Le naufrage de l'Europe: mutinerie sur l'euro et exode des cerveaux

Publié le 11/11/2014 à 13:32

Le naufrage de l'Europe: mutinerie sur l'euro et exode des cerveaux

Publié le 11/11/2014 à 13:32

L'Europe se meurt, l'Europe va peut-être mourir ! Plus morose que nos économistes québécois à l'égard de l'Europe économique... notre désarroi porte sur le saccage intellectuel des millions de cerveaux bien formés et de spécialistes en tous genres, nécessaires à la richesse industrielle, qui depuis le début des années 2000 s'enfuient littéralement du Vieux Continent ! Mutinerie élitiste et exode des cerveaux? La table est mise pour accompagner déflation et marginalisation d'une Union souvent construite à-la-va-vite, sans véritable concertation.


« Trouver un avenir meilleur, quittez le Portugal », tel est le message désespéré du Premier ministre portugais, Pedro Passos Coelho aux jeunes de son pays ! Aussi, la Commissaire européenne à la jeunesse et à l'éducation sortante, Androulla Vassiliou concluait récemment que « le rendez-vous manqué de l'Europe avec sa jeunesse compromettrait vraisemblablement sa prospérité, voire son avenir ! »


Bruxelles s'efforce certes de conjurer la tendance, de l'infléchir à coup de réglementations « incitatives » à l'immigration de talents spécialisés et de cerveaux capables d'innover, de moderniser, bref, de bien travailler, pour reprendre le mot. Si l'immigration attire aujourd'hui davantage les réfugiés économiques parfois moins formés, le rapatriement de cerveaux, la « rémigration » ne convainc toujours pas. Toujours 27% d'emplois spécialisés vacants dans les économies "sérieuses" de l'Union. Pour la seule industrie numérique, un déficit de 900 000 vacances est anticipé à l'horizon 2020. L'Allemagne, turbine essoufflée de l'Europe, appréhende le déficit prochain de plus d'un million de travailleurs spécialisés en génie et autres technologies appliquées.


Quelques autres données du palmarès funeste: depuis le début de l'an 2000, plus de 120 000 professionnels du savoir, chercheurs et scientifiques, s'expatrient annuellement à la recherche de salaires supérieurs, d'environnements propices à l'acquisition de connaissances de classe mondiale (i.e. américaine) et de reconnaissance... et de contextes d'affaires porteurs pour l'entrepreneurship et l'innovation sous toutes ses moutures ! L'Italie à elle seule s'est amputée de plus de 1,5 million de travailleurs au cours des 15 dernières années.


À qui la faute?


Les analystes sont nombreux à faire coïncider l'assèchement intellectuel de l'Europe avec l'adoption de l'Euro par quinze de ses membres. Ainsi, la très sérieuse publication du Council on Foreign Relations, Foreign Affairs, remarquait dans sa parution d'octobre, que les incertitudes quant à la valeur « yoyo » de l'Euro, les manipulations en tous genres et sa déclassification économique et financière expliquaient en grande partie l'exode des Belles Têtes... En un mot, comment paierons-nous demain les coûts d'une vie décente? L'éducation des enfants et tutti quanti? Où trouver les capitaux pour le réinvestissement à des fins de productivité accrue? Comment croire les dirigeants en constatant l'effondrement de l'Irlande, de l'Italie, de la Grèce, du Portugal, de l'Espagne et de la toujours aussi fantasque France? Qui oserait s'aventurer sous un tel climat de désespérance? Qui sera au rendez-vous mondain de la mégalopole entrepreneuriale récemment annoncée par les autorités françaises ?


Quelques repères


La mise en service, en 2011, de la carte bleue, calquée sur la très recherchée carte verte (« Green Card ») américaine, ne bénéficie toujours pas d'une demande intense. Moins de 20 000 visas ont été émis à ce jour. Or l'objectif recherché est de quelque 20 millions dans un horizon de moyen terme... La Grande Séduction doit, en conséquence, chercher ailleurs ses attraits.


Tout d'abord, la formation qui qualifie les compétences et les bonifie: salaires concurrentiels, autonomisation, mobilité et participation à l'effort d'innovation. Tout se passe comme si un diplôme européen, Grande-Bretagne et Europe du Nord en moins, était peu monnayable même en Europe.


Ensuite, l'assouplissement réglementaire au profit de règles d'investissement et de régimes fiscaux concurrentiels à l'échelle internationale pour la R&D, l'innovation et la modernisation industrielle. L'intention ici serait de motiver le retour de cerveaux prospères en affaires, bien capitalisés et risqueurs.


En résumé, un dépoussiérage de l'Eurocratie (les cyniques préféreront sans doute « l'Eurocrassie ») ou sa reconversion en conseillers d'affaires… Si la mise au point d'un dispositif centralisé est à bannir pour rapatrier les exilés européens de moins de 40 ans, la solution repose peut-être dans les mains des villes, ces nouvelles Cités-États, ces Barcelone, Lyon, Munich, Oxford et autres qui ont compris que richesse, souplesse et succès se conjuguent dans la proximité des cerveaux avec la réalité industrielle et sociale... Faudra agir vite car les Boston, Seattle, Cupertino et Tel Aviv de ce monde veillent... et savent bien s'occuper de leurs concitoyens!


Enfin, en présumant qu'un cadre de référence pour gérer le retour au bercail des Belles Têtes chercheuses et besogneuses soit bien structuré et incitatif au plan des affaires, industries de pointe et services à valeur ajoutée en priorité, nul doute que le prestigieux Palmarès annuel des 50 sociétés les plus innovatrices du Boston Consulting Group se réjouirait d'y rajouter quelques sociétés européennes aux quelques sept orphelines, incidemment allemandes, qui caracolent entre les 15e et 48e positions.


Qui osera en premier


Notre pari d'aujourd'hui penche vers une solution non-européenne à l'enjeu de la puissance scientifique, technologique et industrielle.


Si l'Europe actuellement effritée doit avoir un avenir dans la reconfiguration économique mondiale, fort est à parier, en effet, que ce bassin de consommateurs plutôt sophistiqués soit le prochain enjeu des tensions qui opposeront les grandes puissances à l'affût de ce pâturage. La filialisation de l'Europe est-elle le prix à payer pour stimuler le réflexe du retour, la « rémigration » des cerveaux qui ont si souvent permis à l'Amérique du Nord de se maintenir à la tête du peloton! En un mot, l'Europe est-elle condamnée à revoir ses enfants revenir comme gérants d'entreprises étrangères? Le parcours des Volvo et autres grandes fiertés européennes sera-il contagieux?


Les réponses sont à New York, Shanghai, Tokyo... peut-être, enfin, dans la Cité londonienne, ce cactus de l'Europe financière qui menace périodiquement de divorcer !


À y perdre son latin!


 

À propos de ce blogue

Gilles Cloutier cumule des activités d'administrateur de sociétés et de conseiller stratégique. À titre d'expert-conseil, il intervient auprès d'entreprises exportatrices dans des dossiers de partenariat d’affaires, de fusion-acquisition et d'ingénierie financière. Il intervient à titre de conférencier international au Canada et à l'étranger.

Gilles Cloutier

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