L'envol du bitcoin, c'est le concours du plus idiot

Publié le 08/11/2017 à 13:36

L'envol du bitcoin, c'est le concours du plus idiot

Publié le 08/11/2017 à 13:36

Inestimable. La prouesse informatique derrière le bitcoin a énormément de valeur. La transparence, la décentralisation, l’inviolabilité, c’est le rêve d’Internet devenu réalité. Voilà une bonne raison pour acheter du bitcoin, me direz-vous. Et les gens en achètent, il suffit de voir l’envolée du cours, une croissance de près de 700% depuis janvier. En comparaison, l’action d’Apple enregistre «seulement» 51% de hausse sur la même période.


Et au moment d'écrire ces lignes, la devise électronique vient de toucher un nouveau record d'altitude à plus de 7879 $US (10020 $CA). Mais devrions-nous tous plonger dans les méandres des cryptomonnaies pour autant? Comme dirait le célèbre gestionnaire Peter Lynch, avant d’investir dans quelque chose, il faut savoir expliquer pourquoi à un écolier. Dans un langage assez simple pour que le gamin comprenne et assez rapidement pour éviter qu’il s’ennuie. Bref, bonne chance avec la «pièce numérique»!


Les voix dissidentes n’ont pas attendu la flambée des derniers jours pour s’élever contre le bitcoin. Dès son apparition, les plus réfractaires ont estimé que quitte à miser sur du vent, autant investir dans l’éolien.


Toutefois, les critiques visent désormais le piège émotif qui se referme sur les foules d’acheteurs. Le pouvoir d’attraction exercé par le bitcoin porte bien au-delà des clubs d’informaticiens et autres enfants spirituels des cypherpunks. Tout le monde en parle.



En un clic sur Google, où le premier résultat de recherche sera une pub invitant au trading, des particuliers comme vous et moi se retrouvent face à la tentation du pognon. L’illusion de l’argent facile. Pour quelques pièces, on peut s'offrir une miette du grand gâteau… 


«Des engouements superficiels qui relèvent de comportement mimétique, conduisent à une spirale haussière. On ne m’enlèvera pas de l’idée qu’elle est spéculative», partageait récemment Bruno Colmant, économiste belge de renom et directeur de la recherche macro pour la banque privée Degroof Petercam. 


Foi d’ancien président de la Bourse de Bruxelles, Bruno Colmant insistait alors en rappelant que «pour (presque) chaque bitcoin acquis à prix d’or, il y a un vendeur qui encaisse des monnaies traditionnelles sonnantes et trébuchantes».


Piège à cons ?


C’est assez convaincant de se répéter que si la valeur du bitcoin ne cesse de monter en flèche, c’est parce qu’une bulle se forme, parce que le cercle vicieux happe de plus en plus de victimes consentantes. Quel autre élément pourrait sinon expliquer les 1000$US gagnés en une semaine?


«La couverture médiatique peut avoir une grande influence sur sa valeur, et ce, sur une courte période, sans qu’aucun organisme ou mécanisme officiel n’encadre cette variation», met en garde l’autorité des marchés financiers québécoise.



Avouons-le, les consommateurs ne recourent pas naturellement au bitcoin dans la vie de tous les jours, il n’y a pas de signe d’inflation, tous les criminels de la planète n’ont pas soudainement choisi de blanchir en bitcoin et le fait que son protocole, la blockchain, gagne en popularité dans le monde des affaires n’a que peu d’influence sur la cherté du BTC…


Péché capital(iste)


Le magazine The Economist pense voir plus clair, en appliquant une lecture toute simple à cette croissance effrénée du bitcoin: l’envie. Ou plus précisément, ce désir plus ou moins violent qui torture les admiratifs de la réussite d’autrui.



« Il n'y a rien de plus troublant que de voir un ami devenir riche »


«Il n'y a rien de plus troublant pour le bien-être et le jugement que de voir un ami devenir riche», écrivait l’historien des bulles, Charles Kindleberger.


