Le pari fou d'Alexandre Taillefer

Offert par Les Affaires


Édition du 12 Septembre 2015

Le pari fou d'Alexandre Taillefer

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Édition du 12 Septembre 2015

Par Julien Brault

Alexandre Taillefer. [Photo : Martin Flamand]

À 10 h, ponctuel à l'entrevue, Alexandre Taillefer entre dans sa spacieuse cuisine où nous l'attendons en sirotant un espresso préparé par sa femme de ménage. En tenue de sport, il vient de terminer une séance d'entraînement, une série d'entretiens téléphoniques et trois heures de travail devant son ordinateur. C'est que M. Taillefer a une cause, l'électrification des transports, et qu'il en tire la motivation nécessaire pour faire un grand retour, lui qui depuis cinq ans se contentait d'investir dans les projets des autres.


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«Je suis persuadé que l'engagement social va sauver notre génération, lance M. Taillefer avec la ferveur du nouveau converti. Ce que je veux dire, c'est qu'on a la responsabilité de mesurer autre chose que le rendement de l'investissement d'un actionnaire.»


Les impacts sur l'environnement ou la culture par exemple. Ces enjeux suscitent l'engouement de M. Taillefer. Depuis deux ans, il boude la voiture au profit des transports en commun et du taxi. Quant à sa sensibilité pour la culture québécoise, elle n'est un secret pour personne. Collectionneur d'art moderne, l'homme d'affaires est président du conseil d'administration du Musée d'art contemporain de Montréal. Et c'est sans compter qu'il a investi récemment dans l'hebdomadaire culturel Voir.


M. Taillefer n'est pas le premier millionnaire à se découvrir une vocation pour les causes sociales. Ce qui le distingue, c'est qu'il n'est pas en train de lancer une fondation, mais une société privée, le projet de taxis électriques Taxelco, qu'il compte financer par l'intermédiaire d'investissements privés. Même si plusieurs s'attendent à ce qu'il se casse les dents, d'autres y croient et le financent. Il vient en effet de boucler le financement de son deuxième fonds, XPND 2, de 50 millions de dollars, qui devrait être consacré en grande partie à des projets d'électrification des transports, dont celui de Taxelco, évalué à 220 M$.


Le taxi


Toutefois, rien n'est gagné pour Taxelco. Sa réussite dépend beaucoup de la réponse policière à UberX ainsi que d'un éventuel assouplissement de la réglementation du secteur du taxi.


«Il va falloir que le gouvernement arrive avec une réponse aux 4 000 personnes qui ont emprunté 150 000 $ pour acheter un permis de taxi, car la Ville [de Montréal] leur a dit qu'ils en avaient besoin pour exploiter un service de transport», lance M. Taillefer. Sans surprise, il s'agit d'un commentaire intéressé. En effet, le rendement de son investissement dans Taxi Hochelaga - acquise en août par Taxelco - est intimement lié au sort d'UberX, qui offre un service de voiturage moins cher de 30 % que le tarif imposé par le Bureau du taxi.


Quant à la réglementation, Alexandre Taillefer a besoin qu'elle change, car il n'a jamais eu l'intention de se contenter de faire de la répartition. Dans les faits, il vise à posséder sa propre flotte de taxis électriques. Or, au Québec, il n'existe pas de grandes flottes de taxi comme à Toronto ou à New York, parce qu'un même propriétaire ne peut posséder plus de 20 permis de taxis ni louer des permis pour en faire la sous-location.


Or, l'entrepreneur dit avoir besoin d'une flotte d'au moins 1 500 taxis et autant de permis, qu'il compte louer auprès de propriétaires, pour que Taxelco soit rentable. Les taxis électriques de Taxelco seraient ensuite loués à des chauffeurs.


Rien ne dit que la réglementation du taxi sera modifiée de manière permanente pour accommoder Taxelco. Toutefois, Alexandre Taillefer dit avoir l'appui du ministre des Transports Robert Poëti pour lancer un projet-pilote, en novembre 2015, avec 50 taxis électriques. Le projet de loi 36 adopté par l'Assemblée nationale le 12 juin donne désormais au ministère des Transports la latitude nécessaire pour autoriser la tenue de projets-pilotes dans l'industrie du taxi.


La rentabilité du projet reste aussi à démontrer, puisque Taxelco devra générer une marge bénéficiaire beaucoup plus élevée que la norme de l'industrie sur chacun de ses taxis, puisque M. Taillefer promet plus d'argent aux propriétaires de permis et aux chauffeurs, tout en garantissant des rendements aux investisseurs de Taxelco.


Il croit être capable de générer des marges plus élevées en économisant sur l'essence, mais surtout, en s'assurant de mieux gérer la demande de taxis. Pour ce faire, il souhaite lancer une application mobile similaire à Uber, mais sur ce front, le répartiteur Taxi Diamond l'a déjà devancé.


