Le coût ahurissant du harcèlement sexuel au travail

Publié le 23/11/2017 à 06:06, mis à jour le 23/11/2017 à 06:13

Le coût ahurissant du harcèlement sexuel au travail

Publié le 23/11/2017 à 06:06, mis à jour le 23/11/2017 à 06:13

Des agissements ignominieux aux conséquences désastreuses... Photo: DR

#MoiAussi, #BalanceTonPorc,... L'heure est au Grand Déballage, et c'est tant mieux. Oui, c'est tant mieux, car il est révoltant que le harcèlement sexuel ait été si longtemps toléré, en particulier au travail. C'est que ces agissements ignominieux sont inacceptables non seulement – c'est évident – d'un point de vue moral, mais aussi – et ça, c'est moins connu – d'un point de vue... économique. Explication.


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Je suis tombé sur une étude récente intitulée The economic and career effects of sexual harassment on working women, signée par trois professeurs de sociologie : Heather McLaughlin, de l'Université d'État de l'Oklahoma à Stillwater (États-Unis); Christopher Uggen, de l'Université de Minnesota à Minneapolis (États-Unis); et Amy Blackstone, de l'Université du Maine à Orono (États-Unis). Cette étude, menée bien avant le Grand Déballage actuel, s'intéresse à l'éventuel impact que peut avoir le harcèlement sexuel sur la carrière, et par suite sur les finances, des femmes qui en sont victimes au travail.


Pour s'en faire une idée, les trois chercheurs américains ont fouillé dans une base de données intitulée Youth Development Study, en se penchant sur un échantillon de 1.105 femmes du Minnesota qui étaient en 1998 dans une classe équivalente à la secondaire 3. Celle-ci leur permettait d'une part de suivre l'évolution précise de leur carrière, et d'autre part d'avoir accès à certaines informations personnelles pointues, notamment le fait qu'elles aient été victimes, ou pas, de harcèlement sexuel au travail. Du coup, il leur devenait possible de voir si le seul harcèlement sexuel avait, ou pas, une incidence sur la vie professionnelle et économique des victimes.


Ce n'est pas tout. Les trois chercheurs ont, de surcroît, rencontré en personne nombre de victimes avérées, histoire d'obtenir des informations de première main concernant les conséquences du harcèlement sexuel. Autrement dit, il s'agit là d'un travail en profondeur.


Résultat? Accrochez-vous bien :

Percent of working women who change jobs (2003-2005). Source : McLaughlin, etc.


> Elles changent d'emploi pour s'enfuir. 80% des victimes ont changé d'emploi dans les deux années qui ont suivi le début du harcèlement sexuel. En guise de comparaison, seulement la moitié des femmes qui, elles, n'ont pas été victimes de harcèlement sexuel durant la même période de temps ont changé d'emploi. Autrement dit, «les femmes harcelées sont 6,5 fois plus susceptibles de changer d'emploi à court terme que les autres», note l'étude.


Les entrevues avec les victimes ont mis au jour le fait que certaines s'en vont pour échapper à l'emprise du harceleur, mais aussi que d'autres s'en vont dégoûtées par la passivité de leur employeur. Ainsi, Rachel, qui travaillait dans une chaîne de restauration rapide, a dit qu'elle était «complètement écoeurée» par l'absence de réaction de l'employeur à la suite de sa plainte auprès des ressources humaines et qu'elle avait, en conséquence, préféré partir. L'idée est alors de «s'extraire d'un milieu de travail toxique», comme l'illustre Hannah, qui travaillait pour une agence de publicité : «J'ai fini par réaliser que cela me demanderait une énergie folle pour faire bouger les choses au sein de l'agence, si bien que j'ai choisi d'aller voir ailleurs», a-t-elle confié aux chercheurs.


