Ce que Jean Coutu et les 100 dernières années de la Bourse nous apprennent

Offert par Les Affaires


Édition du 07 Octobre 2017

Ce que Jean Coutu et les 100 dernières années de la Bourse nous apprennent

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Édition du 07 Octobre 2017

Photomontage: Charles DesGroseillers

La vente du Groupe Jean Coutu (PCJ.A, 24,50$) à Metro(MRU, 42,30$) couronne une période de bouleversements accélérés pour les fleurons boursiers du Québec. Elle illustre avec éloquence à quel point il est difficile pour une entreprise de survivre à long terme dans un monde capitaliste plus darwinien que jamais. Une évolution qui force l'investisseur à s'adapter lui aussi.


La transaction entre les deux icônes québécoises du commerce de détail a été annoncée au moment même où je dévorais l'édition 100e anniversaire du magazine Forbes. Un parallèle foudroyant m'a alors frappé: survivre dans un contexte qui évolue à vitesse grand V est un exploit pour les entreprises.


Jean Coutu sera la quatrième société phare à disparaître de la Bourse québécoise depuis l'achat de Rona par l'américaine Lowe's(LOW, 79,76 $ US) il y a 16 mois. Plus tôt cette année, Groupe Canam et Lumenpulse ont été retirées de la cote dans la foulée de transactions réalisées par les fondateurs et des investisseurs institutionnels, dont la Caisse de dépôt et placement du Québec. Si on remonte à un peu plus loin, d'autres grands noms ont été éclipsés des marchés après avoir été vendus, dont Astral Media et Atrium Innovations.


Cet article a été publié dans l'édition du 7 octobre de Les Affaires. Abonnez-vous ici


C'est la dynamique même du monde capitaliste que de voir des entreprises naître, grandir, mourir ou se transformer, à l'image de la théorie de l'évolution imaginée par Charles Darwin.


Dans le sillage de ce processus, la destruction créatrice donne naissance à de nouvelles entreprises, à la montée en puissance de nouveaux secteurs et à de nouvelles sources d'enrichissement. Ce qui en soi est sain pour les investisseurs. Le problème, c'est que les bouleversements surviennent à un rythme qui s'est nettement accéléré au cours des deux dernières décennies.


Les trois palmarès des 50 plus grandes entreprises américaines présentés par Forbes en 1917, en 1967 et en 2017 l'illustrent bien. Le secteur de l'acier, qui était un poids lourd de la Bourse il y a 100 ans, ne figurait plus parmi les secteurs dominants 50 ans plus tard. Le secteur du pétrole et du gaz, qui a accentué sa prédominance entre 1917 et 1967, s'est depuis fait surclasser par la technologie, les finances et la santé. À moins d'un revirement de la tendance actuelle, on peut douter qu'il sera encore parmi le top 50 en 2067.


Le plus renversant de ces classements est la métamorphose touchant les plus grandes capitalisations boursières. L'entreprise la plus imposante de 1967, International Business Machines(IBM, 145,20 $ US), se classe aujourd'hui au 33e rang. Les géants de la photographie de l'époque, Eastman Kodak et Polaroid, respectivement classés 3e et 9e du top 50 de 1967, sont disparus de la carte en raison de l'évolution technologique.


Autre exemple frappant: General Motors(GM, 40,60 $ US) et Ford Motor(F, 12 $ US), figures emblématiques de l'Amérique de 1967, se trouvaient aux 4e et 23e rangs à l'époque. En 2017, exit les deux constructeurs automobiles.


Seules deux centenaires mènent leurs activités sous la même dénomination: AT&T(T, 39,15$US) et General Electric(GE, 24,20 $ US). Dans le cas d'AT&T, elle a été forcée par le gouvernement de séparer ses activités en plusieurs entités en 1984. Quant à GE, elle n'est plus le puissant symbole manufacturier de jadis : elle est passée du 8e au 16e rang entre 1967 et 2017.


Au sommet en moins de 25 ans


Les fusions et acquisitions expliquent la disparition de nombreux géants boursiers. Standard Oil of New Jersey et Mobil, respectivement 5e et 15e capitalisations de 1967, ont été avalées par Exxon Mobil(XOM, 81,74 $ US), 8e société en Bourse cette année.


S'il y a un élément à retenir de l'évolution historique de la Bourse dressée par Forbes, c'est qu'à l'exception du conglomérat de Warren Buffett, Berkshire Hathaway(BRK.B, 183,08 $ US), cinq des six firmes les plus valorisées aujourd'hui n'existaient pas en 1967. Alphabet(GOOG, 957,66$US), 2e, Amazon(AMZN, 962,26$US), 4e, et Facebook (FB, 171,27 $ US), 6e, n'ont pas 25 ans d'histoire.


