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Depuis un an, le secteur manufacturier indien croît plus que celui des services. Et les industriels indiens achètent leurs concurrents occidentaux. Chronique d'une révolution.
Tiruppur n'a pas
d'aéroport. D'ailleurs, jusqu'à l'an
dernier, on n'y trouvait qu'un seul hôtel. Quant aux routes
de cette ville du Sud de l'Inde, elles sont lamentables. Une grosse
pluie suffit pour faire disparaître toute trace de bitume ;
il ne reste alors que la boue, qui paralyse autos, motos,
vélos et charrettes dans un concert de klaxons à vous
crever le tympan. Tiruppur a beau être perdue en pleine
campagne, une page de l'histoire économique de l'Inde est en
train de s'y écrire. Les 7 000 usines de cette ville
fabriquent 90 % des tricots de coton exportés par l'Inde
chaque année, ce qui rapporte des revenus de près
d'un milliard de dollars américains et procure du travail
à 600 000 personnes. Tiruppur sera le théâtre
de la prochaine révolution indienne : la révolution
manufacturière.
Sortir de la sous-traitance
"Maintenant que nous avons votre attention grâce à
l'industrie informatique, nous sommes prêts pour notre
prochaine révolution", prévient H. Parmeswar,
consultant en fusions et acquisitions à Chennai, un
important pôle manufacturier situé dans le même
État que Tiruppur, soit le Tamil Nandu. L'Inde affiche une
croissance de 9,2 %, son taux le plus élevé en 18
ans. Depuis un an, son industrie manufacturière, elle, a
crû de 12,3 %. Et le gouvernement de New Delhi veut augmenter
son poids dans l'économie de 19 à 25 %. En 2006, il a
créé le National Manufacturing Competitiveness
Council (NMCC), qui a pour mission de superviser la mise à
niveau des usines indiennes. Et la Confederation of Indian
Industries (CII), le lobby corporatif le plus puissant du pays avec
6 300 membres, vient de lancer le programme "Mission for Innovation
in Manufacturing" pour développer une culture de
l'innovation dans les entreprises. "L'Inde passe de l'état
de sous-traitant à faibles coûts et piètre
qualité à celui de fabricant à faibles
coûts et forte valeur innovatrice", souligne Ashwani G.
Keswani, vice-président, développement des affaires
chez Mahindra, un des plus importants conglomérats indiens,
qui compte 42 000 employés sur cinq continents.
Le gouvernement indien sait que cette révolution est
essentielle car, sans activité manufacturière, la
plus grande démocratie du monde n'arrivera jamais à
offrir un sort décent à ses 300 millions de
démunis, qui représentent 29 % de la population. Le
secteur des technologies de l'information ne pourra jamais absorber
à lui seul les 10 millions de jeunes qui débouchent
chaque année sur le marché de l'emploi. Et puis, dans
ce pays où 39 % de la population ne sait ni lire ni
écrire, on ne peut passer d'un bidonville à un emploi
pour une multinationale de l'informatique. La marche est trop
haute.
L'Inde a besoin d'usines, et l'Occident, lui, a besoin des usines
indiennes. Si la Chine a monopolisé l'attention avec sa
production de masse à faibles coûts, l'Inde, elle, se
distingue autrement. Dans le secteur des médicaments
génériques, par exemple, ainsi que dans ceux de
l'automobile et du textile, non seulement les usines indiennes
alimentent leur immense marché local, mais elles
approvisionnent de plus en plus l'Occident. Les industriels de
Tiruppur, par exemple, reçoivent régulièrement
des acheteurs d'une trentaine de pays venus passer leurs commandes
à des entreprises dont la machinerie allemande, italienne,
japonaise ou américaine rivalise avec celle de n'importe
quelle usine occidentale.
