Demain, serons-nous tous des nomades numériques?

Publié le 27/05/2016 à 08:45

Demain, serons-nous tous des nomades numériques?

Publié le 27/05/2016 à 08:45

Rien de plus facile, de nos jours, que de travailler a priori n'importe où... Photo: DR

Les espaces de coworking qui pullulent, le taux de roulement du personnel issu de la génération des milléniaux qui dépasse les 20%, les grandes entreprises qui peinent à attirer à elles les personnes les plus talentueuses… Les signes semblent aujourd’hui abonder pour indiquer que l’univers du travail est en pleine mutation : nous serions en train de passer d’une société où l’on occupait un seul métier, voire un seul emploi, tout au long de sa carrière à une toute nouvelle société, où chacun vole de ses propres ailes et devient même une petite entreprise à lui seul.


D’ailleurs, le livre The Alliance signé par Reid Hoffman - cofondateur de LinkedIn -, avec l’aide de Ben Casnocha et Chris Yeh, l’a clamé haut et fort, il y a un an et demi : «Le monde de l’entreprise où l’emploi était assuré pour de longues années est mort en ce début de 21e siècle. Vive le nouveau monde de l’individu entrepreneur à la tête de sa start-up!». D’après eux, nous venons de pénétrer dans un univers où le travail est «temporaire, sporadique et informel», où chacun va de projet en projet, d’où que celui-ci provienne. «La garant de la carrière de chacun est désormais non plus le lien avec un employeur unique, mais l’amplitude et la robustesse du réseau de connexions professionnelles que l’on a», affirment-ils dans leur livre.


Ont-ils raison? Ont-ils tort? Difficile à dire, pensez-vous sûrement… Eh bien, je pense qu’il y a moyen d’y voir plus clair. J’ai en effet eu le privilège de croiser hier Beth Altringer, professeure d’innovation et de design à Harvard, à l’occasion de la dernière journée de l’événement C2 Montréal 2016. Et il se trouve que celle-ci s’est justement penchée sur le sujet l’an dernier. Sa trouvaille? Je vais vous l’expliciter de ce pas…


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Elle a tout d’abord été intriguée par un drôle de phénomène qui est en train de se produire à Ubud, une commune de 35.000 habitants de l’île tropicale de Bali, en Indonésie. Y est né Hubud, un vaste espace de coworking à la fine pointe de la technologie, qui attire les talents occidentaux comme des mouches : on y trouve à présent de jeunes experts de renommée internationale dans différents secteurs - programmation, artistes numériques, consultants, etc. -, tous issus de pays occidentaux. Ces Américains et Européens vivent là comme dans un coin de paradis, gougounes aux pieds, short fleuri et T-shirt ‘Escape the City’ : ils passent quelques heures par jour, ou par semaine, sur leur ordinateur portable, et le reste du temps, ils font du kitesurf, vont au resto et rigolent le soir, sur la plage, avec leurs chums.


Et elle s’est demandée si ces talents-là avaient bel et bien trouvé la meilleure façon de travailler qui soit. Oui, elle s’est demandée s’ils ne préfiguraient pas ce qui nous attendait tous, ou à peu près, dans les prochaines décennies.


Avec l’aide de son étudiante Daria Evdokimova, elle a décidé d’en avoir le coeur net. Elles ont fait un tour à Ubud, discuté avec quelques-uns de ces «nomades numériques», puis lancé un sondage à l’échelle de la planète auprès de ceux qui vivent à présent de cette manière-là. C’est qu’Ubud n’est plus une exception : il existe même un palmarès annuel des lieux les plus hots aux yeux des nomades numériques, la NomadList - pour information, le top 5 est accaparé par la Thaïlande, avec, dans l’ordre, Bangkok, Ko Samui, Chiang Mai, Ko Lanta et Phuket.


Ce sondage leur a permis, dans un premier temps, d’avoir un portrait assez précis des nomades numériques :


> Surtout des milléniaux déçus. 42% des nomades numériques sont aujourd’hui des milléniaux - nés entre 1980 et 1996 - qui ont été dés par leurs premières expériences professionnelles. Sinon, 34% d’entre eux sont des milléniaux qui réalisent leur rêve avant même d’avoir occupé un poste de travail traditionnel, à savoir «voir du pays». Quant aux autres, aucune catégorie particulière ne les réunit vraiment.


> Les plus riches gagnent en moyenne 8.000 $ US par mois. Ceux-ci se rangent en général dans trois catégories profesionnelles :


- des travailleurs indépendants sur le plan financier (ils ont assez de quoi vivre grâce à des placements financiers);


- des serial entrepreneurs (ils ont l’habitude de lancer toutes sortes de start-ups, sachant vite abandonner celles qui ne marchent pas et booster celles qui marchent);


- des ingénieurs hyper doués (leurs talents sont tels que les grandes entreprises payent leurs services à prix d’or sans rechigner).


