Le coût écologique du minage, on s'en sacre?

Publié le 21/03/2018 à 16:00

Le coût écologique du minage, on s'en sacre?

Publié le 21/03/2018 à 16:00

Intervention technique dans l'entrepôt de Bitfarms. (Getty)

Lancée un mois plus tôt sur le site de l’Assemblée nationale, une pétition s’opposant au développement de l’industrie des cryptomonnaies au Québec en raison de leur impact environnemental ne rencontre pas vraiment un succès de foule.


Les auteurs y réclament un décret empêchant le producteur d’électricité Hydro-Québec d’offrir des tarifs préférentiels ou d’autres formes d’incitatifs à des entreprises actives dans le minage.


L’énergéticien et le gouvernement Couillard «doivent faire preuve de vision et d’exemplarité en matière de réchauffement climatique et poursuivre une réflexion qui aille au-delà des simples perspectives de gains économiques à court terme», expose le texte de la pétition.


Avec le 10 mai pour date limite, la proposition n’a rassemblé jusqu’ici qu’une petite centaine de partisans. Une fois la période de signature terminée, un député devrait en théorie la présenter à l’Assemblée. Elle pourrait ensuite être étudiée en commission mais l’exécutif québécois devra de toute façon y répondre de son côté.


Concédons que le secteur du minage de devises numériques, émergent mais particulièrement énergivore, pose un véritable enjeu environnemental.


Malheureusement, la question se voit souvent traitée sans grandes précisions. Comme dans cette pétition où on s’inquiète vaguement d’une consommation «dépassant déjà vraisemblablement la consommation annuelle nationale de 150 pays, considérés individuellement».


Les analyses catastrophistes de l’«Armaggedon» énergétique du réseau Bitcoin par exemple restent largement infondées, tempère-t-on chez Credit Suisse. La prétendue «croissance incontrôlée» de la demande en électricité avait déjà été brandie en épouvantail contre les opérateurs de centres de données ou les cultivateurs de marijuana, qui ont développé des solutions pour réduire leurs besoins.


S’il y n’y a aucune science prédictive exacte pour mesurer l’ampleur de cette problématique, certains faits ne trompent pas. Le patron d’Hydro-Québec, Éric Martel, a reçu des «centaines de propositions» venant tantôt de Chine ou de Russie. Ce qui représenterait des besoins de plus de 9000 mégawatts (MW) alors que la capacité totale de production s’élève à 37000 MW. 


Est-ce que Québec aurait alors tout intérêt à s’emparer du sujet et à se doter d’une stratégie gouvernementale dédiée? 


Couillard tend l’oreille


Plus enclin à adopter la blockchain que les cryptomonnaies, notre premier ministre a dernièrement avoué que le gouvernement prendrait un certain temps avant de se prononcer.


Philippe Couillard sait que le privé demeure bien plus réactif, et singulièrement le secteur financier. Il est aussi conscient que notre région attire tous les regards pour son électricité parmi les moins chères au monde (et ses hivers qui limitent les dépenses pour refroidir les rigs).


Mais le Premier québécois accordera un accueil chaleureux ou glacial aux crypto-entrepreneurs en fonction de leurs motivations.



«Si vous voulez venir chez nous juste pour brancher vos serveurs pour faire du mining de bitcoins, on n’est pas vraiment intéressé», a insisté Philippe Couillard lors du FERA 2018 (à partir de 1h25 sur la vidéo en lien).


En revanche, si l’intention consiste à participer à «la naissance d’un nouvel écosystème et à une véritable transformation technologique de la blockchain, en disant avoir besoin de la cryptomonnaie pour financer l’activité, là je tends l’oreille beaucoup plus», a-t-il développé, déplorant le manque de transparence des acteurs des monnaies numériques.


Les conduits auditifs de Philippe Couillard n’ont pas autant chauffé que le patron d’Hydro-Québec, laisse-t-on penser dans la communauté crypto provinciale.


Pionniers québécois


Le gouvernement parle bien plus volontiers avec sa société d’état qu’avec les directions des entreprises de mining, même locales.


Prenez le cador québécois Bitfarms qui dispose d’installations à Cowansville, Notre-Dame-de-Stanbridge, Farnham et Saint-Hyacinthe, totalisant pour l’heure une capacité énergétique de 27,5 MW.


