leur développement économique, tout en réduisant leurs ressources financières. Les villes doivent maintenant prendre davantage leur avenir en main. Mais en ont-elles les moyens ? Nous avons accompagné une mission économique de l'Union des municipalités du Québec (UQM) dans l'État de New York pour tenter de répondre à cette question.


«L'activité économique dans le monde se fait principalement dans les villes», affirme la mairesse de Syracuse, Stephanie Miner, pour illustrer le rôle crucial des municipalités dans l'économie.


Elle s'adressait alors à des maires, à des entrepreneurs et à des responsables du développement économique du Québec lors d'un souper réseautage dans le cadre d'une mission économique de l'UMQ, du 18 au 20 mai. Cette mission s'est arrêtée dans trois villes du nord-ouest de l'État de New York, soit Syracuse, Rome et Rochester. Cette région essaie de relancer son économie en misant sur de nouveaux secteurs.


Cinq maires québécois - Gatineau, Magog, Shawinigan, Drummondville et Alma - faisaient partie de la délégation d'une quarantaine de personnes. Outre les responsables en développement économique, une douzaine de gens d'affaires les accompagnaient. L'objectif de cette mission de l'UMQ : tisser des liens avec Syracuse, Rome et Rochester, et contribuer à la prospérité du Québec.


«Le gouvernement du Québec nous a donné plus de pouvoirs en matière de développement économique. Cette mission est une première, mais nous voulons en faire plus !» dit Maxime Pedneaud-Jobin, maire de Gatineau et chef de cette mission de l'UMQ, quelques minutes après le discours de son homologue de Syracuse.


«Le gouvernement du Québec nous a donné plus de pouvoirs en matière de développement économique. Cette mission est une première, mais nous voulons en faire plus !» dit Maxime Pedneaud-Jobin, maire de Gatineau (278 589 habitants)En avril 2015, le gouvernement Couillard a adopté sous le bâillon le projet de loi 28, qui comprend 337 articles, dont plusieurs mesures budgétaires. Pour rétablir l'équilibre de ses finances en 2015-2016, Québec a notamment fermé les centres locaux de développements (CLD), en plus de réduire les fonds consacrés au développement économique local.


Québec n'a toutefois pas accordé de nouveaux pouvoirs de taxation aux villes. Par conséquent, elles doivent faire plus avec moins.


Une situation qui a forcé les municipalités à se prendre en main davantage pour assurer leur développement économique. Les villes doivent prendre le relais du gouvernement pour stimuler la création d'entreprises et la création d'emplois. Cela passe notamment par des missions à l'étranger pour ouvrir de nouveaux marchés à leurs entreprises locales ou pour attirer des sociétés étrangères sur leur territoire.


Cette première mission de l'UMQ a ciblé l'État de New York, car il s'agit du marché le plus naturel pour le Québec. «Près de 12 % des exportations du Québec aux États-Unis sont destinées au marché de l'État de New York. Du côté américain, 700 000 emplois de l'État dépendent du commerce avec le Québec. On est donc des partenaires naturels», dit M. Pedneaud-Jobin.


Sa ville, Gatineau, veut à tout prix diversifier son économie, car environ 42 % de ses emplois se trouvent dans la fonction publique fédérale, provinciale et municipale. La ville mise notamment sur le secteur des technologies de l'information (TI) et des logiciels. Gatineau souhaite aussi que les entreprises locales vendent davantage de biens et services à la fonction publique fédérale et aux ambassades étrangères installées à Ottawa.


Des résultats dans l'État de New York


De son côté, le maire d'Alma, Marc Asselin, accompagne cette mission pour accélérer le développement de son Centre d'excellence sur les drones, situé sur le terrain de l'aéroport d'Alma. Les installations permettent aux entreprises de former des pilotes et de faire des tests de vols sur un vaste territoire. Elles ont été construites au coût de 2,8 millions de dollars : le gouvernement canadien a fourni 2,5 M$, et la ville a versé le reste des fonds nécessaires.


Plusieurs entreprises sont déjà membres du Centre, dont la québécoise CAE (fabrication de simulateurs de vols), l'américaine Flyterra (distribution de drones) et la française Fly-n-Sense (fabrication de système de drones).