Intégrer l'économie mondiale
"Notre secteur manufacturier se prépare à prendre sa
place dans l'économie mondiale", affirme le professeur
Sarita Nagpal, chef des services manufacturiers de la puissante
Confederation of Indian Industries située à New
Delhi, la ville où se trouvent le gouvernement, les
ambassades et les lobbys. Sarita Nagpal a fait de la mise à
niveau des entreprises indiennes une affaire personnelle. C'est
elle qui supervise le programme d'amélioration de la
productivité et de formation des entreprises du CII.
La révolution manufacturière se planifie à New
Delhi, une ville verte où les parcs abondent et où
les gratte-ciel sont rares ; une ville de 13,7 millions d'habitants
qui sent les épices, le jasmin et le pouvoir. Maintenant que
le gouvernement du premier ministre Manmohan Singh a exprimé
le désir que le secteur manufacturier crée le quart
de la richesse, c'est au tour des pôles manufacturiers de
jouer. Revenons à Tiruppur, parfait symbole de ce
bouillonnement. Ramu, un grand gaillard de 41 ans, y brasse des
affaires avec son frère depuis 18 ans (ici, les entreprises
sont toutes de type familial). Ils possèdent deux
entreprises : Warsaw International, qui exporte 1,5 million de
chandails par an, et Alpine, qui distribue de la machinerie
japonaise, française et coréenne sur le marché
indien. Ramu a les yeux rivés sur la Chine et le Japon. Il
scrute leurs méthodes de production, leur organisation, et
même leurs horaires... "Mes employés arrivaient
à 8 h 30 et repartaient à 17 h. En Chine, les usines
ouvrent à 7 h. C'est plus logique ; le matin, les gens sont
en forme et plus productifs." Désormais, chez Warsaw, on
travaille de 7 heures à 15 h 30. "Au bout d'un mois,
j'observe déjà un effet sur la productivité",
dit-il en souriant, pendant que sa fille de six ans observe mes
cheveux bouclés avec curiosité. Qui sait ?
Peut-être que dans 15 ans, elle et son frère de 11 ans
hériteront d'une entreprise qui comptera non pas 700, mais
bien quelques milliers d'employés.
Le fils de Vishal Kumar, lui, n'a que deux ans, mais les
visées de son père pourraient lui donner un jour
accès à tout un pécule. International Trading
(la division manufacturière de l'entreprise
québécoise Trio Group), la société
qu'il dirige avec Vijay Khurana ne manque pas d'ambition. Cet
automne, ce fabricant de vêtements ouvre ses cinq premiers
magasins. "D'ici 2010, nous en aurons 100 en Inde, et nous nous
lançons dans la R-D. Nous allons produire des textiles
techniques qui résistent au feu, par exemple, pour le
marché intérieur et l'exportation", affirme Vishal
Kumar. Sans compter l'usine de teinture avec machinerie de pointe
qu'International Trading vient d'inaugurer dans le parc industriel
de Tiruppur.
Chennai l'industrieuse
À une heure d'avion au nord-est de Tiruppur se trouve
Chennai, la quatrième ville du pays avec 6,4 millions
d'habitants. Ici, les touristes se font rares. Personne n'a envie
de flâner dans cette ville qui est le fruit d'un collage de
quartiers disparates. En fait, son seul charme réside dans
sa situation géographique, puisqu'elle se trouve au bord de
l'océan Indien. Pour se prélasser, les touristes lui
préfèrent pourtant Goa, sur la côte Ouest.
Chennai, c'est l'industrieuse, celle où l'on va pour les
affaires. D'ailleurs, on y trouve de très bons hôtels
et des bijouteries de qualité, signes de la
prospérité amenée par les nombreuses usines de
la région. Et plusieurs de ces usines sont liées au
secteur de l'automobile.
C'est là, entre autres, que les 9 000 employés de
Hyundai produisent chaque année 300 000 véhicules,
dont le tiers est exporté dans 65 pays. "Nous voulons
fabriquer les meilleures voitures du monde à partir de
l'Inde. Au début, les clients étrangers disaient :
"Donnez-nous un rabais, parce que ce sont des autos
fabriquées en Inde ". Aujourd'hui, plus personne ne nous le
demande. Ils savent que nos normes de qualité sont les
mêmes qu'ailleurs", raconte Heung Soo Lheem, le chef de la
direction de Hyundai Motor India.
