Cessons de vendre du rêve : il n'y a rien à espérer à Anticosti

Offert par Les Affaires


Édition du 05 Mars 2016

Cessons de vendre du rêve : il n'y a rien à espérer à Anticosti

Offert par Les Affaires


Édition du 05 Mars 2016

Le premier ministre Philippe Couillard a surpris bien du monde en affirmant sa volonté de mettre fin à l'exploration d'hydrocarbures à Anticosti.


Il a fait cette déclaration au nom de la protection environnementale de l'île, mais il aurait pu invoquer aussi des raisons économiques. Actuellement, il est en effet impossible de voir comment on pourrait tirer une rentabilité d'une telle exploitation. Voici pourquoi.


1. Rien n'a encore été découvert à Anticosti, malgré les 20 forages faits par Imperial Oil, Atlantic Richfield, Soquip, Shell, Hydro-Québec, Consolidated Paper, Encal, Pétrolia, Corridor Resources et d'autres. Il faut être très optimiste pour penser y trouver des hydrocarbures.


2. Les prix du pétrole et du gaz semblent être à des niveaux plancher pour longtemps. L'Arabie saoudite, qui possède les plus importantes réserves d'or noir du monde et qui a d'immenses provisions financières, a décidé de maintenir son volume de production pour sortir du marché les producteurs marginaux. Grâce à la levée des sanctions économiques, l'Iran a recommencé à exporter son pétrole, bien que l'offre mondiale soit beaucoup plus élevée que la demande.


Quant au prix du gaz, il devrait rester déprimé pour longtemps à cause des immenses réserves de gaz de schiste des États-Unis, qui peuvent être exploitées facilement au moyen des infrastructures de transport (gazoducs, chemins de fer) situées à proximité des champs d'exploitation. Il n'y a pas de telles infrastructures à Anticosti. Il faudrait expédier les hydrocarbures par barge. Dans le cas du gaz, il faudrait le liquéfier. Cela représente de coûts d'infrastructures d'au moins 10 milliards de dollars.


Une étude très mal interprétée


3. L'étude de la firme Sproule Associates, de Calgary, sur l'évaluation des «ressources», que les promoteurs et des médias citent abondamment, est très mal interprétée. Sproule n'a décelé aucune réserve d'hydrocarbures à Anticosti. Sproule a plutôt publié des énoncés prospectifs sur le «pétrole initialement en place non découvert» (qu'on appelle aussi «ressources non découvertes»), en prenant soin de mentionner que des «ressources» ne sont pas des «réserves». Voilà autant de termes qu'il ne faut pas confondre, selon la déontologie terminologique propre à la géologie.


Pour estimer les «ressources non découvertes», Sproule s'est basée sur la Formation géologique de Macasty en place à l'île et sur la grandeur du territoire couvert par les permis de Junex et d'Hydrocarbures Anticosti (HA), qui appartient à Ressources Québec (35 %), Corridor (21,67 %), Pétrolia (21,67 %) et Maurel et Prom (M & P, 21,67 %), un petit producteur français qui exploite des propriétés en Afrique. La dernière estimation de Sproule fait état de 30,7 milliards de barils équivalent de «pétrole initialement en place non découvert».


4. En s'en tenant au vocabulaire très circonscrit de Sproule, c'est induire la population en erreur d'affirmer qu'on a «identifié» des hydrocarbures à Anticosti pour parler de «ressources non découvertes». On ne peut pas non plus prétendre que des sondages stratigraphiques ont «confirmé la présence de pétrole» et que les trois forages avec fracturation prévus à l'été 2016 visent à «déterminer le potentiel commercial du site». C'est rêver en couleur. Ce sont des centaines de forages qu'il faudrait faire pour prouver le potentiel des «ressources non découvertes» de l'île, ce qui coûterait des milliards de dollars, une facture hors de portée pour les petits promoteurs et excessive pour les contribuables québécois.


5. L'étude du ministère des Finances estime à 4 155 le nombre de puits qu'il faudrait creuser sur l'île pour y exploiter les hydrocarbures (77,5 % de gaz naturel et 22,5 % de pétrole), si on en trouve. Les investissements requis pour l'exploitation et le transport de ces hydrocarbures sont bien supérieurs à 100 G$, sans compter les coûts de la phase d'exploration. On fait miroiter une rentabilité en fonction de prévisions de prix qui paraissent optimistes (de 90 à 122 $ US le baril de pétrole et de 3,80 à 5,20 $ US le millier de pieds cubes de gaz naturel).


6. À part Ressources Québec, qui est financée par les contribuables, les trois autres promoteurs sont à court de moyens financiers. Corridor produit un peu de gaz, mais c'est une société déficitaire. Pétrolia n'a pas de revenus et dispose de très peu de liquidités. Quant à M & P, elle a réduit son budget total d'exploration de 70 % à 30 millions de dollars canadiens en 2016 et elle en prévoit un de 10 à 12 M$ CA en 2017. Cette projection indique que, selon le contrat liant les parties, M & P sortira d'Hydrocarbures Anticosti après le premier forage prévu sur l'île si celui-ci se révèle négatif.


Il n'y a aucun intérêt à poursuivre le programme d'exploration à Anticosti. M. Couillard a raison de vouloir cesser d'y gaspiller de l'argent. Quant à Pétrolia, qui se débat pour soutenir le prix de ses actions en Bourse, elle devrait plutôt négocier sa sortie en échange d'un plus grand appui de Ressources Québec dans son programme d'exploration en Gaspésie.


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À propos de ce blogue

Tour à tour rédacteur en chef et éditeur du journal Les Affaires pendant quelque 25 ans, Jean-Paul Gagné en est l’éditeur émérite depuis 2007. En plus de publier un commentaire hebdomadaire dans le journal et de tenir un blogue dans LesAffaires.com, il participe à l’organisation d’événements et représente le journal dans les milieux d’affaires. Il est aussi appelé à commenter l’actualité dans d’autres médias et à prononcer des conférences. Jean-Paul Gagné a consacré sa vie professionnelle au journalisme économique. Avant son entrée aux journal Les Affaires, qu’il a contribué à relancer pour en faire la principale publication économique du Québec, il a passé une douzaine d’années au quotidien Le Soleil, où il était journaliste économique et cadre à la rédaction. Jean-Paul Gagné est diplômé en économie et en administration. Il a reçu de nombreuses marques de reconnaissance, dont les prix Hermès et Gloire de l’Escolle de l’Université Laval, le prix Carrière en journalisme économique de la Caisse de dépôt et placement et Merrill Lynch et le Prix du livre d’affaires remis par Coop HEC Montréal et PricewaterhouseCoopers. Il siège au conseil d’administration d’organismes sans but lucratif.

Jean-Paul Gagné

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