 



« Un impact psychologique comparable à celui d'une maladie chronique, d'une incarcération, ou encore d'une agression physique. »


> Elles souffrent de stress financier. Lorsque les victimes changent d'emploi, elles prennent, en général, ce qui se présente à elles, et donc, y perdent d'un point de vue financier. «L'important, c'était d'être loin de tout ça, d'aller dans un milieu a priori moins propice au harcèlement. Peu importait si cela me demandait de ne plus manger que du riz le midi et de vivre, au bureau, dans l'anonymat le plus complet», a témoigné Lisa, une gestionnaire de projets.


Du coup, les victimes de harcèlement sexuel au travail se mettent à souffrir de stress financier, c'est-à-dire qu'elles ressentent vivement l'impression de ne plus avoir de contrôle sur leur situation financière, ce qui débouche sur une véritable détresse psychologique. Or, d'autres études ont récemment montré que le stress financier avaient un impact dévastateur pour les employés : par exemple, l'indice du mieux-être de la Financière Sun Life montre que 29% des Canadiens se disent aujourd'hui distraits au travail, tout simplement parce qu'ils ne peuvent s'empêcher de penser à leur finances; idem, une étude de Manuvie révèle que les personnes en mauvaise situation financière ont une productivité inférieure de 16% par rapport à celle des personnes en bonne santé financière. Tout cela, on s'entend, est considérable.


«Quant à l'impact psychologique du stress financier dû à la fuite d'un milieu de travail toxique, il est comparable à celui d'une maladie chronique, d'une incarcération, ou encore d'une agression physique», notent les trois chercheurs dans leur étude. Ce qui nuit directement à l'évolution de la carrière des personnes concernées : «Celle-ci se met dès lors à stagner, voire à régresser», disent-ils.


C'est clair, les conséquences humaines comme économiques sont dramatiques. Ni plus ni moins. D'autant plus que cela survient fort souvent au tout début de la carrière des jeunes femmes : «Celles à qui cela arrive dans la vingtaine affichent, durant leur trentaine, une carrière nettement moins reluisante que celle qu'elles pouvaient espérer», indique l'étude.


Maintenant, un dernier point : qu'arrive-t-il aux victimes qui, elles, prennent la décision de ne pas s'enfuir au loin pour, au contraire, braver crânement leur harceleur, voire la passivité de leur employeur face au harcèlement sexuel? «En général, elles sont ostracisées, c'est-à-dire rejetées par l'équipe dans laquelle elles travaillent ainsi que par les managers en charge d'elles. Et leur carrière se trouve au point mort de manière durable», disent les auteurs de l'étude, sans ciller.


Quel gâchis! Non mais, quel gâchis! Tant de talents perdus. Tant de promesses avortées. Tant de merveilles éteintes. C'est affreux. Je pèse mes mots. Affreux.


Il est grand temps de briser le tabou, de mettre à bas les harceleurs et leurs complices silencieux, bref, de nettoyer à grandes eaux les écuries d'Augias. Car il en va de la santé des employés comme de celle des entreprises; et donc, de notre avenir commun.


Que retenir de tout cela? Ceci, à mon avis:


> Qui entend booster la santé de ses employés comme de son entreprise se doit de tout faire pour choyer les victimes de harcèlement sexuel. Il lui faut arrêter de mettre la tête dans le sable dès lors qu'on lui parle de harcèlement sexuel, et régler le problème comme il se doit, sans tarder. Sa priorité absolue doit consister à ôter au plus vite toute toxicité du milieu de travail. Puis, il doit accorder un soin particulier à l'évolution de la carrière de la victime, histoire d'éviter qu'elle n'aille voir ailleurs si l'herbe est plus verte.


En passant, la docteure française Marie-France Hirigoyen a dit dans Le Harcèlement moral : «Sous prétexte de tolérance, on devient complaisant».


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À propos de ce blogue

ESPRESSONOMIE est le blogue économique d'Olivier Schmouker. Sa mission : éclairer l'actualité économique à la lumière des grands penseurs d'hier et d'aujourd'hui. Ce blogue hebdomadaire présente la particularité d'être publié en alternance dans le journal Les affaires (papier/iPad) et sur Lesaffaires.com. Olivier Schmouker est chroniqueur pour Les affaires et conférencier.

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