Pont Champlain, Maison Redpath, même combat

Publié le 27/02/2014 à 13:07

Pont Champlain, Maison Redpath, même combat

Publié le 27/02/2014 à 13:07

Crédit: Thomas1313 - Wikimedia Commons -CC BY-SA 3.0

Dites-moi, aimez-vous visiter des villes laides? Si oui, permettez-moi de vous suggérer Chemnitz, naguère Karl-Marx-Statd dans l’ex-Allemagne de l’Est sous le régime communiste. Son titre de gloire tenait à ce que s’y trouvait l’usine d’assemblage des Trabans, dites Trabies, autos horribles s’il en fut. Pour le reste, son paysage était constitué d’affreux édifices d’architecture soviétique, lourds, carrés, uniformes. J’espère qu’il s’est un peu amélioré depuis.


Des édifices dans le style de la résidence d’étudiants que le propriétaire de la maison Redpath entend construire sur le site actuel, une fois qu’il aura réussi à démolir ce monument du patrimoine de Montréal. Il aura beau jeu: il ne l’entretient plus depuis des lunes. Même que l’actuel maire de Montréal a dit que la maison Redpath était dangereuse... Il y a urgence!!!


Pourquoi allez-vous à Paris? Pour la tour Eiffel, pour la cathédrale Notre-Dame? Allez! avouez que vous aimez son architecture: la beauté vous y donne rendez-vous à chaque coin de rue. Allez-vous aussi dans les quartiers et banlieues au-delà du Périphérique où les immeubles sont des boîtes à beurre auxquels va sûrement ressembler la future résidence d’étudiants? «Enfin, disent certains, le terrain sera rentabilisé, valorisé.» Oh yeah?


Dites-moi, qu’est-ce que le patrimoine bâti sinon une image de nous-mêmes? On laisse des bâtiments se déglinguer parce qu’il coûterait trop cher de les entretenir. Quelle est alors son importance? Allez au musée McCord, consultez les vieilles photos de la collection Notman: voyez à quoi ressemblait le Golden Square Mile. Voyez ce qu’il en reste aujourd’hui. Il ne faut pas tout garder, bien sûr; mais il ne faut pas tout raser non plus. Ni tout oublier.


Pour l’instant, après des décennies de flottement, d’hésitation, de tergiversation, de tournage en rond, un moratoire de trente jours a été déclaré. Le temps de se faire vraiment une idée, paraît-il... Toutes ces années écoulées n’auraient pas suffi? Le temps plutôt que se déclenchent des élections et que le dossier soit évacué avec les décombres, non? Que le propriétaire sus-mentionné de mette à danser; il pourra passer son bulldozer.


Je laisse aux spécialistes de statuer sur la valeur «objective» de la maison Redpath. Mais, entre nous, si elle a survécu jusqu’ici aux diverses tentatives de la raser, c’est déjà significatif de qu’elle vaut. Sauf qu’il faudrait une politique du Patrimoine qui ait des dents. Et que suffisamment d’argent soit consenti non seulement à la protection du patrimoine bâti mais à sa réelle mise en valeur. Il faut cesser de jouer aux pompiers. Il faut de la vision. Sinon Montréal et tout le Québec en viendront à perdre leur âme.


J’exagère? À peine. Qui aime vivre dans la laideur, dans l’absence de mémoire? Qui peut le faire sans devenir un peu timbré? Qui?


Peut-être le Québec après tout. La façon dont se résoudra le débat sur l’avenir du pont Champlain fournira une réponse. Ce pont est-il seulement une infrastructure utile? Une infrastructure qui devra être plus solide que celle qu’elle va remplacer? Faudra-t-il se contenter, pour cela et pour des raisons de budget, que le futur pont soit anonyme et laid. Anonyme et laid.


Depuis qu’elle est existe, l’humanité a démontré sa soif de beauté. Et de mémoire. Voici plus de 15 000 ans, des gens qu’on a qualifiés de «primitifs» ont orné les parois de la grotte de Lascaux de peintures rupestres d’une incroyable qualité. Les Romains ont construit des aqueducs vertigineux pour transporter de l’eau fraîche parfois sur des centaines de kilomètres. De partout, sur la planète, les gens viennent les admirer. Sans se lasser.


Et on se satisferait d’un pont Champlain qui ne soit pas en lui-même un éloge à la beauté? Et à la mémoire qu’on veut léguer à nos descendants? Qu’on répande la nouvelle: le pont Champlain fait déjà partie de l’espace de Montréal, de notre patrimoine. Ce serait bien le boutte du boutte que cette nouvelle structure soit aussi mal conçue et mal bâtie que l’actuelle!


Nous nous vantons collectivement de vivre dans une société évoluée. Le hic, c’est que trop souvent ce qualificatif signifie «riche». C’est vrai que nous n’appartenons pas, en raison de notre niveau de vie, au Tiers-Monde. Avouons cependant que nombre de nos concepts et réflexes culturels n’expriment guère une société «évoluée».


Oui, le patrimoine à préserver, à entretenir et à construire peut coûter cher. Et encore... c’est parce que nous ne savons pas en prendre soin. Parce que nous ne nous sommes jamais sérieusement demandé ce qu’est le patrimoine et ce qu’il représente.


Oui, maison Redpath et pont Champlain, même combat!

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Normand Cazelais

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