«Ce que nous devons faire, c'est nous vendre, nous faire connaître davantage», dit M. Asselin. La mission de l'UMQ lui a permis d'atteindre cet objectif. Le 19 mai, la mairesse de Rome (État de New York), Jackie Izzo, a signé avec le maire d'Alma une entente pour faciliter les échanges dans cette industrie en pleine croissance.


« Ce que nous devons faire, c’est nous vendre, nous faire connaître davantage. » – Marc Asselin, maire d’Alma (31 145 habitants) Aux États-Unis, Rome est l'un des six sites désignés par la Federal Aviation Administration pour réaliser des tests de drones. Marc Asselin espère que des entreprises américaines s'installeront à Alma pour tester les drones.


La mission a aussi donné des résultats concrets pour la Ville de Magog. Durant la mission, des représentants de l'École nationale en sécurité intégrée du Québec de Magog sont allés à Albany (la capitale de l'État) pour finaliser une entente de partenariat avec une école de sécurité. Et les retombées sont concrètes pour des entreprises locales, souligne la mairesse de Magog, Vicki May Hamm.


«Des outils développés par nos entreprises, comme Ixtrom, vont pouvoir servir à la formation aux mesures d'urgence dans cette école d'Albany», dit-elle.


« Des outils développés par nos entreprises, comme Ixtrom, vont pouvoir servir à la formation aux mesures d'urgence dans cette école d'Albany » – Vicki May Hamm, mairesse de Magog (26 522 habitants)De 2007 à 2010, Magog (27 000 habitants) a perdu 4 000 emplois dans les secteurs de l'automobile, du textile et de l'imprimerie. Pour relancer son économie, elle mise surtout sur les TI et sur le Magog Technopole. Magog est aussi une ville intelligente qui, par exemple, incite des entreprises comme la française Mobyview à tester des applications commerciales sur son territoire.


Comme plusieurs villes, Drummondville n'a pas attendu la Loi 28 pour se montrer proactive en matière de développement économique. Et elle aussi a tiré des résultats de la mission de l'UMQ dans l'État de New York.


Le 20 mai, la Société de développement économique de Drummondville - présidée par le maire Alexandre Cusson - a signé une entente de partenariat et de collaboration avec le High Tech Rochester, un incubateur d'entreprises.


L'objectif est que des entreprises de Rochester qui veulent prendre de l'expansion au Canada s'installent dans l'incubateur de Drummondville, et que des sociétés de Drummondville qui souhaitent s'implanter aux États-Unis s'installent dans le High Tech Rochester.


«C'est notre troisième entente de jumelage du genre. Les ententes précédentes ont généré des retombées, comme l'implantation d'entreprises et la création d'emplois. J'ai espoir que celle que nous avons prise avec Rochester donne des résultats semblables», dit M. Cusson. Les autres ententes avaient été signées avec les villes de Jiaxing, en Chine, et de La Roche-sur-Yon, en France.


L'incubateur de Drummondville abrite 15 entreprises, tandis que celui de Rochester en compte près de 80.



« Quand on veut bien travailler, on se bute à une bureaucratie au provincial. » – Alexandre Cusson, maire de Drummondville (75 091 habitants)Les villes sont efficaces sur le terrain...


Comme toutes les missions économiques à l'étranger, celle de l'UMQ a été minutieusement préparée pendant des mois. Les ententes signées dans l'État de New York étaient donc planifiées.


Cela dit, au cours de cette mission de trois jours, nous avons constaté tout le potentiel des nombreux contacts établis par les maires, les entreprises et les responsables de développement économique du Québec avec leurs homologues de Syracuse, de Rome et de Rochester.


Oubliez le strict protocole observé lors des missions du Québec et du Canada à l'étranger : celui des villes est minimal, mais efficace. Les contacts sont directs, rapides, productifs, surtout lors des visites d'entreprises.


Même dans le déroulement de la mission, les maires et leurs responsables de développement économique travaillent davantage main dans la main. Par exemple, dans l'autocar, M. Asselin était toujours assis aux côtés de Marc Moffatt, directeur général du Centre d'excellence sur les drones. M. Cusson était quant à lui assis devant Martin Dupont, directeur général de la Société de développement économique de Drummondville. Et tout au long du voyage, les quatre hommes ont discuté de nombreux enjeux économiques. Ce qui ne les empêchait pas d'interagir à l'extérieur de l'autocar avec les autres membres de la délégation et les intervenants américains que nous rencontrés. Une synergie redoutable pour faire avancer des dossiers ou résoudre des problèmes.


