Pourquoi il peut être dangereux de suivre Warren Buffett

Offert par Les Affaires


Édition du 14 Janvier 2017

Pourquoi il peut être dangereux de suivre Warren Buffett

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Édition du 14 Janvier 2017

Photo: Gettyimages

Warren Buffett est l'investisseur vivant le plus influent du monde et ses faits et gestes sont suivis par des milliers de personnes. Bien que j'en sois un grand admirateur et qu'il représente pour moi une source d'inspiration tant en matière de placement que par sa manière d'aborder la vie, il m'apparaît risqué pour la plupart des investisseurs individuels de suivre ses conseils et ses transactions aveuglément.


Cela m'est apparu encore plus évident lorsque des étudiants de l'Université Concordia ont rencontré l'Oracle dans sa ville d'Omaha, à la mi-novembre. La cohorte de 15 étudiants de l'institution montréalaise a demandé au président de Berkshire Hathaway (BRK.B, 164,08 $ US) ce qu'il ferait s'il avait un million de dollars à investir.


L'investisseur de 87 ans a répondu qu'il emprunterait la même approche qu'au début de sa carrière, soit de bâtir un portefeuille de quatre à cinq entreprises solides.


Cette stratégie de détenir un portefeuille ultra concentré permet, selon lui, d'investir dans des entreprises qu'on connaît sur le bout des doigts.


Il est vrai que pour battre le marché et s'enrichir plus rapidement que l'investisseur moyen, un portefeuille concentré est une voie incontournable. Si vous détenez 60 titres, la performance de votre portefeuille se rapprochera de celle d'un indice comme le S&P/TSX 60 de la Bourse de Toronto. En outre, plus vous possédez de titres, plus vous multipliez les frais de transaction et les risques d'erreur. Il est utopique de croire qu'on peut connaître en profondeur une cinquantaine d'entreprises.


Soyons francs, très peu d'investisseurs individuels - et professionnels - ont la capacité de cibler quatre entreprises solides et de supporter leurs hauts et leurs bas sur une très longue période. Prenons un des principaux titres en portefeuille de Berkshire Hathaway, Coca-Cola (KO, 41,65 $ US). Imaginons qu'il s'agit d'un des cinq titres qui composent votre portefeuille, acheté dans la deuxième moitié des années 1990.


Au moment de l'achat du titre, en 1998, vous compreniez très bien les activités du fabricant de boissons gazeuses, étiez certain qu'il allait embouteiller une quantité bien plus grande de cola dans 20 ans qu'à l'époque et estimiez sa situation financière béton. La trajectoire du titre de cette «entreprise solide» depuis 18 ans aurait sûrement mis K.O. vos convictions les plus fortes à plus d'une reprise.


Au moment d'écrire ces lignes, le titre se retrouve au même niveau qu'à son sommet de juin 1998. Entre cette date et le creux de la crise financière de février 2009, la valeur de Coca Cola a diminué de moitié. Le dividende versé par la société d'Atlanta a amorti le choc, mais reste que le titre a procuré un rendement décevant au cours de cette longue période.


On pourrait faire le même exercice avec d'autres titres qui se trouvent dans le portefeuille de Berkshire depuis longtemps, comme American Express (AXP, 76,26 $ US). L'action du fournisseur de services financiers valait au pire de la crise de 2009 près de la moitié du prix auquel il se négociait en juin 1998.


L'évaluation exagérée des grandes capitalisations à la fin des années 1990 a certainement contribué à miner la performance boursière de ces deux entreprises. Mais ces exemples illustrent bien à quel point il est difficile de concentrer ses avoirs dans une poignée de cinq titres. Rares sont les investisseurs qui auraient eu la patience de les conserver sur une très longue période.


Le risque de copier ses transactions


Une autre grave erreur que de nombreux investisseurs commettent est d'imiter les transactions de Berkshire Hathaway. Les médias se sont emballés cette année lorsque le conglomérat de M. Buffett a déclaré aux autorités boursières qu'il avait pris une participation dans Apple (AAPL, 116,02 $ US). Plus récemment, l'achat par Berkshire de participations dans quatre titres de transporteurs aériens a aussi probablement convaincu des investisseurs qui boudaient ce secteur jugé trop risqué à y investir leur argent.


Il est peu probable que ces transactions soient le fruit de la décision de Warren Buffett. Il s'agit plutôt de celle de ses lieutenants qui gèrent certains portefeuilles du conglomérat.


Même lorsque M. Buffett confirme être l'auteur d'une décision de placement, il est inapproprié de la copier les yeux fermés. Simplement parce que le champ d'action du patron de Berkshire est nettement plus limité que le vôtre. Compte tenu de la taille de son entreprise, M. Buffett ne peut se permettre d'investir dans de petites entreprises qui n'auront aucun effet sur la performance du paquebot qu'est Berkshire.


Vous n'êtes pas dans cette situation. Votre champ de possibilités est quasi illimité. À moins que vous ne soyez à la retraite, votre objectif devrait être de trouver le prochain Alimentation Couche-Tard (ATD.B, 61,01 $), soit un titre qui peut multiplier sa valeur par 10, voire 100. Ce qui est pratiquement impossible avec des entreprises parvenues à maturité comme IBM (IBM, 169,26 $ US), dans laquelle M. Buffett a commencé à investir en 2011.


Concernant IBM, de nombreux investisseurs en ont acheté pour suivre l'Oracle il y a six ans. Le géant informatique a depuis non seulement affiché une piètre performance financière, mais aussi une minime hausse de 10 % en Bourse, tandis que le marché a grimpé de plus de 80%.


Une autre bonne raison d'éviter de suivre Warren Buffett à tout prix est qu'il n'a pas le même horizon temporel que vous. Même si vous êtes un investisseur à très long terme, le jour arrivera où vous devrez décaisser une partie de vos placements, que ce soit pour financer un projet important ou pour maintenir vos revenus à la retraite. M. Buffett n'a pas les mêmes impératifs. Il a pour devoir de bâtir Berkshire de façon à ce qu'elle puisse procurer à ses actionnaires un rendement décent pour des décennies à venir.


Warren Buffett est certes un modèle pour l'investisseur sérieux que vous êtes. Mais cela ne vous dispense pas de faire vos devoirs avant de prendre une décision de placement.

À propos de ce blogue

Yannick Clérouin est directeur Actualités et diffusion numérique de LesAffaires.com. Mordu de la Bourse, il est également chroniqueur financier et se donne pour mission d'aider les investisseurs à long terme à s'enrichir. Yannick a été journaliste pour la section Investir dès son arrivée au journal Les Affaires, en mai 2002. Il a débuté sa carrière chez Webfin.com, aujourd'hui Argent, où il a notamment lancé la première radio financière québécoise sur Internet. Il est détenteur d'un baccalauréat en journalisme à l'Université du Québec à Montréal et d'un diplôme du cours sur les valeurs mobilières au Canada de l'Institut canadien des valeurs mobilières.

Yannick Clérouin
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