Quand notre cerveau nous joue des tours

Offert par Les affaires plus


Édition de Mars 2017

Quand notre cerveau nous joue des tours

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Édition de Mars 2017

Par Sophie Stival

[Illustrations : Sébastien Thibault]

La chute des taux d'intérêt compromet notre épargne-retraite. Nous nous énervons à l'idée de payer trop de frais sur nos placements ou de commissions à notre conseiller financier. Et si notre patrimoine était menacé par un tout autre péril : nous-mêmes !


Les recherches montrent que nos émotions nous poussent à prendre de mauvaises décisions d'investissement. Nous aurions tendance à être trop confiants. La preuve : ces sondages qui indiquent qu'une grande majorité de la population se considère meilleur conducteur que la moyenne des ours, alors que ce chiffre devrait être de 50 %. Cette conviction nous donne le sentiment de contrôler notre destinée.


Or, en finance, l'excès de confiance peut-être dommageable, car la réalité est bien plus complexe.


«Les mouvements de panique qui ont secoué les marchés durant la crise financière de 2008-2009 ont permis de confirmer empiriquement combien l'aspect psychologique et comportemental est devenu un sujet important de la théorie financière», affirme Pierre Saint-Laurent, maître d'enseignement au Département de finance de HEC Montréal. Selon lui, les marchés financiers ne sont pas rationnels. La finance comportementale permet notamment de comprendre le processus psychologique qui se cache derrière les anomalies boursières, les bulles et les krachs.


Si vous ne dormez plus la nuit et que la performance de vos placements vous inquiète, c'est peut-être que vous ne saisissez pas bien la composition de votre portefeuille. Vous êtes aussi peut-être victime de biais cognitifs, ces manières de penser qui altèrent notre jugement.


Long travail d'introspection


«Pour réussir en Bourse, il faut d'abord acquérir un certain niveau de connaissances financières. Ensuite, le plus difficile sera de contrôler ses émotions. Cela prend une vie d'investisseur pour y parvenir», affirme Philippe Le Blanc, gestionnaire de portefeuille chez Cote 100.


Philippe Le Blanc a déjà été un athlète de haut niveau au tennis. À une certaine époque, il était même premier au monde chez les 14 ans et moins. Ce dernier fait des liens entre la compétition sportive et la finance comportementale. «Je me souviens très peu de mes défaites, mais très clairement de mes victoires», raconte le gestionnaire. D'après lui, les investisseurs ont tendance à s'approprier leurs réussites et à mettre la faute sur l'autre ou sur la malchance lorsqu'ils connaissent un échec. «C'est un réflexe humain», dit-il.


«Ceux qui n'ont pas de conseillers pour leur refléter leur propre image doivent prendre conscience de ces biais qui peuvent perturber leur jugement. C'est aussi une question d'introspection. Un bon coup en Bourse est-il le résultat d'une analyse rigoureuse ou un simple résultat aléatoire lié à la chance ? Ce n'est pas facile d'être à la fois maître de sa politique de placement et de ses réactions émotives», souligne Pierre Saint-Laurent.


[Illustrations : Sébastien Thibault]

Courir après les rendements


«L'erreur la plus coûteuse des inves-tisseurs est d'essayer de trouver le bon moment pour acheter. Ils se fient à ce que la Bourse a fait à court terme. Ils attendent et sortent du marché quand il baisse. On court après les rendements. On essaie de prédire l'imprévisible», affirme François Rochon, président de Giverny Capital.


Le gestionnaire de portefeuille s'en réfère aux études de Dalbar. Cette firme de recherche indépendante de Boston analyse depuis 1994 le comportement des investisseurs et son effet sur la performance de leur portefeuille. Elle mesure notamment les conséquences du market timing, soit de vouloir entrer et sortir du marché au bon moment. Les constats sont accablants : sur des périodes de 10, 20 et même 30 ans, l'investisseur moyen en actions aux États-Unis dégage un rendement annuel inférieur de deux à plus de six points de pourcentage à celui du marché (étude au 31 décembre 2015).


«Aujourd'hui, on peut négocier quand bon nous semble, et c'est un luxe très coûteux», observe François Rochon. L'investisseur conserve ses fonds communs de placement en moyenne entre trois et quatre ans. Il vendra, par exemple, celui qui a moins bien performé pour acheter celui qui a un bon rendement. Selon lui, on devrait garder nos placements au moins 10 ans, car le passage du temps permet aux probabilités de jouer en notre faveur. «Si les investisseurs prenaient connaissance des études de Dalbar, ils comprendraient que si la Bourse enregistre 9 % de rendement, ce n'est pas normal que les investisseurs, eux, enregistrent en moyenne de 4 à 5 %. Une grosse partie de cet écart s'explique par leurs comportements», note-t-il.


«Il est cependant impossible d'éliminer complètement l'influence des biais cognitifs», croit Philippe Le Blanc. Chacun a sa propre philosophie d'investissement et doit à la lumière de celle-ci établir des garde-fous pour minimiser les mauvaises décisions. Chez Cote 100, on a adopté une approche valeur à la Warren Buffett. On achète pour le long terme, on évite de négocier inutilement. «Nos bureaux sont délibérément situés à Saint-Bruno afin d'éviter le centre-ville, ses modes et ses rumeurs. Cela nous permet d'échapper à l'influence des autres analystes et gestionnaires. Bien sûr, certains préféreront au contraire être près de l'action et peuvent bien performer», remarque le gestionnaire.


La firme a également adapté sa manière d'investir au fil des ans. «Aujourd'hui, nous ne discutons plus avec les dirigeants d'entreprise avant d'acheter un titre, comme c'était le cas il y a quelques années. Notre analyse repose essentiellement sur des chiffres et des faits, et non sur des sentiments ou des perceptions. Nous examinons notamment l'historique financier, les rapports annuels, le bilan et la rentabilité de l'entreprise», explique Philippe Le Blanc.