C'est comme si le premier ministre du Québec était toujours assis avec le pdg d'Investissement Québec, dans l'avion et les transports terrestres, lors d'une mission économique à l'étranger.


... mais elles manquent de moyens


Marc-Urbain Proulx, professeur d'économie à l'Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), voit d'un très bon oeil le rôle accru que le gouvernement du Québec a accordé aux municipalités dans le développement économique. Il rappelle que Québec s'est appuyé sur les villes dans les années 1950 et 1960 pour achever l'industrialisation et l'urbanisation de la province.


Cependant, cette stratégie s'est essoufflée à partir des années 1980. Le développement économique s'est centralisé à Québec, et des organisations comme le Fonds de solidarité FTQ et la Société générale de financement (fusionnée en 2010 à Investissement Québec) ont commencé à jouer un rôle accru dans l'économie.


La Loi 28 amorce à nouveau un processus de décentralisation. Toutefois, M. Proulx affirme que Québec doit donner plus de moyens aux villes afin qu'elles puissent assumer pleinement leurs nouvelles responsabilités. «Au 19e siècle et dans la première moitié du 20e siècle, les entreprises manufacturières s'installaient naturellement dans les villes, car celles-ci avaient un port ou une gare. Aujourd'hui, le secteur des services est le moteur économique des villes. C'est pourquoi les maires doivent avoir des outils supplémentaires pour renforcer ce secteur et attirer des talents», dit-il.


Rendre les villes plus attrayantes


Par exemple, en matière d'emploi, de transport, de santé et d'éducation, les villes et les gouvernements du Québec et du Canada auraient tout avantage à mieux coordonner leurs actions, ce qui stimulerait l'économie locale, selon M. Proulx. «Mis à part les conditions variables offertes par leur localisation plus ou moins avantageuse, les facteurs qui font que des villes s'en tirent mieux que leurs d'autres sur le plan économique sont très souvent liés à leur capacité de fournir des services de haute qualité à la population, aux travailleurs et aux entreprises.»


Or, au Québec, il souligne que ces services sont offerts par les municipalités (voirie, hygiène publique, culture, urbanisme, loisirs, environnement, etc.), mais aussi par un ensemble d'agences surtout provinciales (scolaire, santé, cégeps, services sociaux, universités, services à l'emploi, environnement, culture, etc.) et fédérales (ressources humaines, douanes, etc.).


Les cinq maires de la mission dénoncent unanimement le fait que le gouvernement québécois leur a réduit massivement les vivres.


«Lors du dernier pacte fiscal, on nous a enlevé 60 % des nos revenus consacrés au développement économique de nos territoires. On nous demande d'en faire plus et mieux ; qu'on nous en donne les moyens !» laisse tomber le maire de Shawinigan, Michel Angers.



« Lors du dernier pacte fiscal, on nous a enlevé 60 % des nos revenus consacrés au développement économique de nos territoires. » – Michel Angers, maire de Shawinigan (49 242 habitants)Malgré tout, sa ville est en train de réussir sa diversification économique en misant sur les énergies vertes, l'électronique de transport, la transformation des métaux, ainsi que le développement de logiciels et le divertissement numérique.


Cela dit, le maire Angers souhaite que Québec s'engage davantage dans le financement des initiatives locales créatrices d'emplois.


Lors de la visite du High Tech Rochester, il a été stupéfait d'apprendre que le Ville de Rochester (210 000 habitants) n'a rien déboursé pour créer cet incubateur de 13 millions de dollars américains. Le financement provient de l'État de New York, du gouvernement américain et de fonds privés.


«Notre incubateur de Shawinigan a coûté 13,5 M$, et à elle seule, la ville de Shawinigan a injecté 9,5 M$. Le gouvernement du Québec, lui, n'a rien investi», déplore Michel Angers. Le reste du financement du Centre d'entrepreneuriat Alphone-Desjardins Shawinigan provient de Rio Tinto et de fonds privés indépendants du gouvernement.