Citant la recherche de l'auteur Geoffrey West, le gestionnaire de portefeuille américain Ben Carlson souligne dans un récent blogue que 28 853 entreprises se sont négociées à la Bourse américaine entre 1950 et 2009. Près de quatre sur cinq étaient disparues des marchés en 2009 parce qu'elles avaient fait faillite, avaient fusionné ou avaient été rachetées, ou parce que leur capital avait été fermé. La durée de vie moyenne d'une entreprise qui s'inscrit en Bourse aujourd'hui est selon l'auteur de 10,5 ans.


J'avais abordé la question l'hiver dernier dans une chronique: la durée moyenne des sociétés au sein de l'indice S&P 500 est passée de 33 ans en 1965 à 20 ans en 1990. Elle ne sera plus que de 14 ans en 2026, selon le cabinet Innosight.


Deux autres poids lourds du classement de 1967 viennent de consommer leur union: The Dow Chemical Company et E.I. du Pont de Nemours ont donné naissance à DowDuPont(NY, DWDP). En dépit de sa récente fusion, la centenaire E.I. du Pont, qui était 8e en 1917, ne réussit même pas à se hisser dans le top 50 aujourd'hui.


Comment adapter sa stratégie



« Ce nouveau paradigme ne signale pas la mort de l'investissement à long terme, mais il force ceux qui suivent cette approche à s'adapter. »


Quand Metro aura conclu l'achat de Jean Coutu, il n'y aura plus possibilité d'investir dans un exploitant de pharmacies «pur sang» au Canada, l'autre grand détaillant du secteur, Shoppers Drug Mart/Pharmaprix, ayant été acquis par Loblaw(L, 68,26 $) il y a trois ans. Ainsi, l'investisseur qui juge ce secteur prometteur devra par exemple se tourner vers les américaines Walgreens(WAG, 77,07 $ US) et CVS Health(CVS, 81,47 $ US).


L'actionnaire de Jean Coutu qui veut réinvestir l'argent reçu de la vente de ses actions, comme ceux qui détenaient des titres de Canam ou de Rona, doit trouver des candidats de remplacement sans sacrifier sa diversification.


La diversification demeure le meilleur outil pour permettre à l'investisseur de prospérer dans un univers plus darwinien, m'a dit M. Carlson.


Une des possibilités est d'envisager les nouvelles recrues de la Bourse, mais il faut y aller avec doigté, car, comme je l'écrivais il y a quelques semaines, il est risqué de troquer une entreprise établie telle Jean Coutu contre une nouvelle venue telle la chaîne de restaurants santé Freshii(FRII, 5,61$). Celle qui a fait ses débuts à la Bourse de Toronto en janvier nous l'a bien montré il y a quelques jours : son titre a maigri de moitié après qu'elle eut abaissé le nombre d'établissements qu'elle compte ouvrir d'ici trois ans, ainsi que ses perspectives financières.


De nouveaux gagnants vont certes émerger dans cet univers qui force les entreprises à s'adapter rapidement aux changements technologiques et concurrentiels. Pour les dénicher, l'investisseur qui demeure fidèle à l'approche à long terme est condamné à mettre sur son radar des entreprises qui lui sont moins familières que les Coutu, Canam ou Rona.


Si vous n'en étiez pas encore convaincu, la raréfaction des titres de qualité à prix raisonnable au pays constitue une autre raison de traverser la frontière afin de repérer de nouvelles occasions. Même si le bassin d'entreprises inscrites en Bourse a aussi fondu aux États-Unis depuis 20 ans, il reste nettement plus vaste qu'au Canada.


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À propos de ce blogue

Yannick Clérouin est directeur Actualités et diffusion numérique de LesAffaires.com. Mordu de la Bourse, il est également chroniqueur financier et se donne pour mission d'aider les investisseurs à long terme à s'enrichir. Yannick a été journaliste pour la section Investir dès son arrivée au journal Les Affaires, en mai 2002. Il a débuté sa carrière chez Webfin.com, aujourd'hui Argent, où il a notamment lancé la première radio financière québécoise sur Internet. Il est détenteur d'un baccalauréat en journalisme à l'Université du Québec à Montréal et d'un diplôme du cours sur les valeurs mobilières au Canada de l'Institut canadien des valeurs mobilières.

Yannick Clérouin
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