Dans près de 200 000 pieds carrés et dans des proportions variées sont minés bitcoin, bitcoin cash, litecoin, dash et ether.



Son fondateur, président des opérations et directeur, Pierre-Luc Quimper, nous confiait dernièrement que l’extrême volatilité des cours du bitcoin et autres altcoins ne l’inquiétait pas, contrairement à la frilosité qui règne à Québec.


Le ministre des Ressources naturelles, Pierre Moreau, évoquait le mois passé des tarifs industriels spécifiques (entendez par là moins favorables) pour les entreprises de minage, notamment étrangères.


«Le gouvernement ne nous a pas rencontré. Alors que Bitfarms, c’est québécois. Toutes les décisions sont prises ici. Et surtout, nous générons des revenus au Québec et créons des centaines d’emplois au Québec», nous expliquait au début du mois au FERA Pierre-Luc Quimper, dont la priorité était de poursuivre la stratégie d’expansion.


La semaine dernière, Bitfarms a d’ailleurs annoncé un investissement de 250 millions $ à Sherbrooke, promettant la création de 250 emplois à temps plein et plus de 30 millions de revenus par an pour la ville au confluent des rivières Magog et Saint-François.


Le tout en ne consommant que l’électricité produite en surplus, se félicitait à l’occasion le directeur d’Hydro Sherbrooke.


Cette semaine, Bitfarms s'est enregistrée au Registre des lobbyistes dans l’ambition d’obtenir un contrat spécial d’Hydro-Québec, rapporte La Presse.


«On travaille fort pour créer un pôle d'innovation blockchain au Québec. La preuve ici: un projet de 400 millions de dollars que nous développons à Baie-Comeau. Nous comptons y créer 500 emplois», insiste le directeur des relations publiques de Bitfarms, Bahador Zabihiyan.


Le prix de l'incompréhension?


Peu importe les arguments, on ne peut pas encore affirmer le contraire: la demande en énergie du minage se montre gigantesque.



Mais comprenons-nous exactement pourquoi?


Faut-il le rappeler, en particulier pour Bitcoin, qu’il en va de la sécurité d’un réseau d’échanges mondialisé, autonome et résistant à la censure.


Le coût environnemental ne serait-il pas à la hauteur du service rendu par ces technologies?


Cet inconvénient écologique de taille doit-il servir d’argument massue pour écraser toute innovation?


Les groupes de minage volent-ils réellement l’énergie aux petites gens ou aux entreprises traditionnelles?



« Peu de gens comprennent l’avancée technologique et sociétale »


Puis, a-t-on récemment vu évalué le coût énergétique cumulé des distributeurs d’argent, de la climatisation des imposants bureaux d’institutions bancaires, des innombrables employés de banques se déplaçant chaque jour, des parcs informatiques bancaires?


Le débat semble faussé, estime-t-on à l'Institut Sapiens, «par le fait qu’actuellement, peu de gens comprennent l’avancée technologique et sociétale que représente Bitcoin».


Sans oublier que l’écosystème naissant des mineurs de cryptomonnaies n’a rien d’humanitaire. Il s’agit avant toute chose d’entreprises à but lucratif, qui comme toute entreprise doivent rivaliser d’ingéniosité, notamment pour diminuer leurs dépenses en énergie.


Les acteurs tels que la québécoise Bitfarms veulent optimaliser leur production, et par-là leurs revenus, ce qui passe inévitablement par l’optimisation de leur efficacité énergétique.


En plus, la gourmandise de ces producteurs de jetons électroniques peut aussi s’alimenter d’une énergie parfois perdue. Hydro-Québec a pensé à cette opportunité pour son hydroélectricité sous-utilisée mais également pour réagir au développement de l’auto-production des particuliers avec les panneaux solaires.


Précisons encore que l'année dernière, la société d'État a vendu 205 millions de MWh (!) d'une électricité «propre et renouvelable à plus de 99%».


On avait une pétition à signer?


 

À propos de ce blogue

Une nouvelle ruée vers l’or, numérique cette fois? Une arnaque, un piège sans fonds? Le débat s'est intensifié fin 2017 alors que la valeur des «monnaies virtuelles» a rapidement passé le cap des 200 milliards de dollars. De la blockchain aux kitties, en passant par le bitcoin, qui ne voudrait pas exploiter ces filons technologiques? Mine de rien est un blogue qui cherche les pépites de l’info dans le monde de la crypto.

François Remy

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