La mairesse de Magog exprime les mêmes doléances à l'égard de Québec. «On n'a pas les moyens de nos ambitions, admet-elle. On fait des miracles avec peu.»


« Environ 80 % du PIB mondial vient des villes. » – Benjamin R. Barber, politologue. [Photo : Erich Habich]

Les villes veulent d'autres sources de revenus


Le politologue américain Benjamin R. Barber, auteur du best-seller Et si les maires gouvernaient le monde ?, affirme que les municipalités ont raison d'exiger une plus grande part de la richesse qu'elles génèrent et des taxes qu'elles paient pour faire des choses que les États ne font plus ou presque. «Environ 80 % du PIB mondial vient des villes. Celles-ci génèrent donc la plus grande part des revenus de taxes. Le problème, c'est qu'elles en reçoivent peu en retour», déplore cette sommité mondiale lors d'un entretien téléphonique.


Bien entendu, les villes ne peuvent pas tout faire, admet Benjamin Barber. Par contre, dans plusieurs sphères telles que le développement économique, la réduction des gaz à effet de serre (GES), la lutte au terrorisme et la réduction de la pauvreté, les villes sont plus efficaces que les États, selon lui.


La Ville de New York en est un bel exemple, ajoute-t-il. Dans la foulée des attaques du 11 septembre 2001 à New York, des villes ont commencé à échanger des renseignements au lieu de passer par une agence nationale comme le FBI. «Même si elle est toujours une cible, la plupart des spécialistes vous diront que New York reste une ville sécuritaire en raison de cette collaboration accrue avec d'autres villes», dit-il.


Et ce type de coopération peut aussi donner des résultats sur le plan économique, juge Benjamin Barber.


Pour fournir davantage de moyens aux villes du Québec, le maire de Shawinigan propose qu'Hydro-Québec partage avec les municipalités - quand ses éléments d'actif se trouvent sur leur territoire - une partie du dividende qu'elle verse au gouvernement. La mairesse de Magog suggère que les immeubles gouvernementaux commencent à payer des taxes municipales.


Pour sa part, Alexandre Cusson de Drummondville plaide pour une plus grande autonomie des villes en matière de reddition de compte, y compris en ce qui concerne l'application des lois et règlements. «Quand on veut bien travailler, on se bute à une bureaucratie au provincial, dit-il. On ne peut pas d'un côté demander plus d'autonomie et de l'autre demander que le gouvernement fasse tout à notre place.»


Au terme de ce marathon de trois jours dans l'État de New York, le chef de mission était satisfait, mais conscient du fait que les villes ne doivent pas baisser les bras. Il y a aura à coup sûr d'autres missions économiques pour les municipalités, mais elles devront être concrètes, insiste M. Pedneaud-Jobin. «Pour Gatineau, je veux qu'on ait des objectifs précis. Il faut que ce soit pratique et utile, sinon, on a autre chose à faire, et les gens d'affaires aussi !»


Reste à voir toutefois si Québec donnera à terme aux villes les moyens de leurs ambitions. Le ministre des Affaires municipales, Martin Coiteux (aussi ministre de la Sécurité publique et responsable de la région de Montréal), n'était pas disponible et n'a pas pu accorder d'entretien à Les Affaires.


Dans un courriel, l'attachée de presse du ministre, Marie-Ève Pelletier, souligne que le gouvernement a pris l'engagement, avec l'Accord de partenariat avec les municipalités 2016-2019, signé en septembre 2015, de reconnaître les villes comme des gouvernements de proximité.


Trois législations sont en préparation : deux projets de loi qui donneront un statut particulier aux villes de Québec et de Montréal, et un troisième projet de loi qui vise à encadrer la gouvernance de proximité pour le reste des municipalités. Ils pourraient être adoptés cet automne.


Quant à l'Accord de partenariat avec les municipalités, il bonifie certaines mesures fiscales et financières d'une somme évaluée à 350 M$ d'ici 2019. Ces mesures comprennent notamment la reconduction du budget annuel de réparation des infrastructures de 50 M$, et ce, pour une période de quatre ans.


Par contre, il nous a été impossible de savoir si Québec est prêt à transférer aux villes une plus grande partie des revenus de taxes et d'impôts générés sur leur territoire.


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