D'ici la fin de l'année, Hyundai devrait avoir
terminé son expansion. Elle construira alors 600 000
véhicules par an. Dans l'usine, les employés, tous de
jeunes hommes - 52,3 % de la population a moins de 25 ans -,
assemblent les véhicules avec la régularité et
la précision de robots. Dehors, à quelques
mètres de là, le chantier de construction de la phase
deux de l'usine semble sorti d'une autre époque.
Vêtues de saris et coiffées de casques de
construction, des femmes s'enfoncent jusqu'aux genoux dans un
fossé pour en extraire de la terre. Pieds nus, sans casque,
des hommes grimpent à des échafaudages en bambou. Une
scène qui n'impressionne pas mon copain André, un
ingénieur, lorsque je lui décris ce tableau le soir
même, par courriel : "Les Pyramides ont été
construites ainsi, et elles tiennent toujours", me
répond-il.
Tout comme mon copain André, les investisseurs
étrangers qui misent sur l'Inde regardent au-delà des
paradoxes. Le fonds Excel India, lancé en avril 1998,
rapporte 33,5 % par an depuis cinq ans. Et la Bourse de Mumbai
offre un rendement de 25 %, comparativement à 15 % il y a
six ans. "C'est le plus élevé de la région",
note Ajay Argal, gestionnaire de fonds pour Birla Sun Life, une
coentreprise formée par l'indienne Birla et la canadienne
Sun Life. Le chantier de construction de Hyundai a beau me laisser
perplexe, Heung Soo Lheem, qui habite ce pays depuis plus de dix
ans, affirme que la phase deux de son usine sera prête en
octobre, soit dans cinq mois.
Hyundai s'est installée en Inde il y a 11 ans. Aujourd'hui,
tous les grands fabricants internationaux de l'auto y sont. En
2006, 10 millions de véhicules ont été
fabriqués en Inde, dont un million a été
exporté. Quant aux 530 fabricants indiens de pièces
d'auto, leurs exportations augmentent de 35 % par an depuis cinq
ans. D'ailleurs, depuis la fin des années 1990, de plus en
plus d'autos fabriquées en Inde sont aussi dessinées
là-bas, par des Indiens. "Petit à petit, nous
grimpons dans la chaîne de valeur", souligne Vishnu Mathur,
de l'Automotive Component Manufacturers Association of India. Le
tiers des 530 entreprises de son association investissent 2 % de
leur chiffre d'affaires en R-D. "Ils permettent aux constructeurs
étrangers de lancer leurs nouveaux véhicules à
une fraction du prix", ajoute Vishnu Mathur.
Si les industriels indiens évoquent leurs prix
concurrentiel, ils restent conscients du fait que la Chine occupe
déjà ce terrain. Il leur faut donc trouver autre
chose pour attirer l'attention et les contrats. Ce sera la
qualité. Les entreprises indiennes ont remporté plus
de prix Deming - l'équivalent d'un prix Nobel de la
qualité - que n'importe quelle autre usine, mis à
part les sociétés japonaises. À elle seule,
Rane, une autre entreprise du secteur de l'automobile située
à Chennai, en a décroché trois. "Nous voulons
en obtenir un pour chacune de nos 10 divisions, et nous visons
aussi la médaille d'or au chapitre de la qualité",
confie Babu L. Lakshman, président du conseil et petit-fils
du fondateur de cette société de 4 000
employés répartis dans 18 usines.
Gurgeon, ville champignon
Tout comme Chennai, Gurgeon n'est pas une belle ville. En fait,
c'est une affreuse banlieue de New Delhi qui pousse à un
rythme d'enfer. C'est là que se déplace
l'activité manufacturière de la capitale. On y trouve
pêle-mêle des centres commerciaux, des tours de bureaux
et des immeubles d'appartements. Le tout entrecoupé de
champs et de bidonvilles. Pour s'y rendre, il faut emprunter une
sorte de long boulevard Taschereau parsemé de panneaux
publicitaires. La vue d'ensemble a de quoi décourager.
