Les garçons moins bons que les filles à l'école: la faute aux CPE?

Publié le 21/03/2017 à 06:06, mis à jour le 21/03/2017 à 06:27

Les garçons moins bons que les filles à l'école: la faute aux CPE?

Publié le 21/03/2017 à 06:06, mis à jour le 21/03/2017 à 06:27

Des années de souffrance, pour certains... Photo: DR

Il y a pile 20 ans, Pauline Marois, alors ministre de l'Éducation au sein du gouvernement Bouchard, dévoilait la nouvelle politique familiale du Québec. Dans la foulée ont vu le jour les fameuses «garderies à 5 dollars», qui traduisaient la volonté gouvernementale d'un accès à la garde d'enfant en bas âge pour tous. L'objectif premier de cette politique était simple : favoriser l'épanouissement des enfants le plus tôt possible, dans l'optique d'améliorer leur performance scolaire par la suite.


C'est ainsi qu'ont été créés les Centres de la petite enfance (CPE), dédiés à la garde et à l'éducation des jeunes enfants : en 1997, seuls les enfants de 4 ans y avaient accès, sachant que la maternelle à temps plein devenait en parallèle accessible gratuitement à tous les enfants de 5 ans; puis cela a été étendu aux enfants de 3 ans en 1998, de 2 ans en 1999 et enfin de 0 à 2 ans en 2000. Ces Centres avaient – et ont toujours – une triple mission éducative :


– Veiller au bien-être, à la santé et à la sécurité des enfants;


– Offrir un milieu de vie propice à la stimulation de leur développement, tant physique que cognitif;


– Prévenir l'apparition ultérieure de difficultés d'apprentissage, de comportement ou d'insertion sociale.


Bien. Maintenant, se pose une question, tout à fait légitime : «Cette politique a-t-elle vraiment porté fruit?»


Cette interrogation, deux professeurs d'économie ontariens se la sont posée : Michael Kottelenberg, du Huron University College à London, et Steven Lehrer, de l'Université Queen's à Kingston. Dans leur récente étude intitulée Does Quebec's subsidized child care policy give boys and girls an equal start?, ils ont regardé si les CPE et autres garderies en milieu familial du Québec – qui se devaient d'offrir, elles aussi, des places à 5 dollars la journée – avaient eu la moindre incidence sur le parcours scolaire des enfants; et ce, en fonction du sexe.


Résultat? Il est clair et net :


> Aucun lien de cause à effet. En général, le passage par un CPE ou une garderie en milieu familial n'avantage en rien les filles par rapport aux garçons pour la suite de leurs études. Ce n'est donc pas la faute des CPE si les garçons sont aujourd'hui, de manière générale, moins bons à l'école que les filles au Québec.


Tout ça pour ça? me direz-vous. Minute, je n'ai pas fini...


Les deux chercheurs ontariens ont remarqué quelque chose de curieux dans le cadre de leur analyse. Un détail qui, l'air de rien, change tout. De quoi s'agit-il? Eh bien, ils ont noté deux choses :


– Un développement distinct. La variance et le kurtosis du développement cognitif des filles sont plus élevés que ceux des garçons. Autrement dit, dès la sortie du CPE, les filles sont, en général, plus développées sur le plan intellectuel que les garçons.


– Une activité et une attention distinctes. La variance, le coefficient de dissymétrie et le kurtosis de l'hyperactivité et de l'inattention des garçons sont plus élevés que ceux des filles. Autrement dit, dès la sortie du CPE, les garçons sont, en général, plus sujets à l'hyperactivité et au déficit d'attention que les filles.


Qu'est-ce à dire, au juste? Tout bonnement que l'absence de lien de cause à effet entre le passage au CPE et la performance scolaire qui s'ensuit n'est qu'un leurre. Oui, un leurre qui masque, en vérité, une divergence de développement et de comportement entre les garçons et les filles qui se produit dès leur plus jeune âge. Et une divergence, soulignons-le, suffisante pour permettre aux filles d'afficher de meilleurs résultats à l'école que les garçons.


