Entrevue n°267 : Sally Osberg, présidente et pdg, Skoll Foundation

Offert par Les Affaires


Édition du 14 Novembre 2015

Entrevue n°267 : Sally Osberg, présidente et pdg, Skoll Foundation

Offert par Les Affaires


Édition du 14 Novembre 2015

Par Diane Bérard

«Un entrepreneur social ne veut pas améliorer le système, mais le changer» - Sally Osberg, présidente et pdg, Skoll Foundation.

Sally Osberg, pdg de la Skoll Foundation, une des plus grandes fondations sur l'entrepreneuriat social du monde, vient de publier Getting Beyond Better: How Social Entrepreneurship Works. Un ouvrage cosigné avec le gourou caandien de la stratégie Roger Martin, de l'École de gestion Rotman de l'Université de Toronto et nécessaire pour comprendre ce mouvement qui s'installe au Québec.


Diane Bérard - Un entrepreneur social ne peut pas être défini simplement par son impact social. D'autres acteurs ont aussi un impact social. Expliquez-nous.


Sally Osberg - Trois groupes ont un impact social, mais leur action est différente. Les fournisseurs de services sociaux agissent de façon directe en atténuant les effets néfastes du système existant. Cette catégorie inclut les banques alimentaires. Pour leur part, les activistes sociaux travaillent de façon indirecte pour changer le système. Ils tentent d'influer sur les législateurs pour améliorer le sort d'un groupe qui souffre de discrimination, par exemple. Enfin, les entrepreneurs sociaux, eux, agissent de façon directe et veulent changer le système, pas l'améliorer. Ils proposent une solution entrepreneuriale pour rétablir un équilibre qu'ils estiment injuste.


D.B. - L'entrepreneuriat social paraît pertinent surtout dans les pays pauvres...


S.O. - Non. Une collectivité n'a pas besoin de présenter des conditions d'extrême pauvreté pour profiter des retombées de l'entrepreneuriat social. Toutes les sociétés vivent des déséquilibres. Le secteur de l'éducation, par exemple, présente des lacunes partout dans le monde. C'est ce qui a poussé l'Américaine Ellen Moir à créer le New Teacher Center en 1998. Ellen enseignait au programme d'éducation de l'université de Californie à Santa Cruz. La moitié des jeunes enseignants changent de carrière après une période de trois à cinq ans, particulièrement ceux qui enseignent dans les milieux défavorisés. Les enfants qui ont le plus besoin d'une éducation solide ont constamment des enseignants inexpérimentés. Le New Teacher Center offre des services de coaching grâce à sa plateforme TELL. Celle-ci permet aux enseignants d'expérience de communiquer leurs méthodes aux plus jeunes. En 2014, 25 000 enseignants - et leur 1,8 million d'élèves - en ont profité.


D.B. - Vous dites que l'entrepreneur social tire son modèle à la fois du fonctionnement du gouvernement et de celui de l'entreprise. De quelle façon ?


S.O. - Du gouvernement, l'entrepreneur social tire sa portée. L'action gouvernementale et ses retombées s'appliquent à toute la société. De l'entrepreneuriat, l'entrepreneur social tire l'innovation et le recours à des pratiques d'affaires. Le gouvernement travaille pour des citoyens. L'entrepreneur travaille pour des clients. L'entrepreneur social travaille pour des clients qui ont des problèmes de citoyens.


D.B. - L'entrepreneur social veut transformer le monde. Une mission aussi importante doit comporter un taux d'échec élevé. Qu'en est-il exactement ?


S.O. - Lorsque vous êtes entrepreneur social, vous devez revoir votre définition de la réussite. Prenez Ellen Moir : sa mission ultime consiste à garder tous les jeunes professeurs dans le système d'éducation. Elle ne pourra jamais déclarer victoire. Mais elle peut définir des jalons, se fixer des objectifs et les célébrer.


D.B. - Trois pièges guettent l'entrepreneur social. Lesquels ?