Et The Economist de conclure que le bitcoin démontre la théorie du «greater fool».


Si vous n’êtes pas familier avec cette théorie, vous allez vite la comprendre: certains investisseurs réalisent des placements pour le moins discutables avec pour seul espoir de céder à plus fou qu’eux. Ou plus idiot.


Autrement dit, j’achète du bitcoin sans me soucier de la qualité de l’actif, sans comprendre sa valeur intrinsèque, pour revendre plus cher à un autre investisseur qui n’attend lui qu’une chose, le refiler rapidement à une troisième personne, tout en s’offrant un bonus au passage… Qui a dit Ponzi?


Eldorado 4.0


Le bitcoin ne serait donc qu’une carotte géante qu’on secoue au nez d’un troupeau d’ânes. Cela semble excessivement pessimiste face aux promesses de plus verts pâturages, technologiques d’abord, financiers ensuite.


Évidemment, la littérature regorge d’exemples de «sagesse des foules» et autres «biais de conformité» qui ont conduit à des catastrophes financières.


Mais si le marché des cryptomonnaies brille comme jamais, c’est aussi parce que des institutionnels y versent de l’argent.


Dans un environnement de faibles rendements à Wall Street, la croissance explosive des devises virtuelles devient une alternative sérieuse pour les gros joueurs. Goldman Sachs, sans officiellement reconnaître que le bitcoin est gardé sous haute surveillance, offre des perspectives du cours à ses abonnés, annonçant une pause autour de 8000$US.



«Le bitcoin est toujours en hausse et les clients demandent d’embarquer», souligne à Business Insider un ancien trader de Goldman Sachs qui a fondé sa propre société d’investissement sur les marchés non-réglementés.


Son entreprise, B2C2, se définit comme «faiseur de marché électronique» qui combine l’expertise technologique au savoir-faire financier. Une stratégie payante visiblement puisqu’elle aurait reçu la semaine dernière une demande de transaction de 50 millions $(!).


Et ce ne serait qu’un début. D’après ses dirigeants, nous n’assisterions qu’à la première vague d’investissements institutionnels, les courtiers et les gestionnaires d’actifs se tournant progressivement vers la crypto.


Jackpot ?


Au concours du plus fou, les petites gens comme nous avons désormais des concurrents de taille. Et des montagnes de cash dormiraient dans les banques d’affaires en attendant des outils de spéculation sur le bitcoin plus traditionnels. Ce qui ne devrait pas tarder puisque le géant boursier CME entend proposer ce genre de produits dérivés d’ici la fin de l’année.


Je vous propose enfin de revenir à notre échelle et de terminer par une anecdote plus familière. Une collègue est venue me trouver après un premier blogue sur le bitcoin. «Tu en penses quoi, toi, du bitcoin», m’a-t-elle demandé, précisant qu’elle ne cherchait pas l’avis d’un analyste technique et le commentaire perspicace a posteriori.


«C’est aussi attirant que complexe», lui ai-je avoué. Elle m’a alors parlé d’une plate-forme d'échange basée à San Francisco sur laquelle elle investit 25$ par semaine, en ne dérogeant pas au principe de prudence. «C’est le plus que j’estime pouvoir perdre».


On a évité de parler de rendements. Probablement parce que je ne voulais pas entendre les gains mirifiques qu’elle réalise peut-être. Mais elle a sûrement raison.


Ce serait idiot de s’en priver, non?


 

À propos de ce blogue

Une nouvelle ruée vers l’or, numérique cette fois? Une arnaque, un piège sans fonds? Le débat s'est intensifié fin 2017 alors que la valeur des «monnaies virtuelles» a rapidement passé le cap des 200 milliards de dollars. De la blockchain aux kitties, en passant par le bitcoin, qui ne voudrait pas exploiter ces filons technologiques? Mine de rien est un blogue qui cherche les pépites de l’info dans le monde de la crypto.

François Remy

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