Tahiti, le paradis de l'économie participative

Publié le 12/06/2017 à 06:06, mis à jour le 27/06/2017 à 15:52

Tahiti, le paradis de l'économie participative

Publié le 12/06/2017 à 06:06, mis à jour le 27/06/2017 à 15:52

La pêche traditionnelle, bientôt en mode participatif à Taiarapu... Photo: DR

Depuis que je suis à Tahiti, je ne cesse d'entendre parler d'initiatives entrepreneuriales plus intéressantes les unes que les autres. Leur point commun? Elles ont toutes un rapport assez étroit avec l'économie participative.


L'économie participative? Il s'agit d'un concept né à la fin du dernier millénaire des réflexions du penseur américain Michael Albert et de l'économiste américain Robin Hahnel. Ce modèle théorique de système économique se présente comme une alternative au capitalisme comme au communisme. Le principe est simple...


L'économie participative repose sur quatre valeurs fondamentales :


– L'équité;


– La solidarité;


– La diversité;


– L'autogestion.


Elle considère que les décisions économiques collectives doivent être prises par des conseils de consommateurs et de producteurs, suivant la méthode de l'autogestion (ex.: ce n'est pas au leader de trancher pour prendre la décision finale, mais à l'ensemble du conseil de s'entendre sur une décision finale qui ne soulève plus aucune contestation légitime). Chaque décision doit s'inscrire dans le cadre d'une planification participative. Quant à la rémunération, elle est déterminée non pas en fonction de la performance individuelle, mais plutôt des efforts fournis et des sacrifices consentis.


Autrement dit, chacun a voix au chapitre, et est même fortement incité à participer aux décisions qui le concernent tout autant que les autres. Et ce, pour le plus grand bien de la collectivité.


L'économie participative est-elle, donc, une nouvelle forme d'utopie? Un système économique chimérique où chacun agirait non pas en loup (capitalisme), mais bel et bien en citoyen? Ou encore, un système économique fantastique où chacun agirait non pas en mouton (communisme), mais bel et bien en citoyen? Non, mille fois non! J'en veux pour preuve les trois exemples concrets suivants, qui ont récemment vu le jour à Tahiti :


1. Un projet de rahui à Taiarapu


Une réunion d'information s'est tenue le mois dernier à la mairie de Tautira. Son objet : présenter le projet novateur de rahui concocté par le Centre de recherches insulaires et observatoire de l'environnement (Criobe).


Un rahui? C'est une période de temps durant laquelle toute pêche est interdite dans une zone déterminée, l'idée étant de permettre à la faune et à la flore de «grandir».


Ainsi, des scientifiques ont pu expliquer leur projet d'interdiction de pêche temporaire à Taiarapu, l'un des plus grands lagons de la presqu'île de Tahiti, à une population directement concernée par la raréfaction actuelle du poisson : 1 personne sur 3 pratique la pêche à Tautira, selon le dernier recensement. Ils avaient deux arguments solides pour les convaincre : d'une part, l'initiative permettrait d'innover, avec un rahui tournant, et non pas immuable; d'autre part, le projet pilote de rahui qui a été implanté à Teahup'o il y a de cela trois ans est couronné de succès, le poisson ayant décuplé, tout comme les revenus des pêcheurs locaux. Du coup, le projet a, semble-t-il, obtenu l'adhésion de tous, ou presque.


Ce que la cinquantaine de participants n'ont peut-être pas saisi sur le coup, c'est qu'ils venaient d'oeuvrer dans le cadre de l'économie participative. Car il y avait là des experts, des consommateurs et des producteurs. Et tous ensemble, ils ont adopté le projet suivant les règles de ce nouveau système économique, en acceptant notamment l'idée d'être désormais rémunérés non pas en fonction de leur seule performance individuelle, mais de leurs efforts et sacrifices.


2. Un premier budget participatif à Pira'e


Une enveloppe de 20 millions de francs pacifiques (255.000 dollars) a été consacrée l'an dernier par le conseil municipal de Pira'e à un tout premier budget participatif. L'idée, c'était d'inviter les citoyens – particuliers, associations, syndicats, écoles,... – à lui soumettre des projets de leur cru, les plus populaires d'entre eux étant ensuite concrétisés.


