La Chine épice les marchés (encore!)

Publié le 14/08/2015 à 17:22

La Chine épice les marchés (encore!)

Publié le 14/08/2015 à 17:22

Après un début d'été pimenté par de multiple rebondissements sur le marché boursier chinois et des réponses tout aussi imprévisibles de la part des autorités tentant de calmer le jeu, voilà que la Banque populaire de Chine a pris tout le monde par surprise plus tôt cette semaine en annonçant un changement dans la méthode de calcul du taux référence utilisé pour baliser les variations de sa devise.


En effet, après des années d'un contrôle serré, la Banque populaire de Chine établit dorénavant son taux de référence pour le yuan en fonction du cours de clôture de la veille et des fluctuations observées sur les principales devises mondiales. Le taux de change est ensuite autorisé à fluctuer à l'intérieur d'une fourchette de 2% autour de ce taux de référence. L'effet immédiat de ce changement de procédure: le yuan a perdu près de 5% de sa valeur face en dollar américain en trois jours.


La conséquence initiale de cette décision a été une vague d'incertitude quant aux intentions réelles et aux conséquences potentielles d'un changement de cap qui modifie de façon non négligeable la dynamique sur le marché des devises. Selon la version officielle, l'objectif de la banque centrale est de mieux refléter la valeur réelle de sa devise sur les marchés. Bien qu'on soit encore loin d'un marché libre d'intervention, l'intention communiquée semble louable. Selon la version officieuse, l'objectif visé d'abord et avant tout serait plutôt de stimuler une économie qui peine à reprendre de la vigueur avec une croissance à son plus bas niveau des 24 dernières années (7.4% en 2014) et des exportations en baisse de 8.3% année sur année en juillet.


La décision devrait aussi plaire au FMI qui pourrait éventuellement inclure le yuan parmi le groupe élite des devises de réserve constituant ses droits de tirages spéciaux. Bien qu'à prime abord l'ajustement de la valeur du yuan semble contenu, une baisse de plus grande envergure pourrait donner naissance à une guerre de devises parmi les pays exportateurs concurrençant la Chine qui ne voudront pas perdre de leur compétitivité. La Chine avait toujours choisi d'assurer la stabilité de sa devise lorsque son économie battait de l'aile, elle prend aujourd'hui une direction différente qui rend complexe la modélisation de la suite des choses étant donné toutes les variables en jeu.


Du côté des pays développés, il serait surprenant que cette décision vienne altérer les plans des banques centrales à court terme. La plus importante d'entre elles, la Réserve fédérale américaine, est sur la voie d'une hausse de taux d'ici la fin de l'année, possiblement dès septembre. Les exportations américaines vers la Chine étant historiquement plus fortement corrélées à la croissance de l'économie chinoise qu'au taux de change entre les devises des deux pays, il est peu probable que la baisse du yuan ait un impact négatif notable au niveau de la croissance du PIB américain. De la même façon, l'effet éventuel sur l'inflation américaine devrait également être mitigé à court terme malgré la pression légèrement baissière que la nouvelle réalité pourrait exercer sur les prix.


Pour l'investisseur, il peut être pertinent de noter que certaines industries et entreprises sont plus exposées à une baisse prolongée de la valeur du yuan que d'autres. Ainsi, le secteur des matières premières aux États-Unis et celui de la consommation discrétionnaire semblent être les plus susceptibles d'être affectés négativement dans les circonstances. Les matières premières étant généralement cotées en dollars américains, elles deviendront plus chères pour les entreprises les important en Chine tandis que les producteurs chinois deviendront plus compétitifs grâce à des coûts payés dans une devise plus faible. Parallèlement, le pouvoir d'achat des consommateurs chinois baissera ce qui risque de limiter leur appétit pour une variété de biens étrangers.


En somme, la Banque populaire de Chine vient de modifier la dynamique entourant l'évolution de la valeur de sa devise d'une façon que plusieurs souhaitaient, mais peu avaient anticipé. Les ramifications et l'ampleur de ces dernières sont difficiles à évaluer pour l'instant et pourraient tout aussi bien s'avérer limitées que majeures. Étant donné la communication souvent limitée en provenance de la Chine, ce sont sans doute les perceptions des autres banques centrales et des marchés quant aux intentions ultimes de la banque centrale chinoise qui prendront le dessus et qui épiceront à leur façon le quotidien des investisseurs intéressés au cours des prochains mois.

À propos de ce blogue

Au fil des ans, Pierre a conseillé un large éventail d'investisseurs privés et institutionnels, y compris des familles fortunées, des fondations et des fonds de pension sur la saine gestion de leurs actifs. Au-delà de sa connaissance approfondie des marchés financiers, des stratégies d'investissement et de la construction de portefeuille, il a développé une expertise plus particulière en matière de conseil aux investisseurs sur l'utilisation de stratégies de placement non traditionnelles et d'investissements internationaux. Le mandat de ce blogue est donc d'aiguiller les lecteurs dans l'exploration de pistes paraissant inhospitalières à première vue, mais pouvant mener à des expériences très gratifiantes lorsqu'on sait s'y orienter. Pierre est titulaire d'un MBA, porte les titres de Chartered Financial Analyst (CFA) et Chartered Alternative Investment Analyst (CAIA), et est également Fellow de l'Institut canadien des valeurs mobilières et de l'Institut des banquiers canadiens. Il travaille pour UBS (Canada) à titre de gestionnaire privé senior.

Pierre Czyzowicz

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