Milléniaux vs. baby-boomers, le film apocalyptique

Publié le 06/08/2018 à 06:06

Milléniaux vs. baby-boomers, le film apocalyptique

Publié le 06/08/2018 à 06:06

Le film «Inuyashiki» a été projeté au festival montréalais Fantasia... Photo: Inuyashki.

Parfois, le hasard fait incroyablement bien les choses… Je feuilletais le programme du festival de cinéma Fantasia lorsque mes yeux se sont transformés en deux billes rondes : le film japonais Inuyashiki allait être projeté dans les prochains jours !


Inuyashiki ? Ce nom ne vous dit sûrement rien, et ne m’aurait rien dit non plus si, l’année dernière, je n’étais pas tombé – toujours par hasard – sur le manga intitulé Inuyashiki – Last Hero du mangaka Hiroya Oku lors d’un autre événement montréalais, l’Otakuthon, dédié à la culture populaire japonaise (bandes dessinées, dessins animés, jeux vidéo,…). Un manga qui m’avait passionné au point d’en dévorer les premiers tomes dans les semaines qui ont suivi. Un manga aussi original que profond…


Ichiro Inuyashiki est un pauvre type âgé de 58 ans, il paraît nettement plus vieux, voûté et faiblard qu’il est. Sa femme ne cesse de lui crier dessus et de lui donner des ordres, d’un air hautain. Ses deux adolescents ont honte de lui, et ne répondent même pas à ses appels lorsqu’il veut leur dire quelque chose au cellulaire. Au travail, c’est pire : son boss l’humilie devant tout le monde, ce qu’il endure en silence, de peur de perdre son emploi. En résumé, Ichiro Inuyashiki n’est qu’un raté aux yeux de tous… ainsi qu’aux siens.


Un soir, il n’en peut plus, il va pleurer tout seul dans son coin, au beau milieu d’un jardin public désert de Tokyo. Mais ce qu’il ne sait pas, c’est qu’un étudiant déprimé et silencieux, Hiro Shishigami, est assis non loin de là, sur un banc. Et surtout, qu’un ovni en perte de contrôle va s’écraser sur eux, les réduisant instantanément en poussière!


Le lendemain matin, il se réveille seul dans le parc, croyant s’être assoupi. En vérité, il a été «ressuscité» par les extraterrestres, tout comme l'étudiant, et transformé en un cyborg d’une puissance phénoménale. Ce n’est que peu à peu qu’il va découvrir ce qui lui est arrivé, et par la même occasion, ses pouvoirs plus extraordinaires les uns que les autres.


Autrement dit, lui qui n’était qu’une mauviette devient un super-héros. Le vieil homme décide dès lors de devenir utile à la société, et se voue au Bien, notamment en se faufilant discrètement dans les hôpitaux pour y guérir, par simple apposition des mains, des enfants atteints de maladies incurables.


Pendant ce temps, Hiro Shishigami, lui, se livre au Mal, notamment en se faisant un plaisir sadique de massacrer des familles parfaitement heureuses. Si bien qu’inévitablement les deux cyborgs vont devoir finir par s’affronter, l’enjeu étant ni plus ni moins que le destin de l’humanité.


J’imagine que l’image vous a sauté aux yeux comme moi lorsque j’ai découvert le manga, et encore davantage quand j’ai vu le film du réalisateur Shinsuke Sato : nous avons là un spectaculaire conflit générationnel, les milléniaux vs. les baby-boomers!


Un conflit que nous connaissons tous aujourd’hui, que l’on soit au Japon ou au Québec. Un conflit qui ne fait que s’amorcer et qui s’annonce, à bien des égards, dévastateur (ex. : comment les milléniaux vont-ils arriver à supporter le coût financier des retraites des baby-boomers ? Personne n’est aujourd’hui capable de répondre à cette interrogation…). Un conflit qui se traduit dans le film par une scène finale époustouflante, digne des plus grands films d’action hollywoodiens, les deux cyborgs faisant exploser de manière hyper réaliste tout un quartier de Tokyo, à force de percuter en plein vol des gratte-ciel et de s’envoyer des nuées de missiles.


Mine de rien, Inuyashiki braque les projecteurs sur un phénomène que, vous comme moi, nous feignons d’ignorer : nos sociétés sont vieillissantes si bien que, si jamais nous ne faisons rien pour nous adapter à ce changement démographique, nous allons tous droit dans le mur ; et ce, au risque d’en arriver, comme dans le manga d’Hiroya Oku, à un conflit tragique, pour ne pas dire catastrophique.


Quelques chiffres vont vous permettre de réaliser que je n’exagère pas :


– Le premier tournant de 2023. D’ici à peine 5 ans, il y aura au Québec plus de «vieux» que de «jeunes» : le nombre des 65 ans et plus surpassera celui des moins de 20 ans en 2023 très précisément, selon les données de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ).


– Le second tournant de 2033. Au Québec, c’est en 2033 que le nombre de décès surpassera celui des naissances. Nous entrerons alors dans une période de déclin démographique.


– Un boom des octogénaires. Les personnes de 80 ans et plus devraient être au nombre de 1,2 million en 2061, comparativement à 329.000 en 2011. Par ailleurs, le Québec devrait compter 33.600 centenaires en 2061, alors qu’il y en avait 1.200 en 2011.


– 1 sur 4. En 2061, les 65 ans et plus devraient représenter 28,5% de la population, toujours selon l’ISQ. Soit une part comparable à celle des 20-44 ans (28,7%) et supérieure à celles des 45-64 ans (22,7%) et des moins de 20 ans (20,1%).