Deep Kapuria, lui, n'a rien d'un homme découragé.
Pour le fondateur et président du conseil de Hi-Tech Gears,
Gurgeon est synonyme de prospérité. Sa
société, lancée en 1988, fabrique des
pièces d'auto en sous-traitance. Elle en fait le design
dès 1995 en développant son propre logiciel
d'ingénierie. En 2000, Pranav, le fils aîné du
fondateur, devient chef des opérations. Pranav
représente une arme redoutable pour la concurrence : il a un
MBA du Lean Institute de Leicestershire, en Angleterre, un
diplôme en Japanese Management de l'Université du
Michigan, et une ceinture noire en Six Sigma, une méthode de
production japonaise. L'an prochain, Hi-Tech Gears ajoutera une
autre arme fatale à son "arsenal" : le fils cadet de Deep
Kapuria, qui détient un diplôme en robotique
décroché en Angleterre, et une maîtrise en
robotique de Carnegie Mellon, à Pittsburgh. Il a
déjà postulé pour six brevets en "vision
technology" et dirige une équipe de 100 ingénieurs
spécialisés en robotique. Prochaine étape: une
acquisition. "J'ai regardé au Canada, mais je ne trouve pas
de cible de choix, dit Deep Kapuria. Je trouve vos usines bien
conservatrices. On dirait que vous ne vous êtes pas
améliorés depuis 20 ans ! Remarquez, si nous
appliquons notre expertise chez vous, nous pourrions
récupérer ce potentiel que vous n'exploitez
pas."
Les Indiens ne veulent plus être les exécutants de
l'Occident. Ils veulent créer. C'est le message qu'on m'a
répété pendant deux semaines. Ils n'y
arriveront pas tous. Comme le Québec, l'Inde est une
pépinière de PME, et beaucoup n'ont pas les
ressources physiques, humaines et financières
nécessaires pour passer à l'étape de la
création. Pour d'autres, comme Hi-Tech Gears, ce pari semble
réaliste.
Infrastructures : l'envers de la médaille
La révolution manufacturière indienne est
amorcée, mais elle reste fragile. De nombreux freins
ralentissent l'ardeur des industriels indiens. Le réseau
routier est insuffisant. Le projet du quadrilatère
doré - 6 000 kilomètres de route reliant
Mumbai-Delhi-Calcutta et Chennai - progresse à pas de
tortue. Pendant mon séjour, je me suis
présentée à mes rendez-vous soit une heure en
retard, soit une demi-heure à l'avance. Imaginez l'effet de
tels problèmes d'horaire sur le transport des marchandises
(voir l'encadré ci-dessous) ! Les vols, eux,
décollent en moyenne avec une heure de retard pour cause de
congestion sur les pistes... et de pénurie de
contrôleurs aériens ! Les avions, par contre, sont
modernes, et les agents de bord attentionnés. Sur chacun des
cinq vols que j'ai pris, même ceux qui ne duraient qu'une
heure, on m'a servi un repas complet. Et les tarifs sont
ridiculement bas. Tellement que pour chacun des 33 millions de
passagers, les transporteurs perdent entre 10 et 15 dollars
américains. Une jungle pour la douzaine de compagnies
aériennes nationales et le paradis pour les voyageurs.
Du côté de l'énergie, c'est l'enfer pour tous.
Coincée à plusieurs reprises dans des ascenseurs en
panne, je peux imaginer à quel point la pénurie
d'énergie handicape la production. Comment espérer
avoir un secteur manufacturier fort sans une énergie
abondante et fiable (voir l'article à la page 34) ? En
attendant, la plupart des entreprises investissent dans des
systèmes d'appoint, ce qui a un impact désastreux sur
leurs coûts et leur nuit par rapport à leurs
concurrents.
