Les cryptomonnaies ne menacent pas le monde financier

Publié le 20/12/2017 à 15:20

Les cryptomonnaies ne menacent pas le monde financier

Publié le 20/12/2017 à 15:20

Leur valeur de marché fend le ciel comme un missile dirigé sur le système financier. Rien à craindre, rassurent pourtant ces dizaines d'économistes. Pour l'instant du moins.


De Oxford à Paris, de Londres à Francfort, la voix des économistes se veut surtout rassurante.  «Les cryptomonnaies ne constituent pas une menace pour la stabilité du système financier, que ce soit maintenant ou au cours des deux prochaines années», conclut le sondage mené conjointement par le Centre for Macroeconomics (CFM) et le Centre for Economic Policy Research (CEPR).


La majorité des spécialistes, qui évoluent au sein des grandes universités ou écoles de commerce d’Europe, pense que les marchés financiers traditionnels restent suffisamment isolés des développements du bitcoin ou autres. Malgré une capitalisation de 600 milliards de dollars en ce moment, les jetons numériques restent relativement petit par rapport à l’immensité de l'économie, s'accordent-ils à dire.


L’enquête d’opinions évite la lassante question de la bulle spéculative et demande plutôt si ces nouvelles technologies financières méritent ou non une régulation compte tenu du danger qu'elles représentent.


Une grande majorité des répondants (73%) étaient en désaccord ou fortement en désaccord avec l’idée que les cryptomonnaies constituent ou constitueront bientôt un risque systémique.



Un petit joujou ?


À l'instar du président de la Banque centrale européenne, beaucoup d’experts s’entendent sur la petitesse actuelle de ces actifs. Michael McMahon, de l’Université d'Oxford, pense qu’il manque encore une large adoption, «en particulier parmi les grands groupes d'investissement, pour constituer un risque sérieux».


Détachés des marchés conventionnels et de l’économie réelle, selon Ethan Ilzetzki, de la London School of Economics (LSE), le bitcoin et ses consoeurs d’internet restent «un jouet pour un segment très étroit des investisseurs».


Un autre professeur de l’établissement londonien apporte alors une nuance pertinente. «La crise de LTCM nous a appris qu'il suffit qu'une seule institution clé assume de gros risques pour mettre le système en péril. Étant donné que les cryptodevises ne sont soutenues par rien, elles sont un investissement extrêmement risqué», a souligné Wouter Den Haan.


Il fait référence à l’effondrement du fonds spéculatif Long Term Capital Management, dirigé à l’époque par un éminent économiste canadien, Myron Samuel Scholes qui avait reçu le Prix Nobel un an auparavant pour sa nouvelle méthode d’évaluation des produits dérivés. (Car oui, même un Prix Nobel d’économie peut se tromper).


Relativité


Petite parenthèse dialectique, le ton de ces analyses tranche avec le dénigrement ambiant. Ces penseurs de l’économie européenne semblent afficher plus de modération dans leur critique.


Car d’autres grosses têtes financières se bousculent pour cracher sur cet argent alternatif. Et c’est à celui qui décochera l’humeur la moins reluisante. Prix Nobel inclus. Jean Tirole (Nobel 2014) avait partagé tout son scepticisme dans une colonne du FT pour insister sur le manque total de valeur du bitcoin, sociale et financière. Un rêve de libertarien donnant la migraine aux pouvoirs publics, concluait-il.


Le même jour face aux caméras de Bloomberg, Joseph Stiglitz (Nobel 2001) avait lui plaidé l’interdiction du bitcoin, qui ne sert qu’à contourner les autorités et tire son prix délirant d’espoirs infondés. Tout en prenant soin de défendre l’outil transactionnel pouvant nous permettre d’avancer dans une économie numérique sans papier.


Lors de son dernier discours de l'année, même le gouverneur de la Banque du Canada a confié que les devises numériques l'empêchaient de dormir la nuit. «Acheter ces instruments, c’est acquérir des risques, ce qui revient à dire qu’investir dans ces instruments s’apparente davantage à un jeu d’argent», avait jugé Stephen Poloz.


Une rhétorique anti nettement moins théâtrale que «Bitcoin est le Diable», l’édito signé dans le New York Times il y a quatre ans par Paul Krugman (autre Prix Nobel, de 2008), à une époque où l’ancêtre des cryptomonnaies s’échangeait contre 720 $US (eh oui, 24 fois moins que le cours actuel!). 


Sous haute surveillance


Cela étant dit, la majorité des membres du panel de l’enquête CFM (61%) se montre aussi favorable à plus de régulation, en raison principalement des inquiétudes autour de «l'anonymat et l'opacité» des réseaux cryptographiques qui faciliteraient l'évasion fiscale et autres activités criminelles.



Naturellement, si la flambée des cryptomonnaies cette année annonce leur utilisation plus large comme alternative au dollar canadien, au billet vert ou au yen, les banques centrales perdront le pouvoir de stimuler l’économie en imprimant de l’argent.


Un professeur allemand de macroéconomie a alors mis le doigt sur un point sensible: le recul sur tous ces progrès technologiques. Car vouloir plus gendarmer sous-entend par exemple que les banquiers centraux possèdent un moyen technique de contrôler les pseudo-monnaies digitales.


Or, «nous ne comprenons même pas complètement le processus de transmission des bitcoins à l'économie réelle, mais nous débattons déjà de la surveillance réglementaire», note Philip Jung, de l’Université de Dortmund.



« Nous ne comprenons même pas la transmission des bitcoins à l'économie réelle »


Des défenseurs des cryptomonnaies dans les rangs des économistes européens s’opposent plus franchement à cette tentative de contrôle.


«À quoi sert une monnaie privée réglementée par le gouvernement», demande Jürgen von Hagen, de l’Université de Bonn, rappelant que ces innovations ont vu le jour pour éviter les effets pervers supposés de la réglementation gouvernementale sur la stabilité monétaire et financière.


Évidemment, mieux vaut prévenir que guérir. Mais il serait préférable d’employer une médecine douce afin de ne pas aseptiser l’innovation technologique.


Le professeur Ricardo Reis, de l’ Université de Columbia, propose à ce titre une régulation comparable à celle pour «l'or, l'argent, les cartes de baseball ou tout autre actif qui peut potentiellement émerger comme monnaie», ironise-t-il.


Il insiste en signalant que les autorités financières pourraient déjà commencer par serrer la vis aux banques d'importance systémique mondiale quant aux actifs spéculatifs qu’elles détiennent alors qu'elles ne devraient pas.


 

À propos de ce blogue

Une nouvelle ruée vers l’or, numérique cette fois? Une arnaque, un piège sans fonds? Le débat s'est intensifié fin 2017 alors que la valeur des «monnaies virtuelles» a rapidement passé le cap des 200 milliards de dollars. De la blockchain aux kitties, en passant par le bitcoin, qui ne voudrait pas exploiter ces filons technologiques? Mine de rien est un blogue qui cherche les pépites de l’info dans le monde de la crypto.

François Remy