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Chine-Inde : le face-à-face

 

  • Aude Perron
  • 21-08-2007
  • Commerce

Ensemble, la Chine et l'Inde produisent 20 % du PNB mondial. Mais, à force d'amalgamer ces deux pays émergents, on en oublie leurs différences.

Le pays des maharajas se libère du joug britannique le 15 août 1947. Au lieu de faire table rase de l'héritage colonial, il conserve le régime parlementaire et le droit coutumier. Cependant, dans un État aussi pluriel, le chemin vers la démocratie n'est pas de tout repos. Pour que toutes les aspirations soient entendues, la fédération n'a d'autre choix que de gouverner par coalition. Cette infatigable recherche du consensus n'entraîne pas nécessairement une inertie. Dès les années 1960, l'Inde, par souci d'autosuffisance, a su piloter de nombreuses révolutions (verte, blanche, jaune et bleue) qui, combinées à des investissements dans l'irrigation, la transformation et les biotechnologies, ont été couronnées de succès. Durant la révolution blanche, par exemple, elle a développé un solide réseau de coopératives laitières qui, en plus d'aider à lutter contre la malnutrition, lui a permis de devenir le premier producteur mondial de lait.

Entre-temps, la Chine, république populaire depuis 1949, donne des coups de volant beaucoup plus brusques dont les résultats sont au mieux médiocres, voire désastreux. Le Grand Bond en avant de Mao Zedong, qui devait faire rayonner la nation grâce à des mégaprojets industriels et agricoles, est tristement célèbre pour avoir été plutôt une catastrophe sur les plans humain, écologique et économique. L'arrivée de Deng Xiaoping au pouvoir, en 1978, met fin à ce développement par à-coups et permet d'effectuer des réformes a priori audacieuses pour un régime communiste.

En 1991, c'est au tour de l'économie indienne d'amorcer son ouverture. C'est une crise de la balance des paiements qui a déterminé la nécessité de procéder à des réformes. L' actuel premier ministre Manmohan Singh, alors ministre des Finances, s'est fait l'architecte de la déréglementation progressive de l'économie. Aujourd'hui, les tarifs douaniers ont chuté, passant de 110 % en moyenne à la fin des années 1980 à 25 % en 2004. Des pans entiers du secteur public ont été privatisés, notamment les télécommunications et l'énergie. Toutefois, la réforme la plus significative a certainement été l'abolition du Licence Raj, souligne Eckhard Siggel, professeur d'économie à l'Université Concordia, qui fait référence à ce système d'autorisations qui permettait à l'État, corrompu, de contrôler l'économie et l'industrie.

Deux cultures du privé

Cette libéralisation de l'économie et la croissance qui en résulte font en sorte que la Chine et, plus récemment, l'Inde figurent sur les écrans radars du monde entier. Le monde des affaires se frotte les mains devant leur fulgurant essor et l'émergence d'une classe moyenne grisée par son nouveau pouvoir d'achat. Ces ménages consomment des biens en tout genre, du téléviseur à la voiture. Ils se tournent même vers les produits de luxe, comme le vin de glace. Une occasion que Charles Pillitteri, propriétaire de Pillitteri Winery Estates, le plus important producteur de vin de glace du Canada.

Parmi ces marchés prometteurs, le vigneron peut se rassurer, car l'Inde protège la propriété privée. Mais c'est peut-être l'exception en Asie où les faussaires sévissent. À Taiwan, par exemple, environ 50 % du vin de glace vendu est contrefait. Me Sunny Handa, associé chez Blakes et codirecteur du groupe de travail sur l'Inde, explique ainsi la situation : "À l'inverse de la Chine, il y a toujours eu en Inde un secteur privé fort. La notion de propriété privée n'y est pas nouvelle."

Ce secteur privé dynamique dont parle Me Handa, c'est celui des grands conglomérats tels que Tata ou Mital, qui font régulièrement les manchettes et sèment l'émoi en faisant des offres publiques d'achat (OPA) sur des entreprises occidentales. À l'inverse, en Chine, l'économie de marché a toujours existé, certes, mais le régime communiste a étouffé les aspirations entrepreneuriales et a empêché le développement d'un secteur privé dynamique. Cependant, la situation a changé dès les réformes et, aujourd'hui, on voit émerger une puissante classe de gens d'affaires. Ces entrepreneurs contribuent pour une bonne part au dynamisme du secteur manufacturier chinois, qui génère à lui seul 47,5 % du PIB du pays et s'avère productif, car il n'emploie que 24 % des travailleurs. Mais ce secteur de l'économie s'est également développé grâce aux investisseurs étrangers et à la diaspora chinoise dispersée dans le monde qui renvoie des capitaux vers la mère patrie. Les expatriés indiens seraient-ils moins mobilisés ? "Les membres de la diaspora indienne investissent dans leur village d'origine plutôt que dans un quelconque projet manufacturier", précise Meghnad Desai, professeur à la London School of Economics.