Un enseignement déficient
Le secteur manufacturier a besoin d'énergie, mais aussi de
bras et de cerveaux. On a vanté la qualité de
l'enseignement supérieur en Inde, qui regorge
d'ingénieurs, de médecins, d'informaticiens et de MBA
de calibre mondial. Mais cela cache une autre réalité
: la faiblesse de l'enseignement primaire et secondaire. Parmi les
plus pénalisés se trouvent les membres des castes
inférieures. Divisée en quatre castes - et en
milliers de Jati, ou sous-castes -, l'Inde est un des pays qui
comporte le plus grand nombre de strates sociales (voir
l'encadré ci-contre). La discrimination a encore un impact
sur de nombreuses sphères de la vie de tous les jours et sur
les rapports sociaux.
L'éducation fait partie des priorités du nouveau plan
quinquennal 2007-2012. "Nous avons échoué dans notre
dernier plan, reconnaît le professeur Arvind Virmani,
conseiller spécial du premier ministre à la Planning
Commission, mais nous nous reprendrons dans celui-ci. Un effort
particulier sera consenti à l'enseignement primaire et
semi-spécialisé." En principe, l'éducation est
obligatoire jusqu'à 14 ans. En pratique, le quart des
enfants en âge de fréquenter le primaire ne vont pas
à l'école. Les rues sont peuplées d'enfants
hauts comme trois pommes qui mendient ou tentent de vous vendre des
babioles. Pour les ramener en classe, certains États offrent
gratuitement le repas du midi à l'école. Parfois,
cela fonctionne.
En milieu rural, on mise sur la formation
semi-spécialisée. "Le secteur agricole ne produit que
18 % de la richesse ; il faut déplacer cette main-d'oeuvre
vers le secteur manufacturier", insiste le professeur Subir Gokarn,
économiste en chef chez Crisil, une agence de recherche et
de crédit associée à Standard & Poor's. Le
temps presse, car le secteur agricole est en crise. Depuis un an,
une vague de suicides sans précédent frappe certains
États dont le Maharashtra, où 746 agriculteurs se
sont enlevé la vie en 2006, par rapport à 50 en
2001.
"Le gouvernement promet d'aider ; cela fait partie de son plan
quinquennal", dit le professeur Virmani. Mais les entreprises
doivent surtout compter sur elles-mêmes. Chaque jour, les
usines de Tiruppur envoient des autobus chercher la main-d'oeuvre
dans les villages voisins et les ramènent chez eux le soir
venu. On leur montre à tailler le tissu, à broder,
à faire fonctionner des machines. Et plus l'Occident passe
de commandes, plus les autobus vont chercher la main-d'oeuvre loin,
ce qui réjouit Subir Gokarn : "Il nous faut d'autres
Tiruppur", dit-il.
Des lois du travail trop rigides
Voilà qui n'est pas évident, car les lois qui
régissent le travail ne donnent aucune envie de recruter.
Ici, lorsque vous embauchez quelqu'un, c'est pour la vie ! Il est
quasi impossible de congédier un employé ou de fermer
une entreprise lorsque vous avez 100 employés ou plus. "Nos
lois du travail sont tellement rigides qu'elles limitent la
croissance et nous empêchent d'être efficaces",
déplore le professeur Shashanka Bhide, chercheur principal
au National Council for Applied Economic Research (NCAER). La
production du secteur manufacturier indien augmente rapidement,
c'est vrai. Mais le nombre d'emplois, lui, est loin de
croître au même rythme. Vues de l'extérieur, les
usines hautement mécanisées de l'Inde
témoignent des progrès de cette économie. Mais
de l'intérieur, c'est une catastrophe qui empêche une
partie de la population d'avoir un emploi et une vie
décente. "Et aucun gouvernement n'a le courage politique
d'affronter les puissants syndicats pour éliminer ces lois
ridicules", ajoute le professeur Subir Gokarn.
