Pour en finir avec la dictature de la croissance

Publié le 28/07/2016 à 15:07

Pour en finir avec la dictature de la croissance

Publié le 28/07/2016 à 15:07

Par Diane Bérard

La devise du "do thank" londonien New Economics Foundation

Fruit d'un nouveau concept, cet article appartient au dossier La Rédaction a repéré pour vous, un catalogue de signets regroupant des histoires qui nous ont particulièrement allumé et qu'on veut vous faire partager.


RETOUR AU DOSSIER


Au printemps, le Fonds monétaire international (FMI) a revu à la baisse ses prévisions de croissance 2016 pour le PIB mondial. Il entrevoyait 3,4%. Ce sera plutôt 3,1% à 3,2%. « Pessimisme », « inquiétude », « risques », « turbulences »… le vocabulaire employé par le FMI, et par ceux qui relaient ses prévisions, est sombre. Il ne laisse aucune place pour l’espoir ni pour les nuances. D’ailleurs, le vocabulaire qu’on emploie lorsqu’il est question d’économie est souvent apocalyptique. Les métaphores liées à la nature sont légion, relève l’économiste québécois Ianik Marcil dans son nouvel essai, « Les passagers clandestins - métaphores et trompe-l’œil dans l’économie ».


Le poids de mots en économie


Ces images de catastrophes que l’on colle à l’économie ont deux effets pervers, avance Ianik Marcil. D’abord, elles nous laissent croire que les phénomènes économiques sont aussi inévitables que les phénomènes naturels. Que le marché a toujours le dernier mot. Qu’il sait. Qu’il faut le laisser faire. Que tout ce que monte redescend et vice versa.


Et puis, ces métaphores inspirées des dérèglements de la nature installent et entretiennent un climat de peur chez les citoyens. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), près de 10% de la population souffre de dépression et d’anxiété. Ce qui coûte chaque année 1000 G$US à l’économie mondiale.


Pourrait-on vivre notre relation à l’économie autrement?


C’est ce que propose la New Economics Foundation (NEF), de Londres. Je l’ai visitée en janvier dernier lors d’un voyage d’études avec des représentants du mouvement Amplifier Montréal. Ce mouvement, dont les Affaires est partenaire, veut contribuer à un Montréal plus résilient, plus innovant et plus inclusif.


Le NEF n’est pas un « think thank ». C’est un « do thank ». Les chercheurs de la NEF produisent des études. Mais ils réalisent aussi des projets sur le terrain. Ces projets concrétisent la vision qui anime la NEF soit, « Une économie où les gens et la planète importent » (« Economics as if people and planet mattered »). Je vous invite à parcourir le blogue de la NEF. On y traite d’une foule de sujets qui ont impact dans votre vie, que vous soyez dirigeant, entrepreneur ou employé. De toute façon, c’est la même chose. Vous êtes, nous sommes, tous des humains.


Permettez-moi de vous parler d’un texte de ce blogue, « Should we be scared of a low growth future ? ».


Certains attendent avec impatience le retour de la croissance. D’autres voix avancent que « le bon vieux temps » ne reviendra pas de sitôt. Ou qu’il ne reviendra pas du tout. Le texte, « Should we be scared of a low growth future ? », présente deux thèses :


1- Larry Summers, ex secrétaire au Trésor des États-Unis, entrevoit une longue période de faible croissance, même de croissance nulle. Pourquoi? Trop d’épargne et une demande trop faible. Les inégalités seraient en grande partie responsable de cette situation. Elles laissent les pauvres et la classe moyenne sans argent à injecter dans l’économie. Devant l’absence de demande, les entreprises réduisent la production et l’investissement. Cela se traduit par moins de création d’emplois. On parle de « stagnation séculaire » ;


2- Robert Gordon, spécialiste de la productivité à la Northwestern University, entrevoit aussi un ralentissement de la croissance. Mais il l’attribue plutôt à un ralentissement de la productivité. Selon Gordon nous avons atteint la limite des gains possibles de productivité. Aucun progrès technologique ne nous apportera des gains de l’ampleur de ceux du 20e siècle. Certes, la technologie continuera d’évoluer et de procurer des gains. Mais leur impact sur la croissance sera marginal.


Quelle différence entre le monde de Larry Summers et celui de Robert Gordon?


Dans le monde de Larry Summers, on peut intervenir pour retrouver la croissance. Tout est question de politiques économiques.


Dans l’univers de Robert Gordon, nous avons atteint les limites de la croissance telle que définie depuis des décennies. Et s’il avait raison, serait-ce la fin du monde? Peut-être du monde que l’on connait, que l’on a connu, mais pas du monde.


Si on ne peut plus compter sur la croissance pour régler tous les problèmes (chômage, inégalités, réduction des dettes, etc.), il faudra faire preuve de créativité. De solidarité aussi. Explorer sérieusement le partage du temps de travail entre ceux qui travaillent trop et ceux qui ne travaillent pas assez, par exemple.


Et puis, relâcher la pression à la croissance pourrait nous permettre de redéfinir le succès.


D’ailleurs, on voit émerger de nouveaux indices de prospérité. Des indices plus nuancés. La NEF, par exemple, suggère que l’on évalue le succès d ‘une économie en mesurant aussi la qualité des emplois (« Good jobs »). C’est-à-dire le nombre d’emplois qui garantissent un niveau de vie décent.  Il semble que le gouvernement du pays de Galles ait décidé de tenter l’expérience.


Le Québec connaît les mêmes enjeux de croissance que les autres économies développées. C’est aussi une terre de coopératives et d’économie sociale. Et, de plus en plus, une terre d’entrepreneuriat et d’intrapreneuriat social. Cela me semble un terrain fertile pour s’inspirer du travail de la NEF. La NEF a d’ailleurs un petit cousin québécois, Territoires innovants en économie sociale et solidaire (TIESS). Pourquoi ne pas élargir la famille?

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