Deux degrés d'ouverture économique

Bien que la Chine, avec 1,3 milliard d'habitants, possède un immense marché intérieur, une grande partie de la production de ses usines est écoulée en dehors de ses frontières. Elle repose sur ses exportations qui équivalent à 37,5 % de son PIB, la rendant vulnérable face à une possible récession aux États-Unis et à une brutale réévaluation du yuan. Avant juillet 2005, il était à parité fixe avec le dollar américain, à 8,28 pour un dollar. Mais sous la pression internationale et face à la grogne des Américains, ces grands importateurs de biens chinois, la Chine a dû laisser flotter sa devise. En deux ans, sa valeur a crû de plus de 8 %. Toutefois, personne n'a vraiment intérêt à ce que le yuan s'envole et que cela se solde par une crise économique. "La Chine est le deuxième créancier des États-Unis, et le China Inc. est composé à 60 % d'intérêts étrangers", fait remarquer Zhan Su, directeur du Groupe d'études et de recherche sur l'Asie contemporaine (GERAC) de l'Université Laval.

La devise indienne préoccupe, elle aussi. Comme le yuan, la tendance est à l'appréciation par rapport au dollar américain. En deux ans, la valeur de la roupie a grimpé de 7 %, essentiellement en raison de la hausse des investissements étrangers. Cela inquiète les milieux manufacturiers, dont les biens deviennent moins attrayants. Le secteur des technologies de l'information a récemment poussé un cri d'alarme, car les deux tiers des logiciels indiens sont exportés aux États-Unis.

Malgré tout, l'Inde est davantage à l'abri des effets de la mondialisation : ses exportations comptent seulement pour 20,5 % de son PIB, et l'apport économique du manufacturier est plutôt limité (19,3 %)par rapport aux services (60,7 %). Mais cette domination cache le talon d'Achille de l'Inde : la désuétude, voire l'absence de ses infrastructures. C'est dans ce contexte que Bombardier, chef de file de l'équipement ferroviaire, a mis les pieds en Inde il y a 35 ans, grâce à des acquisitions. L'Asie constitue aujourd'hui 9 % de son chiffre d'affaires annuel, une part qui est appelée à grandir, notamment en Inde, d'après John Paul Macdonald, vice-président principal, Affaires publiques : "L'Inde a besoin de réseaux ferroviaires, de liaisons aéroportuaires et de voitures de métro. On estime à un milliard de dollars les projets d'infrastructures qui y seront réalisés au cours des cinq prochaines années".

Si ce retard dans les infrastructures représente des occasions d'affaires pour Bombardier, il peut être pénalisant pour Air Liquide, une multinationale française spécialisée dans la fabrication de gaz industriels. "Pour bâtir des routes ou des aéroports, on a besoin d'acier, de verre, de composantes électroniques et, finalement, de gaz industriels. Sauf que la livraison à nos clients représente tout un défi logistique quand, justement, les infrastructures routières et ferroviaires ne sont pas fiables", fait remarquer Jean-Pierre Duprieux, membre du Comité exécutif et directeur de la zone Asie Pacifique. Ce cercle vicieux a des répercussions sur la productivité des travailleurs indiens par rapport à leurs collègues chinois. En Inde, le PIB par habitant s'élève à 3 403 dollars, soit la moitié de celui de la Chine, qui se hisse à 6 743 dollars.

De plus, la mainmise de l'État indien vient compliquer la situation. La tendance centralisatrice du gouvernement génère beaucoup de bureaucratie, qu'on retrouve à une plus petite échelle en Chine. "Cela peut surprendre, mais nous nous butons à plus de tracasseries en Inde, raconte Jean-Pierre Duprieux, de son bureau à Tokyo. En Chine, l'État se préoccupe beaucoup de l'économie, non pas pour s'y ingérer, mais pour la soutenir." Ainsi, alors qu'il faut 48 jours en Chine pour démarrer en affaires, on en compte 71 en Inde.