> La vaste majorité gagnent en moyenne 1.000 $ US par mois. C’est nettement moins que ce qu’ils pourraient gagner s’ils avaient décidé d’occuper un emploi classique dans leur pays d’origine, mais il faut souligner que les nomades numériques prisent systématiquement les pays offrant une belle qualité de vie à petit prix, comme l’Indonésie et la Thaïlande.


Puis, les deux chercheuses ont gratté sous le vernis de l’image d’Épinal du nomadisme numérique. Elles ont demandé aux personnes sondées s’il y avait des bémols à leur vie a priori paradisiaque. Et c’est là qu’elles ont eu quelques surprises :


> Une stagnation professionnelle. Nombre d’entre eux ont constaté qu’ils stagnaient sur le plan professionnel : par exemple, là où ils avaient l’habitude de concevoir des sites Web pour des clients, il leur est de plus en plus demandé de juste gérer les mises à jour et de régler de petits pépins. Bref, plus le temps passe, moins ils trouvent leur travail stimulant, pour ne pas dire riche sur les plans intellectuel et émotionnel.


> Une illusoire indépendance. Nombre d’entre eux pensaient devenir libres comme l’air, mais ce n’est pas vraiment ce qui se produit : leur fragilité financière leur impose de vivre dans des lieux où la vie n’est pas chère, de restreindre leurs voyages à l’étranger, de s’offrir des extras, etc. Du coup, ils deviennent parfois plus dépendants qu’auparavant de leur client principal.


> Une angoissante incertitude liée à la vie de freelance. Il est complexe de dénicher de nouveaux contrats ou projets à distance, ce qui accroît l’angoissante incertitude quant à l’avenir liée à la vie de freelance. Si bien que certains vivent des périodes de stress intense lorsqu’il y a de moins en moins de travail qui se profile à l’horizon.


> Une charge administrative trop lourde. Nombre d’entre eux trouvent pénible de devoir tout gérer eux-mêmes : la négociation des contrats, le suivi des paiements, le remplacement du matériel tombé en panne, etc. (toutes choses dont se charge un employeur traditionnel).


> Une image négative à traîner. Nombre d’entre eux souffrent du fait que leur crédibilité est minée par les clichés véhiculés sur leur compte, comme ces photos qu’on trouve sur le Web de jeunes vautrés sur le sable fin et bercés par le rythme des vagues, un ordinateur portable à leurs côtés. Cela leur fait même perdre des contrats, des clients finissant par croire qu’ils les payent plus pour se faire bronzer sur la plage que pour vraiment travailler.


Résultat? Les désillusions sont grandes. Sur le plan financier, en particulier : près de 60% des nomades numériques sont endettés à hauteur de plus de 60.000 $ US, ce qui rend leur situation on ne peut plus précaire; d'ailleurs, plusieurs en viennent à mener de front deux jobs pour boucler leurs fins de mois (professeur de yoga, enseignant d'anglais, etc.). Mais aussi sur le plan professionnel : nombre d’entre eux finissent par considérer leur nomadisme comme une simple parenthèse qu’ils s’offrent, et se font à l’idée qu’il va leur falloir, dans un avenir assez rapproché, revenir au bercail et reprendre un emploi fixe.


Du coup, le sentiment d’être un pionnier d’un nouvel art du travail s’amenuise à mesure que le temps passe, semaine après semaine, mois après mois. Car le nomadisme numérique est alors perçu de plus en plus comme une expérience de vie, et non comme un changement de vie.


«Cette étude m’a fait perdre les lunettes roses que j’avais à propos du phénomène grandissant du nomadisme numérique. Je me disais qu’on assistait peut-être là à un changement de paradigme, à un début de révolution dans la façon dont on travaille, mais à présent je me dis plutôt que rares sont les personnes vraiment faites pour cette vie-là. Le nomadisme numérique - et de manière plus large le travail autonome - n’est vraiment pas fait pour tout le monde», dit Beth Altringer.


En passant, l’écrivain français Georges Roditi a dit dans L’Esprit de perfection : «Les nomades ne créent rien et les sédentaires sont trop sages. Pour une grande œuvre, il faut un aventurier qui reste à la maison».


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À propos de ce blogue

EN TËTE est le blogue management d'Olivier Schmouker. Sa mission : aider chacun à s'épanouir dans son travail. Olivier Schmouker est chroniqueur pour le journal Les affaires, conférencier et auteur du bestseller «Le Cheval et l'Äne au bureau» (Éd. Transcontinental), qui montre comment combiner plaisir et performance au travail. Il a été le rédacteur en chef du magazine Premium, la référence au management au Québec.

Olivier Schmouker

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