S.O. - Ce sont le piège du «tout ou rien», de la connaissance et de l'action. L'entrepreneur social veut régler un problème social ou environnemental en utilisant des pratiques d'affaires. Pour réussir, il doit cerner ce problème parfaitement. En chemin, il peut verser dans le «tout ou rien». À force d'étudier un système, il se convainc qu'il n'existe aucune façon de faire. C'est le «tout». Dans ces cas-là, l'entrepreneur se décourage, mais il peut aussi se convaincre que rien ne fonctionne et tourner le dos en bloc à ce qui existe. Cela le poussera à opter trop rapidement pour une solution simpliste. Enfin, la plupart des entrepreneurs sociaux s'attaquent à des problèmes pour lesquels ils possèdent une certaine expertise. Mais ce n'est pas parce qu'un optométriste peut faire des examens de la vue qu'il comprend d'office ce qui empêche certains Africains d'avoir accès à des soins oculaires. Et puis, les problèmes auxquels s'attaquent les entrepreneurs sociaux sont complexes. Ils exigent souvent des partenariats. On ne trouve pas nécessairement le partenaire idéal - ni le modèle de revenu ni le modèle de distribution optimaux - du premier coup. L'impatience d'agir pousse les entrepreneurs sociaux à sous-estimer les obstacles comportementaux et d'infrastructures en travers de leur chemin.


D.B. - Quelles sont les quatre étapes communes à la stratégie de l'entrepreneur social?


S.O. - D'abord, la connaissance du système qu'il veut changer. Ensuite, l'élaboration d'une vision d'un autre système plus équitable. Puis, la création d'un modèle qui permettra d'atteindre cette vision. Finalement, l'implantation et le passage à grande échelle. Toute entreprise sociale doit être conçue pour que ses activités puissent être multipliées. L'impact, et non le revenu, étant la mesure de succès d'une entreprise sociale.


D.B. - Certains entrepreneurs sociaux changent le système en s'attaquant aux coûts d'une activité. C'est le cas d'Imazon au Brésil...


S.O. - Imazon lutte contre la déforestation de la forêt amazonienne. Pour remplir sa mission, elle a visé à ce qu'il en coûte plus cher de la pratiquer et moins cher de la surveiller. Les bûcherons illégaux étaient exposés à des coûts minimes pour leurs actions. Tout comme les exploitants de bétail qui étendaient leurs activités sur des terres protégées. Pourquoi ? Parce que le gouvernement n'était pas organisé pour tenir le compte des zones de déforestation. La solution d'Imazon a consisté à déployer une technologie existante - les satellites de la NASA - dans un nouveau contexte, la forêt amazonienne. Le gouvernement brésilien a désormais accès à des informations en temps réel à peu de frais. Il peut appliquer des amendes élevées, ce qui ralentit les ardeurs des coupeurs illégaux.


D.B. - D'autres entrepreneurs remplissent leur mission sociale en augmentant la valeur d'un bien pour changer les comportements des consommateurs. C'est le cas de GoodWeave...


S.O. - GoodWeave veut réduire le travail chez les enfants. La plupart des ceux qui s'y attaquent pressent les gouvernements de resserrer les lois. Ou ils talonnent les entreprises pour qu'elles investiguent sur leurs sous-traitants. Kailash Satyarthi a choisi une autre voie en fondant GoodWeave. Les entrepreneurs sociaux abordent souvent un problème sous un autre angle. GoodWeave vise les consommateurs. L'organisme a créé une certification identifiant les tapis fabriqués sans travail des enfants. Si un fabricant peut prouver qu'il n'y a aucun enfant dans sa chaîne de production, il peut afficher cette certification. Le consommateur a accordé de la valeur à cette certification. Les fabricants ont donc voulu la mériter. Depuis 20 ans, 11 millions de tapis sont certifiés GoodWeave. Le travail des enfants dans l'industrie du tapis aurait baissé de 75 % en Asie du Sud. Le problème n'est pas réglé, c'est une mission trop immense. Mais il faut célébrer les victoires. Satyarthi a reçu le prix Nobel de la paix en 2014.


D.B. - Comment mesure-t-on l'impact d'une entreprise sociale ?


S.O. - Pour attirer de l'investissement, chaque entreprise sociale doit définir des indicateurs qui démontrent clairement son impact.


Suivez Diane Bérard sur Twitter @diane_berard


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