Bref, la situation promet d’être explosive sur le plan socioéconomique, comme l’illustre à merveille Inuyashiki. Car les frictions seront vives entre les générations, chacune d’entre elles refusant sûrement de «trinquer» pour les autres. À moins, je le souligne, d’anticiper l’inévitable avec doigté…


C’est qu’il y a bel et bien moyen de corriger le tir avant qu’il ne soit trop tard. Si, si… Je l’ai noté en parcourant différentes études sur le sujet, des études en provenance d’Australie, l’un des rares pays où l’on tente fort à propos de comprendre et prévenir le péril générationnel à venir.


Peter Gahan est le directeur du Centre du leadership en milieu de travail de l’Université de Melbourne. Avec Josh Healy, l’un des chercheurs du Centre, il a noté que nous véhiculons tous des stéréotypes à propos des personnes âgées au travail, du genre «les vieux sont moins motivés», «les vieux sont réticents à apprendre les compétences nécessaires pour faire du bon boulot, «les vieux sont résistants au changement ainsi qu’à la technologie», etc. Des stéréotypes qui sont, bien entendu, sans fondement.


Or, nous avons tout intérêt à écarter nos oeillères à leur sujet, car il semble devenu incontournable de recourir davantage à la main-d’oeuvre âgée dans les années à venir, si l’on entend éviter le choc économique résultant d’un départ massif et irréversible des baby-boomers, d’après les travaux des deux chercheurs australiens : «Le milieu du travail est en pleine mutation, ne serait-ce qu’en raison des changements démographiques et technologiques qui s’annoncent, notent-ils. La présence de tous les savoirs va donc être déterminante dans les prochaines années, histoire d’éviter d’être trop brassés par les turbulences qui se profilent à l’horizon. Et en particulier celle des travailleurs expérimentés, pour ne pas dire âgés, forts de talents et de compétences on ne peut plus précieuses.»


Et d’ajouter : «Cela étant, il ne servirait à rien, ou presque, de se contenter de faire tavailler les gens plus longtemps. Il est impératif de faire évoluer les rôles des uns et des autres. Par exemple, un employé qui, physiquement et psychiquement, n’est plus prêt à donner son 110% en raison de son âge pourrait se révéler très utile à l’entreprise en jouant un nouveau rôle, comme celui de mentorer les nouvelles recrues ou de soulager des employés clés de tâches secondaires qui leur grugent beaucoup de temps».


Ce n’est pas tout. Il nous faut aller plus loin, et adopter un tout nouveau regard sur des concepts comme «la retraite» et «la carrière», d’après eux : «Fini le temps où l’on entrait dans une entreprise en se disant qu’on allait y passer toute notre vie professionnelle, avancent-ils. Fini même l’idée de fidélité. Chacun se doit maintenant d’aller là où il pourra simultanément grandir et faire évoluer l’écosystème dans lequel il évolue, aussi souvent que nécessaire. Ce qui implique des changements fréquents d’employeur, mais aussi de profession.»


En Nouvelle-Zélande, un récent sondage auprès de 500 PME a mis au jour la fait que 80% d’entre elles n’avaient aucune politique managériale particulière à l’égard des employés âgés, c’est-dire de 50 ans et plus. Ceux-ci sont traités comme les autres. Ce qui est une erreur en soi, comme on l’a vu.


Pis, ils sont, en vérité, discriminés. Le même sondage a en effet permis de découvrir que les managers de ces PME estimaient que des «barrières invisibles» existaient dès lors qu’il était question d’embaucher un candidat âgé de 50 ans et plus. Ce qui se vérifie plus dans certains secteurs d’activité que dans d’autres : si, tous secteurs confondus, 65% des managers pensent que de telles barrières existent, le pourcentage grimpe à 80% dans le secteur Information, médias et télcommunications, 74% dans Agriculture, foresterie et pêche, 73% dans Construction, 72% dans Commerce de gros ainsi que 71% dans Hôtellerie et restauration.


«Cette discrimination inconsciente résulte de nos stéréotypes à l’égard des employés âgés, a confié au New Zealand Herald Paul Jarvie, directeur, sécurité et relations d’emploi, de l’Employers and Manufacturers Association (EMA). Et elle va nous mener collectivement droit dans le mur, à moins de voir nos milieux de travail d’un tout nouvel oeil.»


Il se trouve que l’EMA a récemment dévoilé un white paper intitulé Act now age later: Unlocking the potential of our ageing workforce dans lequel il est préconisé d’explorer différentes pistes de solution en ce sens:


– Formation. Arrêter d’attribuer les programmes de formation en fonction de l’âge des employés (on le sait bien, la priorité est souvent donnée aux jeunes…);


– Multigénérations. Multiplier les occasions de faire travailler ensemble les employés de différentes générations;


– Tâches. Reconfigurer la liste des tâches des employés âgés afin des les amener à utiliser, petit-à-petit, plus leurs soft skills et moins leurs hard skills;


– Santé. Soutenir des activités bénéfiques pour la santé qui sont adaptées aux employés âgés (ex.: ne plus se contenter d’offrir des rabais pour des séances au gym, et proposer des rabais à des séances de marche sportive en groupe);


– Etc.


Des solutions existent, donc. Reste à chacun d’entre nous de prendre conscience du péril générationnel que nous encourons, et à agir subtilement en conséquence. À saisir que nous avons tous à gagner à aller franchement vers l’autre, aussi différent soit-il. Et à nous adapter, au lieu de nous buter, comme cela se produit de manière apocalyptique dans le manga et le film Inuyashiki.


En passant, l’écrivain français Michel Houellebecq a confié au Figaro : «Aujourd’hui, il est interdit à un vieux d’être vieux».


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