Mumbai montre la voie
La route est longue et cahoteuse pour les usines de Tiruppur,
Chennai, Gurgeon... Mais il y a de l'espoir, des modèles :
les conglomérats, que l'on surnomme le "Bombay Club",
montrent la voie. Bombay, maintenant appelée Mumbai, est le
coeur financier du pays, le New York de l'Inde. Tout le contraire
de "New Delhi la verte". Ici, on n'a pas de temps à
consacrer aux intrigues politiques : toutes les conversations
portent sur l'argent. Nulle part au pays le gouffre entre riches et
pauvres n'est aussi évident. Le plus grand bidonville du
monde, celui de Dharavi, se trouve en plein centre-ville de Mumbai,
juste à côté du quartier des diamantaires. En
juin dernier, il a été mis en vente pour 2,3
milliards de dollars américains. La Ville ne veut plus de
cette cicatrice. Les 600000 habitants de Dharavi, eux, organisent
déjà leur résistance. Où iront-ils ?
L'Inde avance, mais tous ne suivent pas au même rythme.
En 2007, les investissements indiens à l'international (15
G$ US) devraient surpasser les investissements étrangers (12
G$ US) en Inde. La plupart de ces investissements ont
été décidés dans les sièges
sociaux de Mumbai par de grandes sociétés comme Tata.
Fondée en 1868, celle-ci a atteint en Inde le statut de
modèle, un peu comme Bombardier au Québec. C'est un
conglomérat diversifié qui exploite aussi bien des
entreprises de fabrication d'autos que des hôtels (la
chaîne Taj, que l'on trouve aussi en Occident) et des
sociétés de technologie (Tata a acheté
Téléglobe et possède Tata Consulting, qui
compte quelques centaines d'employés au Québec). J'ai
rencontré Alan Rosling, ancien conseiller de Tony Blair
devenu le grand manitou de la stratégie
d'internationalisation de Tata, un poste créé en
2003. Cette année-là, 20 % des revenus de Tata
provenaient de l'étranger. En 2007, cette proportion est
passée à 35 %, et pour 2008, elle sera de 60 %,
après la méga-acquisition de l'acierie Corus.
Comme les autres interviewés, Alan Rosling parle d'une
nouvelle donne entre l'Inde et l'Occident : le cosourcing,
plutôt que l'outsourcing. "Avant, les Indiens recevaient des
commandes, les exécutaient, et renvoyaient leurs produits en
Occident. Maintenant, les sociétés indiennes ont
leurs propres bureaux en Occident. Supposons qu'un fabricant
automobile veuille un nouveau dispositif pour les portières.
Il travaille avec mes ingénieurs de Detroit qui, à la
fin de la journée, envoient le fichier à mes
ingénieurs de Pune. Pendant que Detroit dort, Pune
travaille. Le client paie des salaires en Inde ; il a une interface
américaine, et le travail s'accomplit jour et nuit. C'est
ça, la mondialisation. Les entreprises occidentales peuvent
soit y résister, soit en profiter."
Mahindra appartient aussi au Bombay Club. Après des
décennies de succès sur le marché local, elle
joint les ligues majeures en 2003. Cette année-là,
elle remporte un prix Deming. Deux ans plus tard, elle exporte aux
États-Unis. L'an dernier, elle réalise
l'entrée en Bourse la plus importante de Mumbai. Et cette
année, elle figure sur la liste des sociétés
les plus réputées de la planète établie
par le magazine Forbes. Prochaine étape ? "Nous nous sommes
donné de folles ambitions pour chacune de nos divisions. Ce
sont des cibles à atteindre qui paraissent
démesurées, mais que l'on croit accessibles. Pour
devenir globaux, il faut se donner des rêves", dit Ashwani G.
Keswani, vice-président, développement des affaires,
chez Mahindra. Alors que je quitte le siège social de
l'entreprise, une pensée me vient: le mot qui apparaît
le plus souvent sur les publicités indiennes est
"rêve". Ce pays refuse l'étiquette
misérabiliste qu'on lui a collée pendant des
décennies - pauvreté, misère, famine - et se
donne le droit d'aspirer à une vie meilleure.