Ralentissement économique en vue?

Publié le 10/04/2018 à 13:16

Ralentissement économique en vue?

Publié le 10/04/2018 à 13:16

Par Catherine Charron

Entretien avec Christopher Ragan, membre du Conseil consultatif en matière de croissance économique et directeur de l'École de politique publique Max Bell, pour contextualiser les résultats de l'enquête menée par la Banque du Canada sur les perspectives des entrepreneurs. 


Les Affaires: Pourquoi la Banque du Canada effectue-t-elle ce sondage?


Christopher Ragan: Elle réalise cette étude sur les perspectives d’affaires quatre fois par année pour déterminer de quelle manière les firmes envisagent l’avenir. Elle s’enquiert de leurs intentions en termes d’investissement, d’agrandissement d’installation, d’achat de nouvel équipement et d’embauche pour ne nommer que ceux-là.


À partir des réponses qu’elle récolte, la Banque du Canada essaye de dresser un portrait des intentions des entreprises canadiennes, ce qui lui permet de définir leur état d’optimisme. En ce moment, elles le sont raisonnablement.


La convalescence a été lente depuis la crise économique de 2009. Nous voyons maintenant que les entreprises cherchent à embaucher des travailleurs, à investir. Elles sont plus optimistes même si elles se trouvent dans un environnement incertain créé par la renégociation de l’accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA).


Pourquoi est-ce important de connaître ces prédictions?


La Banque du Canada met en place des mesures qui permettent d’établir un contexte propice pour que l’économie atteigne et maintienne sa capacité maximale de production. Puisque ce sont des politiques dont les effets se font ressentir à long terme, elle doit connaître ces projections afin de mieux prévoir quelle sera sa prochaine action.


Le 18 avril 2018, elle fera état de sa politique monétaire et annoncera l’évolution du taux d’intérêt. Il est primordial de se rappeler que le taux d’intérêt qu’elle fixe correspond à une cible à très court terme. Toutefois, ces décisions prises maintenant n’influenceront pas l’économie avant les douze prochains mois. C’est pourquoi la Banque du Canada doit prévoir comment se portera l’économie avant de prendre une décision qui ne sera pas désuète dans un an.


Qu’est-ce que ça implique cet optimisme?


Généralement, les entreprises optimistes planifient s’étendre, en bâtissant de nouvelles installations par exemple. Elles sont prêtes à se développer.


Que tu vendes des baguettes ou des avions, si tu estimes que l’avenir est prometteur, tu essayeras de produire plus pour soutenir tes plans d’expansion. Pour maintenir ce rendement, les firmes investissent et engagent plus.


Sauf qu’elles sont confrontées à un manque de main-d’œuvre…


C’est un problème en effet. On n’arrête pas d’entendre que dans certains secteurs les entreprises n’arrivent pas à embaucher des travailleurs qualifiés.


C’est souvent symptomatique du point où nous nous trouvons dans le cycle économique. L’économie canadienne a presque atteint son rendement de production maximal.


Quand l’économie opère à sa pleine capacité, l’embauche devient difficile, ce pour quoi des entreprises voient leur coût de production augmenter. Elles achètent plus de produits intermédiaires et engagent plus de travailleurs, ce qui constitue en soi les meilleurs moyens pour accroître le rendement. Elles doivent donc couvrir des frais supplémentaires, ce qui hausse les prix.


Toutefois, l’étude de la Banque du Canada révèle que ces firmes ne peuvent refiler cette nouvelle facture aux consommateurs en augmentant leur tarif de vente. C’est souvent ce qui arrive à ce stade du cycle économique.


Est-ce un signe d’une potentielle crise?


Ça annonce plutôt une croissance de l’inflation. Le sondage rapportait que les entreprises prévoient maintenant qu’elle devrait dépasser le 2 %, alors que dans les dernières années elles estimaient que ce taux atteindrait un niveau inférieur de la fourchette de 1 à 3% visée par la Banque du Canada. Celle-ci cible le 2 %, et essaye de garder l’inflation autour de ce pourcentage.


Puisque les prédictions des firmes ont augmenté, l’institution financière pourrait y répondre en réévaluant la politique de son taux d’inflation pour ralentir un peu le rythme de croissance.


Quelque chose que nous n’avons pas vu depuis les 10 dernières années


Exactement. De 2009 à 2015, nous avions de très bas taux d’intérêt qui n’ont presque pas augmenté. Depuis, la Banque du Canada a légèrement majoré ses taux d’intérêt, qui demeurent peu élevés. Nous croyons que ce n’est qu’une question de temps avant qu’elle ne l’augmente à nouveau. Elle pourrait le faire dès la semaine prochaine.


Les informations que transmet le secteur des affaires à la Banque du Canada devraient lui indiquer de continuer cette hausse. Ce qui la freine : les négociations de l’ALÉNA. Le Canada échange beaucoup, et principalement avec les États-Unis. Les entreprises canadiennes dépendent énormément de leur accès au marché américain. Dans le contexte actuel, celles-ci commencent à s’inquiéter, avec raison. Ce qui crée de l’hésitation.


La Banque du Canada doit donc étudier ces deux tendances. Considérant ce climat d’incertitude, elle peut déterminer que c’est plus judicieux de ne pas augmenter les taux d’intérêt hâtivement. Le doute rime avec moins d’investissement, moins d’embauche, et moins de développement de produit. L’annonce de Kinder Morgan en est un bon exemple.


Ce qui pourrait freiner la croissance?


Entre 2009 et 2016, le climat était très précaire, et nous avions peu d’investissement. Ce pour quoi nous avions un taux de croissance si bas. Maintenant que l’économie s’est rétablie de cette crise financière, nous sommes replongés dans un contexte semblable avec l’ALÉNA. Cette incertitude va diminuer l’investissement, ce que nous devrons surmonter, mais ça risque certainement de nous ralentir.


 

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