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Nortel : un cas type


Ce qui s'est produit avec l'action de Nortel est typique des effets pervers de nos émotions. L'exemple commence à dater, mais il demeure riche d'enseignement. Il illustre notamment notre tendance à prendre des décisions qui se basent sur ce que nous connaissons, ce qui nous est familier. On se fie à certains éléments clés d'une situation et on les utilise comme points de repère lorsqu'elle dégénère.


En 2001, des milliers d'investisseurs ont acheté le titre de Nortel pendant sa descente aux enfers. L'action avait d'abord atteint un sommet de 125 dollars pour se négocier sous la barre de 1 dollar quelques mois plus tard. «Ce prix de 125 dollars était un point de référence pour l'acheteur. On pensait que le titre y retournerait. On ne comprenait pas pourquoi il continuait de dégringoler, malgré les analystes qui annonçaient une succession de mauvaises nouvelles pour l'entreprise. Dans ce genre de situation, il faut garder une pensée critique et juger la performance du titre en fonction de toute l'information disponible», rappelle Pierre Saint-Laurent.


Dans un même ordre d'idées, Daniel Kahneman, l'un des pères de la finance comportementale, constate que les investisseurs sont beaucoup plus réticents à réaliser des pertes que des gains. Le prix Nobel d'économie en 2002 a démontré qu'on ressent plus d'inconfort à subir une perte de 100 dollars que de plaisir à engranger 100 dollars de profit. Cette aversion aux pertes est également palpable dans l'affaire Nortel. Les investisseurs qui ont acheté l'action à 90 dollars (ou moins) ne voudront pas s'en départir, même si son prix a fondu et que les perspectives demeurent sombres. Ils se convainquent que le titre remontera, qu'il ne peut descendre davantage. «Les investisseurs vont aussi focaliser sur le titre qui va moins bien, alors que le portefeuille connaît globalement une bonne performance. Ils n'ont pas de vue d'ensemble», note Pilippe Le Blanc.


L'inaction, le remède ?


Il existe un nombre incalculable de biais cognitifs qui peuvent nous faire prendre de mauvaises décisions de placement. L'humain est influençable, il est appâté par le gain rapide, il veut faire comme son voisin, être dans le coup. Il souffre d'excès de confiance ou encore de paralysie lorsque vient le moment d'agir. Comment évite-t-on ces pièges ?


Il faut d'abord en prendre conscience et ensuite tenter de se raisonner. «Depuis 100 ans, on a connu plusieurs corrections boursières. Malgré ces périodes difficiles, les rendements annuels composés sont demeurés historiquement élevés, soit autour de 10 %. En prenant du recul, on évite d'agir sur des coups de tête, mais plutôt en se basant sur des faits et des chiffres. On documente ses décisions, car on a tendance à oublier ses mauvais coups. Cela s'acquiert avec l'expérience et ce n'est pas simple», concède Philippe Le Blanc.


Selon lui, l'industrie financière incite à l'action et à la prise de décision rapide. Au travail, nous sommes généralement productifs en étant actifs. Dans le cas de nos placements, l'inaction serait plus judicieuse. «Prendre plus de décisions signifie qu'on fera aussi plus d'erreurs. C'est également plus coûteux. En ayant une vision à long terme, en achetant des titres de qualité et en les détenant plusieurs années, on évite de négocier pour rien, on ne court pas après les rendements rapides et on optimise fiscalement le portefeuille», croit-il. Bref, c'est la meilleure manière de s'enrichir.


LES FEMMES, MOINS SUJETTES AUX BIAIS


La doyenne de la Faculté de gestion Desautels de l'Université McGill s'intéresse depuis longtemps à la finance comportementale, et plus particulièrement, aux différences entre les hommes et les femmes gestionnaires. Isabelle Bajeux-Besnainou se réfère à une recherche publiée par le MIT Press et le Département d'Économie de l'Université Harvard, «Boys Will Be Boys: Gender, Overconfidence, and Common Stock Investment». «En observant des portefeuilles gérés par les deux genres, des chercheurs ont constaté que les femmes gestionnaires semblent prendre moins de risque, ou du moins elles le font de manière plus rationnelle. Elles font également moins de transactions et démontrent moins d'excès de confiance. Leur rendement était également supérieur à celui de leurs collègues masculins», résume-t-elle. L'excès de confiance est associé à un nombre élevé de transactions. Un investisseur rationnel devrait donc acheter un titre seulement s'il juge que le gain potentiel dépassera le coût de la transaction, ce qui n'était pas le cas des gestionnaires surconfiants.


Par ailleurs, des études récentes relient le taux de testostérone à la prise de risque financier. «Un taux de testostérone élevé serait associé à une prise de risque plus importante», souligne Isabelle Bajeux-Besnainou. Une recherche publiée en 2015 a également testé les effets liés à l'administration de cortisol sur la prise de décisions de négociateurs financiers hommes et femmes («Cortisol and testosterone increase financial risk taking and may destabilize markets»). Les résultats ont démontré que les hommes ayant reçu des doses de cortisol adoptaient des stratégies d'investissement plus risquées. On suppose donc que dans des moments de stress importants comme lors de l'annonce d'indicateurs économiques, le taux de cortisol s'élève, ce qui encouragerait des opérations plus risquées de la part des négociateurs, et donc, une réaction excessive des marchés, souligne l'étude. Les chercheurs ont également constaté que cette relation entre l'administration de cortisol et la prise de risque n'était pas présente dans le cas des femmes.


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