Le secteur public embauche plus d'ingénieurs

Offert par Les Affaires


Édition du 28 Octobre 2017

Le secteur public embauche plus d'ingénieurs

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Édition du 28 Octobre 2017

Julianne Desforges, chargée de projets à l’Hôpital général juif.

DOSSIER PROFESSION INGÉNIEURS - Comme elles l'avaient annoncé dans la foulée de la commission Charbonneau, les institutions publiques ont renfloué leurs équipes d'ingénieurs au cours des dernières années. Si ce n'est pas encore un réflexe naturel pour les diplômés en génie de briguer un poste dans le public, plusieurs en découvrent les avantages.


Après des années de vaches maigres, le recrutement d'ingénieurs dans le domaine public est en plein essor. Au ministère des Transports, de la Mobilité durable et de l'Électrification des transports, les chiffres sont clairs : le nombre d'ingénieurs a augmenté de 65 % entre 2011 et fin septembre 2017, pour passer de 557 à 920. L'objectif : ramener l'expertise au ministère et suivre les contrats pour s'assurer que les fonds publics sont bien dépensés.


C'est une conséquence directe du scandale de la corruption dans le domaine de la construction. Les villes et le gouvernement avaient alors annoncé qu'ils embaucheraient plus d'ingénieurs dans leurs services afin de mieux superviser les entreprises sous-traitantes.


« Les villes embauchent beaucoup. Avant, la demande de leur part était bien moindre. La volonté de renforcer leurs équipes est très présente », constate Martin Mercier, associé de Technogénie, une agence de recrutement d'ingénieurs.


Les universités observent aussi la tendance. « Les municipalités veulent de plus en plus faire les chantiers par elles-mêmes et les superviser, donc elles souhaitent avoir des services de génie en interne », dit Pierre Rivet, directeur du développement des affaires à l'École de technologie supérieure.


Reconquérir les diplômés


Cela dit, les institutions publiques et les étudiants doivent réapprendre à s'apprivoiser. Les premières font leur retour sur les campus après des années d'absence. « Dans les événements de réseautage ou de recrutement, les personnes présentes sont en majorité du secteur privé », dit Julianne Desforges, ancienne étudiante en génie de Polytechnique, qui a obtenu son diplôme en 2012, année où le public embauchait encore peu d'ingénieurs en interne.


Les institutions publiques doivent donc se faire connaître, parler de leurs besoins et se reconnecter aux jeunes, qui n'ont pas l'habitude d'aller travailler dans ce secteur. Les étudiants en génie le connaissent mal et ont même parfois des préjugés à son égard. « Longtemps, les stages dans le secteur public étaient moins intéressants : les étudiants faisaient beaucoup de relevés, par exemple, et peu de conception. Comme les salaires étaient aussi moins élevés que dans le secteur privé et que, de toute façon, l'offre d'emploi était réduite, ce n'était pas le réflexe des étudiants de se diriger vers les villes ou le ministère pour trouver un travail en sortant de l'école », explique Pierre Rivet.


Un bon équilibre entre défi et temps pour soi


Cependant, le vent tourne. Une petite firme de génie a récemment perdu un de ses ingénieurs, parti pour travailler à Hydro-Québec. Les étudiants voient aussi le secteur public sous un meilleur jour. Julianne Desforges, 28 ans, n'aurait jamais pensé y faire carrière. « Quand on obtient notre diplôme, tout le monde veut aller travailler au privé. Le public n'est pas un choix naturel. On a encore l'image d'un secteur où les syndicats sont forts, où les procédures administratives sont lourdes, où c'est difficile de progresser », relate la jeune femme. Elle a même fait une maîtrise pour se donner plus de chance de travailler au privé, car son domaine - le génie biomédical - l'orientait en fait plutôt vers le public, où elle ne voulait pas aller.


Finalement, elle a fait un stage passionnant dans un centre de santé et de services sociaux et a été embauchée dès sa sortie de l'université par l'Hôpital général juif, comme chargée de projets. Elle a pris goût au public, au point de refuser plusieurs fois les sollicitations de firmes privées. L'équilibre entre l'intérêt du travail et la possibilité d'avoir du temps pour sa vie personnelle plaît à Julianne Desforges. « Les 35 heures par semaine et la stabilité des horaires me permettent de faire autre chose que mon travail : je sais que j'ai du temps pour faire ce qui me plaît. J'envisage de suivre un MBA à temps partiel. Dans une firme privée, avec des horaires de fou, je n'aurais pas pu imaginer le faire. Là, je sais que je suis libre le soir pour suivre mes cours et faire du travail personnel », explique l'ingénieure.


Une rémunération pas forcément moindre


Mme Desforges sait que sa rémunération serait supérieure dans le secteur privé, mais « pas en proportion suffisante pour contrebalancer la perte de ces conditions de travail, d'autant que l'ambiance est moins compétitive entre collègues que dans le privé », poursuit-elle. De plus, les projets qu'elle mène au sein de l'hôpital sont stimulants. « Je les gère de A à Z, alors que les firmes privées qui sont embauchées pour faire nos plus gros projets n'en gèrent que des parties », dit-elle.


Seule ombre au tableau pour Julianne : tout est soumis à des procédures strictes, qui peuvent paraître lourdes et longues avant qu'une décision soit prise. « Toutefois, on est une équipe de jeunes motivés dans mon service et on arrive à bien travailler malgré les procédures », se réjouit la jeune femme.


Irène Biley, 37 ans, a pour sa part choisi tout de suite d'aller travailler à Hydro-Québec comme ingénieure en automatisme. Elle avait déjà des enfants en sortant de l'université, et le fait que l'entreprise favorise la conciliation travail-famille tout en offrant à ses ingénieurs de travailler à des projets stimulants l'a convaincue de postuler. Elle ne regrette pas son choix. « D'ailleurs, de plus en plus d'ingénieurs viennent du privé, poussés à bout par la pression, les heures de travail interminables et la conciliation travail-famille difficile », constate-t-elle. Quant au salaire, « il est moindre les premières années, mais, ensuite, il est aussi intéressant que dans le secteur privé », affirme Irène Biley.


Projets stimulants, bonnes conditions de travail ; les atouts du public vont peu à peu se faire connaître. Ses besoins aussi. Il se pourrait que ce soit un nouveau concurrent sur le marché de la main-d'oeuvre pour les firmes privées à l'heure où la reprise de l'activité économique met déjà une forte pression sur le bassin d'emplois.


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