Malgré les réformes, l'économie indienne n'est donc pas aussi ouverte que celle de la Chine. Sa balance commerciale est négative, se chiffrant à - 35 milliards de dollars en 2005, tandis que le surplus chinois frôle les 93 milliards ! Quant aux investissements directs étrangers (IDE), en dépit du fait que la tendance est à la hausse, ils représentent une fraction des IDE chinois. Il faut dire que la Chine a depuis longtemps ouvert ses portes aux investisseurs, les attirant grâce à la création, dès 1980, de zones économiques spéciales (ZES) qui offrent un régime fiscal avantageux. Mais en Inde, la mise sur pied de ces ZES se heurte à la mobilisation des populations locales. Le gouvernement ne peut pas les imposer, comme cela se fait en Chine.

De quoi sera fait demain ?

Ces populations locales se font également entendre en ce qui concerne les projets d'infrastructures. Ces protestations finiront-elles par brider une partie du développement de l'Inde ? Dipak Dasgupta, économiste en chef pour l'Inde à la Banque mondiale, à New Delhi, préfère nuancer : "Je suis optimiste pour tout ce qui a trait aux ports et aux aéroports. Toutefois, relativement au réseau routier, la situation est délicate, car on touche des collectivités", confie-t-il. Ce casse-tête sera de plus en plus complexe à mesure que la population augmentera. Depuis 1980, on enregistre une naissance chaque 1,1 seconde ! Cela explique qu'aujourd'hui, plus de la moitié de la population a moins de 25 ans. Des chiffres qui suggèrent à la Chine de revenir sur sa politique de l'enfant unique, bien que cette dernière lui a permis de limiter sa pauvreté. Si les projections des Nations Unies se matérialisent, les Chinois seront surpassés en nombre dès 2025. Leur population active, quant à elle, déclinera dès 2010, tandis que le nombre de travailleurs indiens croîtra jusqu'en 2035. Il faut espérer que le marché sera en mesure d'absorber tous ces travailleurs. "Pour cela, la transformation et le développement du secteur manufacturier seront cruciaux, car ce dernier nécessite plus de main-d'oeuvre", met en garde Dipak Dasgupta.

Malgré tout, Goldman Sachs prévoit que l'essor économique de l'Inde sera le plus important de toutes les économies émergentes au cours des 30 à 50 prochaines années, se situant autour de 5 %. D'ailleurs, entre 2030 et 2035, l'Inde ravira au Japon la troisième place et soufflera dans le cou des États-Unis. Pour la banque Morgan Stanley, l'Inde offre même le potentiel de croissance le plus soutenu si, bien sûr, elle parvient à contenir son inflation (5.3 %) aussi bien que la Chine (1,5 %) et procède à d'autres réformes économiques. L'Inde serait donc un meilleur investissement à long terme que la Chine ? "Oui. De plus, les Canadiens sont plus proches culturellement des Indiens, et les Indiens sont prêts à faire des affaires avec eux", souligne Balbir Sahni, directeur du Centre de coopération universitaire internationale de l'Université Concordia.

Cependant, même si la croissance indienne est soutenue, elle exercera des pressions sur les ressources. La demande d'énergie en provenance des économies émergentes pourrait être génératrice de tensions géopolitiques. Toutefois, pour Ari Van Assche, professeur à HEC Montréal, les énergies fossiles ne sont pas le seul enjeu. "L'approvisionnement en eau pourrait être une autre source de conflit entre la Chine et l'Inde", envisage-t-il. En effet, le projet Great Western Water Diversion Project, qui consiste à détourner une partie de la rivière Brahmaputra vers le fleuve Jaune, inquiète au plus haut point le gouvernement indien. Les animosités entre les deux puissances, qui n'ont pas toujours entretenu de bons rapports en raison de litiges frontaliers, n'en seront que ravivées...

Comment se terminera ce combat de titans ? Nul ne le sait, mais chacun d'eux gagnerait à s'inspirer de l'autre : une Inde davantage manufacturière et une Chine davantage technologique. Car, comme l'écrit Aaron Chaze dans son ouvrage India: An Investor's Guide to the Next Economic Superpower, pour le moment, "l'Inde possède le software et la Chine, le hardware". Ces pays uniront-ils leurs forces pour mieux s'imposer sur la scène économique mondiale ou se livreront-ils une lutte plus féroce que jamais ?

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