Comment le «Warren Buffett canadien» s'est brûlé en tentant de prédire les marchés

Offert par Les Affaires


Édition du 03 Décembre 2016

Comment le «Warren Buffett canadien» s'est brûlé en tentant de prédire les marchés

Offert par Les Affaires


Édition du 03 Décembre 2016

[Photo : Shutterstock]

Si vous n'êtes pas encore convaincu qu'il est impossible de prévoir l'évolution de l'économie et des marchés financiers, voici un nouvel argument qui, je l'espère, vous prouvera le contraire : même un des hommes d'affaires les plus doués du pays a lamentablement échoué dans sa tentative de prédire le prochain marché baissier depuis 2010. Au grand dam de ses actionnaires.


Prem Watsa, président du géant de l'assurance Fairfax Financial Holdings (FFH, 618 $), a annoncé il y a quelques jours qu'après avoir évalué les effets de l'élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis et des changements anticipés sur l'économie et les marchés américains, il était plus prudent de réduire ses contrats afin de protéger ses placements en actions.


Il a ainsi fait passer la protection du portefeuille d'actions de Fairfax de 112,7 % qu'elle était à la fin de septembre à environ 50 %. Ce seuil pourrait être encore abaissé au cours des prochains mois si les virages économiques que M. Watsa entrevoit avec l'arrivée au pouvoir des républicains se concrétisaient.


C'est un changement de cap étonnant pour un investisseur qui s'est prémuni contre les pires cataclysmes financiers depuis les lendemains de la crise de 2008 !


Celui que certains surnomment le Warren Buffett canadien avait décidé en 2010 de protéger ses placements en actions et en obligations convertibles contre une baisse systémique et généralisée des marchés boursiers à l'aide de produits dérivés (equity hedges). Il avait ainsi pris des positions vendeur sur le rendement total d'indices boursiers, dont le S&P 500 et le Russell 2000, l'indice américain des titres à faible capitalisation. Cette stratégie devait permettre à Fairfax d'obtenir le rendement correspondant à l'inverse des indices boursiers et de certains titres individuels.


L'élection de Donald Trump aura peut-être des effets bénéfiques sur l'économie américaine, comme le dit M. Watsa, mais permettez-moi de douter qu'il s'agisse là du seul motif pour expliquer un changement de stratégie aussi radical que celui qu'il a annoncé.


D'autant plus que Fairfax venait d'affirmer pas plus tard qu'au début de novembre, lors du dévoilement de ses résultats trimestriels, qu'il était approprié de maintenir ses positions défensives, car la direction «demeure préoccupée par les marchés financiers et les perspectives économiques dans ce contexte de déflation mondiale».


Une protection inefficace


Selon moi, ce n'est pas l'élection de l'imprévisible Donald Trump qui a amené Prem Watsa à laisser tomber ses pare-chocs financiers, mais plutôt les douloureuses pertes que cette décision a entraînées. Les activités clés de Fairfax dans le secteur de l'assurance ont affiché une belle performance depuis 2010, mais le programme de protection a détruit une grosse partie des bénéfices réalisés.


À son troisième trimestre terminé en septembre, la société a dégagé un bénéfice d'exploitation de 284,6 millions de dollars américains, par rapport à 260,6 M$ US au même trimestre il y a un an. Or, comme le programme de protection a généré une perte nette de 532 M$ US, le bénéfice net de Fairfax a chuté à 1,3 M$ US, comparativement à 424,8 M$ US à la même période en 2015.


«La stratégie de placement défensive de Fairfax n'a pas fonctionné, particulièrement en 2016», a écrit dans une note Tom MacKinnon, analyste de BMO Marchés des capitaux, lorsque l'assureur a annoncé sa décision de réduire ses hedges.


En raison de la vigueur des marchés, la stratégie de protection de M. Watsa a entraîné une perte sur papier de 3 milliards de dollars depuis 2010. Ce qui a grandement miné la performance financière de la société torontoise.


Dans sa lettre annuelle aux actionnaires publiée en mars, M. Watsa expliquait que la valeur comptable de l'entreprise avait affiché une croissance de seulement 3,7 % en moyenne au cours des exercices compris entre 2011 et 2015. Tout un contraste avec la croissance annuelle composée moyenne de 24 % des cinq années précédentes et avec celle de 20,4 % enregistrée depuis la création de l'entreprise, il y a 30 ans.


Cela s'est reflété sur le rendement de l'action de Fairfax. Au cours du dernier mois, la valeur boursière de Fairfax a fléchi de 12 % pendant que les Bourses se sont hissées à des sommets et que les titres des autres assureurs canadiens ont connu une forte ascension. Le titre a touché un creux de 587 $ récemment, retrouvant le niveau auquel il se négociait en 1998.


En fait, entre le moment où M. Watsa a lancé son programme de couverture et aujourd'hui, l'action de Fairfax a progressé de seulement 48 %. C'est la moitié du rendement réalisé par le fonds négocié en Bourse (FNB) qui reproduit le rendement de l'indice S&P 500 (SPY). De plus, ce qui n'aide en rien la cause des actionnaires, le nombre d'actions en circulation de l'entreprise a augmenté de 15 % entre la fin de 2009 et le plus récent trimestre (il est passé de 17,48 à 20,2 millions).


La décision de M. Watsa de réduire son programme de protection des marchés survient à un curieux moment. N'est-ce pas quand les marchés se trouvent à des sommets qu'il faut redoubler de prudence ? Cela dit, il était temps que M. Watsa cesse de tenter de prédire l'évolution des Bourses.


Ce geste accroîtra les liquidités dont dispose Fairfax, le programme de couverture de Fairfax devant être réglé au comptant chaque trimestre. Prem Watsa pourra aussi utiliser son talent d'investisseur là où ça compte vraiment, soit de dénicher des aubaines plutôt que d'analyser la conjoncture économique. Sa coûteuse aventure dans les programmes de couverture aura au moins eu l'utilité de nous démontrer avec éloquence que même les grands investisseurs comme lui ne peuvent anticiper les marchés.


Depuis cinq ans, le titre de Fairfax a crû de 48 %


Source : Bloomberg

À propos de ce blogue

Après près de 16 années passées au journal Les Affaires, dernièrement en tant que chef de publication pour lesaffaires.com, Yannick Clérouin a rejoint en mars 2018 la société de gestion de portefeuilles Medici.

Yannick Clérouin

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