Une question de culture


Mais alors, d'où provient cette divergence si ce n'est du CPE? La réponse, les deux chercheurs ontariens l'ont trouvée, en creusant davantage dans leurs données. Elle est limpide :


> La faute aux parents. Les garçons ne sont pas éduqués comme les filles à la maison, et cela joue en leur défaveur par la suite, en particulier à l'école. Et ce phénomène s'est accentué depuis l'avènement des CPE en raison du fait que les parents ont dès lors tenu plus que jamais à avoir du «temps privilégié» avec leurs enfants lorsqu'ils étaient ensemble (en début et fin de journée ainsi qu'en fin de semaine).


«L'introduction de la nouvelle politique familiale a provoqué des changements substantiels dans la manière dont les parents s'occupaient de leurs enfants en bas âge, des changements qui ont globalement eu des impacts négatifs pour les garçons», disent MM. Kottelenberg et Lehrer dans leur étude, en précisant que «les garçons ont dès lors partagé avec leurs parents moins d'activités épanouissantes que les filles».


Et de citer trois exemples concrets qui ressortent nettement de leurs données :


– Les parents ont le réflexe de se livrer avec leur garçon à des activités qui lui plaisent. Ce qui a pour effet de l'amener vers la facilité, et non pas vers la nouveauté et le défi. À noter qu'il n'en va pas de même avec leur fille, qui, elle, est davantage incitée à découvrir de nouvelles choses.


– Les parents ont le réflexe de pousser leur garçon à pratiquer très tôt un sport, ou à tout le moins à se livrer à un jeu physique sur une base régulière. En revanche, l'exact contraire se produit avec leur fille.


– Les parents prennent aisément l'habitude de lire chaque jour une histoire à leur fille, mais pas à leur garçon. Idem, ils ont plus le réflexe d'amener leur fille à la bibliothèque municipale que leur garçon.


«En résumé, les parents sont prompts à se livrer à des activités éducatives avec leur fille et à des activités récréatives avec leur garçon. Ce qui fait toute une différence par la suite dans le cursus scolaire de chacun», disent les deux chercheurs ontariens.


La question saute aux yeux : «Les parents québécois sont-ils donc de mauvais parents?» La réponse va de soi : non, mille fois non. Nous ne sommes pas de mauvais parents, mais des parents biaisés culturellement, victimes d'idées à la fois reçues et éculées à propos des filles et des garçons. Des parents biaisés tout autant que d'autres, soit dit en passant : d'autres études menées récemment au Danemark, en Norvège et en Espagne ont mis en évidence que les a priori des parents par rapport à l'éducation à apporter aux garçons et aux filles influençaient grandement la performance scolaire des enfants, chaque fois à l'avantage des unes et au détriment des autres, selon MM. Kottelenberg et Lehrer. Par conséquent, le phénomène est – malheureusement, en un sens – mondial.


La bonne nouvelle dans tout ça, c'est que le mal est identifié, et donc annihilable : «Il suffirait pour les parents d'orienter davantage les garçons vers des activités éducatives et davantage les filles vers des activités récréatives pour corriger le tir», estiment les deux chercheurs ontariens. Tout simplement.


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Espressonomie


Un rendez-vous hebdomadaire dans Les affaires et Lesaffaires.com, dans lequel Olivier Schmouker éclaire l'actualité économique à la lumière des grands penseurs d'hier et d'aujourd'hui, quitte à renverser quelques idées reçues.


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À propos de ce blogue

ESPRESSONOMIE est le blogue économique d'Olivier Schmouker. Sa mission : éclairer l'actualité économique à la lumière des grands penseurs d'hier et d'aujourd'hui. Ce blogue hebdomadaire présente la particularité d'être publié en alternance dans le journal Les affaires (papier/iPad) et sur Lesaffaires.com. Olivier Schmouker est chroniqueur pour Les affaires et conférencier.

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