L'homme d'affaires souhaite aussi baisser ses prix pour créer de la demande durant les périodes creuses ou pour créer des promotions, mais il rejette l'idée d'imiter UberX en haussant les prix en période achalandée. Pour avoir le droit de baisser les tarifs de ses taxis, il devra, une fois de plus, obtenir une modification de la réglementation.


De plus, M. Taillefer veut rehausser le service en se détournant de la pratique de l'industrie, selon laquelle les propriétaires louent leurs taxis à la semaine. Il planifie de louer ses taxis par courts blocs de 4, 8 ou 12 heures, jusqu'à un plafond de 60 heures par semaine. «Le problème, c'est qu'en louant les taxis à la semaine, l'industrie attire des gens qui ont 70 heures libres et qui n'ont pas de vie sociale», dit-il.


Martin-Luc Archambault, un collègue de l'émission Dans l'oeil du dragon, ne partage pas l'opinion de M. Taillefer sur UberX, mais reconnaît que son plan d'affaires est bien constitué. «Sur papier, les chiffres se tiennent, mais ça reste un pari politique, lance l'ange financier et entrepreneur. C'est pour ça que moi, je ne me lancerais pas dans ce projet, mais lui, il est capable de gérer des politiciens, et il a la patience nécessaire.»


L'autre obstacle au projet de M. Taillefer est l'autonomie de ses taxis électriques, dont la batterie devra subir le rude climat québécois. «À part la Tesla, disons que les tests que j'ai faits sur des voitures électriques n'étaient pas très concluants, soutient Jean Auger, un ami d'enfance d'Alexandre Taillefer, qui a testé des voitures électriques pour Taxelco. Cela dit, cela n'empêche pas de préparer un plan d'affaires en sachant que l'autonomie des véhicules électriques va augmenter.»


Entrepreneur depuis toujours


M. Taillefer n'a jamais attendu d'avoir tout réglé pour foncer. Pour lui, tout a commencé à 10 ans, lorsqu'il s'est mis à vendre des produits ménagers du catalogue Primes de luxe de Regal, une entreprise ontarienne dont le modèle s'apparente à celui de Tupperware. «J'achetais 100 catalogues, puis j'envoyais ça à mes tantes et à ma famille, je prenais les commandes et j'allais chercher le stock, raconte-t-il. Il fallait que j'achète les produits avant de me faire payer, alors c'est ma mère qui avançait l'argent.»


Jamais à court d'idées, le jeune Alexandre Taillefer brasse des affaires tout au long de sa scolarité. À 14 ans, alors qu'il fréquente le Collège Stanislas, à Montréal, il lance une discothèque mobile baptisée Klaxon. Peu après son entrée au Collège Jean-de-Brébeuf, il lance une marque t-shirts avec Jean Auger, un camarade d'un an son aîné rencontré dans un camp de vacances. Ce dernier y était moniteur, et Alexandre Taillefer, vacancier. Rapidement, les t-shirts griffés Witloof deviennent populaires sur le campus. «Quand j'apercevais des gens qui portaient nos t-shirts, c'était ça pour moi, la tape dans le dos, se souvient M. Taillefer. J'ai dû faire 4 000 ou 5 000 $ avec ce projet.»


Après Brébeuf, les deux amis partent chacun de leur côté. M. Taillefer étudie l'administration à l'Université du Québec à Montréal, installe des réseaux informatiques dans des entreprises et trouve le temps de s'inscrire en informatique à l'Université de Montréal. Trois semaines après le début de ses cours d'informatique, il abandonne, car il n'apprend rien. «Je suis resté suffisamment longtemps pour me rendre compte que je n'étais pas pire, évoque l'entrepreneur. Humblement, je n'étais pas un mauvais programmeur.»


Prise 1


Il décide alors de se lancer en affaires... une fois de plus. À nouveau avec Jean Auger, de retour de ses études en Europe. Les deux anciens camarades de Brébeuf s'associent dans le lancement d'une entreprise de multimédia. En 1993, l'aventure d'Intellia commence dans les bureaux du père de M. Taillefer, un assureur spécialisé dans le marché des productions de télé et de cinéma.


Alors que rares sont ceux qui connaissent Internet à l'époque, M. Taillefer en parle déjà comme de quelque chose qui va tout changer. Quoique visionnaire, il tarde à définir la mission d'Intellia, ce qui fait tiquer M. Auger. «J'ai vendu mes parts après 12 mois, car nous avions des divergences quant à l'approche, relate M. Auger. On était rendu à une dizaine d'employés, et moi j'aurais préféré avoir une stratégie avant d'aller de l'avant. Lui, il changeait de modèle d'affaires chaque jour, tandis que moi, je regardais le compte de banque.»


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