Pourquoi l'évaluation de cette vedette canadienne me tourmente

Offert par Les Affaires


Édition du 22 Avril 2017

Pourquoi l'évaluation de cette vedette canadienne me tourmente

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Édition du 22 Avril 2017

Photo tirée du compte Facebook de Shopify

J'ai mentionné à plusieurs reprises dans le cadre de cette chronique que je ne saisissais pas pourquoi les investisseurs étaient prêts à accorder une évaluation démentielle à Shopify (SHOP, 104,02$) en dépit du fait qu'elle demeurera déficitaire jusqu'à au moins l'an prochain. Mes récentes lectures m'amènent toutefois à remettre en question mon analyse: et si j'étais dans le champ et qu'elle méritait de se négocier à plus de sept fois les revenus anticipés en 2018?


Il y a des entreprises dont le potentiel apparaît si grand que les investisseurs étirent l'élastique de l'évaluation jusqu'au bout. Plutôt que d'établir la valeur de l'entreprise sur le traditionnel ratio cours-bénéfice, les investisseurs trouvent toutes sortes d'arguments pour justifier le fait que le titre mérite de se vendre aussi cher. Shopify s'inscrit dans cette catégorie.


La société d'Ottawa est l'étoile montante de la techno en Amérique du Nord. Ses logiciels, qui aident les marchands à créer et à gérer leurs boutiques dans toutes les sphères (Web, mobile, réseaux sociaux, magasins physiques, etc.), sont considérés comme la meilleure solution du genre par de nombreux observateurs. À l'instar d'Amazon, les produits de Shopify sont si appréciés des PME, selon certains, qu'ils vont permettre à l'entreprise de devenir la grande gagnante de la révolution du commerce électronique.


Je ne me souviens pas d'une entrée en Bourse aussi flamboyante au Canada depuis le début de ma carrière en pleine bulle techno, au début des années 2000. L'action de Shopify s'est multipliée par cinq depuis son premier appel public à l'épargne, en mai 2015. Entre parenthèses, ça me rappelle les heures de gloire d'une autre société qui facilitait le paiement sur le Web à cette époque, la montréalaise Commerce Surefire, dirigée par le Dragon Mitch Gerber. La comparaison s'arrête toutefois là, Shopify m'apparaissant nettement supérieure.


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Peu importe si le titre a explosé, l'envolée de celle que le magazine Fortune a baptisée «la machine de vente invisible» est loin d'être terminée, au dire de plusieurs financiers. Todd Coupland, de Marchés mondiaux CIBC, y voit encore une occasion d'achat et vient de bonifier sa cible de 43 %, la faisant passer de 70 $ US à 100 $ US. Au terme d'une analyse approfondie de son potentiel de croissance, l'analyste conclut que la société présente à Montréal continuera de dépasser les attentes et que les investisseurs lui accorderont une valorisation plus généreuse une fois qu'elle aura dégagé un premier bénéfice avant intérêts, impôts et amortissement (BAIIA), probablement au quatrième trimestre de l'exercice en cours.


Ce qui pourrait changer la donne


Jusqu'à ce que Shopify soit rentable et dégage des liquidités excédentaires de ses activités, autour de 2020, il est approprié d'évaluer celle qui compte Tesla, GE et Nestlé parmi ses clients sur la base du ratio cours-ventes, dit l'analyste de CIBC.


Le titre se négocie à 7,6 fois les revenus de 6,19 milliards de dollars américains (G$US) anticipés en 2018. Si Shopify réussit à maintenir son taux de croissance actuel, l'action pourrait se négocier jusqu'à 11 fois les revenus prévus dans deux ans, ce qui la hisserait à 158 $ US, selon un scénario optimiste établi par M. Coupland.


Le titre a explosé depuis mars 2016. Données: Morningstar.

Les revenus de Shopify ont bondi de 89% en 2016 et devraient croître respectivement de 54% et de 37% en 2017 et en 2018, selon la prévision moyenne des analystes.


L'entreprise, qui se targue d'avoir la meilleure solution pour faciliter le commerce, que l'on soit «en magasin» ou «près du coffre de notre voiture», a affiché une performance financière «rien de moins qu'extraordinaire» depuis son entrée en Bourse, écrit Deepak Mathivanan, analyste chez Barclays. Cela justifie-t-il pour autant qu'elle soit évaluée sur la base de ses revenus, et à plus de sept fois de surcroît?


Pour répondre à cette question, il faut déterminer si Shopify sera en mesure de maintenir une croissance élevée pendant encore longtemps. Et quelle part d'un marché en pleine ébullition elle saura saisir.


L'entreprise a réussi un grand coup en début d'année en convainquant Amazon d'intégrer ses logiciels à ses services. Le géant du commerce en ligne a offert pendant des années ses propres solutions aux PME qui font du commerce sur sa plateforme. Toutefois, Shopify et sa rivale BigCommerce, dont l'unique mission est de commercialiser de tels logiciels, offrent des solutions plus abordables. Voilà qui a ouvert un énorme bassin de clients potentiels à Shopify et qui a amené les investisseurs à la revaloriser plus généreusement.


Il n'est pas inhabituel de voir les éditeurs de logiciels commander des valorisations que l'on ne trouve pas dans d'autres secteurs. Adobe Systems(ADBE, 129,05 $ US) se négocie par exemple à plus de huit fois les revenus prévus. Cela dit, l'éditeur de Photoshop est une véritable machine à profits et surfe sur un modèle par abonnement en ligne, ce qui lui procure des revenus récurrents et de bonnes marges bénéficiaires.


Shopify combine deux activités : les abonnements des marchands, très rentables, et les services tels les systèmes de paiement, aux marges plus faibles. Voilà qui pourrait être décisif sur le plan de l'évaluation. Laquelle de ces activités aura la taille relative la plus importante ? Difficile à prédire, tranche l'analyste de Barclays, car plusieurs services en sont à leurs débuts.


Ce dernier vient d'amorcer le suivi du titre avec une cible de 64 $ US, soit 9 % de moins que le cours actuel à la Bourse de New York. Contrairement à certains de ses homologues, M. Mathivanan appuie son évaluation sur la marge bénéficiaire des activités de Shopify. En dépit de son grand potentiel de croissance, Shopify est selon lui trop chèrement évaluée.


Entre les analyses faites par MM. Coupland et Mathivanan, il y a un grand écart. Je préfère me placer dans le camp de ce dernier, et j'attendrais que le titre subisse une bonne correction avant de l'acheter. Mais je me trompe peut-être.

À propos de ce blogue

Yannick Clérouin est directeur Actualités et diffusion numérique de LesAffaires.com. Mordu de la Bourse, il est également chroniqueur financier et se donne pour mission d'aider les investisseurs à long terme à s'enrichir. Yannick a été journaliste pour la section Investir dès son arrivée au journal Les Affaires, en mai 2002. Il a débuté sa carrière chez Webfin.com, aujourd'hui Argent, où il a notamment lancé la première radio financière québécoise sur Internet. Il est détenteur d'un baccalauréat en journalisme à l'Université du Québec à Montréal et d'un diplôme du cours sur les valeurs mobilières au Canada de l'Institut canadien des valeurs mobilières.

Yannick Clérouin
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