Les Chinois au buffet de la Bourse

Publié le 16/06/2015 à 14:34

Les Chinois au buffet de la Bourse

Publié le 16/06/2015 à 14:34

(Photo: Bloomberg)

Quiconque a déjà fréquenté un buffet chinois connait cette sensation de contentement qui vient de l'impression de faire une bonne affaire, de pouvoir manger à volonté sans égard au prix. Ce n'est qu'une fois bien repus, en relâchant l'étreinte de sa ceinture d'un trou, que l'on commence à se demander si on n'a pas exagéré un peu.


Le lendemain, on regrette et on se dit «plus jamais», jusqu'à la prochaine fois. Les investisseurs particuliers chinois se trouvent actuellement au buffet de la Bourse et se servent une énième assiette. Malheureusement, il y a peu de chances qu'ils ne regrettent pas les lendemains de leurs excès.


De nombreuses questions m'ont été posées dernièrement au sujet de l'effervescence de la bourse chinoise. Voici donc en quelques points les statistiques et les raisons qui les expliquent.


 Statistiques (données de Bloomberg et UBS)


• Rendements 1 an: Shanghai Composite +148%; Shenzen Composite +185%; ChiNext +180%


• Ratio cours/bénéfice: Shanghai Composite 25.7x; Shenzen Composite 75.9x; Chinext 127.2x


• Prime sur le marché chinois (A-shares) par rapport aux mêmes titres négociés sur le marché de Hong Kong (H-shares): 30% en moyenne, jusqu'à 200% dans certains cas


• Plus de 150 premiers appels publics à l'épargne depuis le début de l'année, trois fois plus qu'à pareille date l'année dernière


Explications


• La diminution importante du taux de réserves obligatoires imposé aux banques par la Banque populaire de Chine a permis d'injecter l'équivalent de plus de 400 milliards $US dans l'économie.


• Un nombre sans précédent estimé à 1 million de nouveaux investisseurs particuliers par semaine se lancent dans l'investissement boursier avec l'espoir d'un enrichissement facile et rapide. À l'heure actuelle, environ 80% des titres détenus localement sont entre les mains d'investisseurs particuliers.


• L'investissement sur marge a pris des proportions imposantes en quintuplant au cours des 12 derniers mois pour se chiffrer à près de 325 milliards $US. Selon les données de Credit Suisse, les achats sur marge représenteraient 9% de la capitalisation boursière chinoise à l'heure actuelle, soit cinq fois plus que le niveau moyen au sein des pays développés.


• Plusieurs fournisseurs d'indices tels MSCI, FTSE et Vanguard ont l'intention de graduellement inclure les actions négociées sur les bourses chinoises à leurs indices. À titre d'exemple, le poids total de la Chine dans l'indice MSCI Marchés émergents pourrait grimper de 25.3% actuellement à près de 43.6% à sa pleine inclusion. Les montants imposants calqués sur ces indices pourraient supporter les prix pendant un bon moment si tous les fournisseurs vont de l'avant.


Bien que dramatique pour les investisseurs qui se feront inévitablement prendre dans l'éventuel tourbillon du retour sur terre, l'impact de ce dernier pourrait être moins dommageable pour l'économie chinoise qu'il n'y paraît. En effet, selon les données de The Economist, la capitalisation boursière des actions en libre circulation en Chine ne représente que 40% du PIB, comparativement à plus de 100% dans la plupart des pays développés. De plus, les ménages chinois attribuent en moyenne moins de 10% de leur avoir à l'investissement boursier. Entretemps, les autorités voient d'un bon œil l'effet de désendettement des entreprises que la situation engendre en stimulant l'accès aux capitaux par émission d'actions plutôt que par émission de dette.


Malgré tout, dans un contexte où les prévisions de profits des entreprises sont en baisse, où la croissance économique continue à ralentir, où la croissance des investissements en immobilisations est à son niveau le plus faible depuis l'an 2000, où la croissance de la production industrielle végète à ses niveaux de 2008 et celle des ventes au détail à ses niveaux de 2006, il semble que très peu de facteurs fondamentaux puissent justifier les niveaux d'évaluation observés à l'heure actuelle. La vie d'une bulle gonflée par l'arrivée constante de nouveaux investisseurs prend généralement fin lorsque l'afflux d'acheteurs affamés s'épuise. Le cimetière des bulles d'actifs est rempli d'exemples, celle-ci devrait tôt ou tard rejoindre ses ancêtres.

À propos de ce blogue

Au fil des ans, Pierre a conseillé un large éventail d'investisseurs privés et institutionnels, y compris des familles fortunées, des fondations et des fonds de pension sur la saine gestion de leurs actifs. Au-delà de sa connaissance approfondie des marchés financiers, des stratégies d'investissement et de la construction de portefeuille, il a développé une expertise plus particulière en matière de conseil aux investisseurs sur l'utilisation de stratégies de placement non traditionnelles et d'investissements internationaux. Le mandat de ce blogue est donc d'aiguiller les lecteurs dans l'exploration de pistes paraissant inhospitalières à première vue, mais pouvant mener à des expériences très gratifiantes lorsqu'on sait s'y orienter. Pierre est titulaire d'un MBA, porte les titres de Chartered Financial Analyst (CFA) et Chartered Alternative Investment Analyst (CAIA), et est également Fellow de l'Institut canadien des valeurs mobilières et de l'Institut des banquiers canadiens. Il travaille pour UBS (Canada) à titre de gestionnaire privé senior.

Pierre Czyzowicz