Une cinquantaine de projets ont été ainsi soumis. Et les élections ont récemment eu lieu. Résultat? Le projet d'aménagement d'un terrain sportif dans le quartier Maracana l'a emporté, recueillant 61 des 171 votes exprimés. À noter que l'enveloppe était si consistante que les quatre autres projets les plus populaires seront, eux aussi, réalisés, soit :


– Un parcours santé le long de la route du Belvédère;


– L'aménagement d'un abribus dans le quartier Walker;


– L'aménagement d'un jardin partagé dans le quartier Michelli;


– L'aménagement d'un autre jardin partagé, une fois de plus dans le quartier Maracana.


3. Un supermarché dont les clients sont copropriétaires


L'association Tama'api Coop a été fondée l'an dernier dans l'optique de créer un supermarché à nul autre pareil puisque les clients en seraient... les copropriétaires!


L'idée est lumineuse... Il suffirait à un client d'acquérir une action et d'effectuer tous les mois deux ou trois heures de travail pour devenir copropriétaire – le terme exact, ici, est sociétaire. Dès lors, il aurait accès à des produits naturels, à un prix accessible.


Selon Charles Lambert, le président de Tama'api Coop, il s'agira d'un supermarché participatif qui devrait ouvrir ses portes au courant de 2017. L'ensemble des décisions seront prises par les sociétaires. Des groupes de travail seront formés et se réuniront pour veiller à son bon fonctionnement (approvisionnement, logistique, stockage, etc.).


Ce projet novateur est venu à l'esprit de M. Lambert le jour où il a entendu parler de la Park Slope Food Coop, à Brooklyn (États-Unis) : ce supermarché participatif alimentaire compte aujourd'hui quelque 16.000 sociétaires et affiche un chiffre d'affaires d'environ 40 millions de dollars américains. Idem, en France, un supermarché participatif similaire, La Louve, a vu le jour en octobre dernier dans le 18e arrondissement de Paris, et il compte d'ores et déjà plus de 3.000 sociétaires.


Pour l'heure, le supermarché de la Tama'api Coop est en phase de démarrage. L'objectif premier est de rassembler assez de personnes intéressées par le projet pour commncer à le concrétiser; et ce, à coups de réunions d'information, ici et là. Un objectif qu'entend bien atteindre sous peu Charles Lambert : «C'est un beau pari sur l'avenir, car un pari appuyé sur de belles valeurs, à même de susciter l'adhésion d'un grand nombre de personnes», considère-t-il.


Voilà. Tahiti est aujourd'hui un splendide laboratoire de l'économie participative. Qui sait? Le futur, oui, notre futur, est peut-être bien en train de naître au sein de cet écrin de beauté perdu au milieu du Pacifique...


(Ce carnet de route a été rendu possible grâce à l'invitation du Tahiti Congrès Management & Ressources humaines 2017.)


*****


Espressonomie


Un rendez-vous hebdomadaire dans Les affaires et Lesaffaires.com, dans lequel Olivier Schmouker éclaire l'actualité économique à la lumière des grands penseurs d'hier et d'aujourd'hui, quitte à renverser quelques idées reçues.


Découvrez les précédents billets d'Espressonomie


Et la page Facebook d'Espressonomie


Et mon nouveau livre : 11 choses que Mark Zuckerberg fait autrement


 

À propos de ce blogue

ESPRESSONOMIE est le blogue économique d'Olivier Schmouker. Sa mission : éclairer l'actualité économique à la lumière des grands penseurs d'hier et d'aujourd'hui. Ce blogue hebdomadaire présente la particularité d'être publié en alternance dans le journal Les affaires (papier/iPad) et sur Lesaffaires.com. Olivier Schmouker est chroniqueur pour Les affaires et conférencier.

Sujets liés

Économie

Sur le même sujet

L'économie du Québec rebondit en juin, grâce à la construction

Mis à jour à 12:58 | lesaffaires.com

La grève de mai dans le secteur de la construction a vite été oubliée.

Le meilleur investissement qui soit: vous-même!

Mis à jour le 25/09/2017 | Olivier Schmouker

CHRONIQUE. Une opinion partagée par le champion de MMA Georges St-Pierre comme par le prix Nobel d'économie Gary Becker.