«Que les cryptomonnaies deviennent un enjeu électoral»

Publié le 07/05/2018 à 06:00

«Que les cryptomonnaies deviennent un enjeu électoral»

Publié le 07/05/2018 à 06:00

Manon Massé en pleine mêlée. (Flicker/Québec solidaire)

Des relents politiques empestent les mines québécoises à l'approche des élections, tandis que les cryptomonnaies s’imposent au parlement.


«Il faut absolument que la population soit conscientisée à cette folie», m’a dernièrement expliqué Daniel Leduc. Il est l’initiateur de la pétition sur le site de l’Assemblée nationale s’opposant à l’industrie québécoise des cryptomonnaies.


Son appel à combattre les monstres énergétiques que sont les entreprises assurant la sécurité de blockchains par le minage n’a jusqu’ici recueilli que 179 signatures. Laissant penser que personne ne se soucie vraiment de l’impact environnemental de cette industrie des jetons numériques.


Surtout qu’il sera bientôt trop tard pour appuyer la démarche de Daniel, ce jeudi 10 mai marquant la fin du délai d'accès au formulaire de soutien.


Une contre-performance face à laquelle le principal intéressé affiche une déception toute relative.


«À titre de comparaison, une pétition sur la consignation des bouteilles de vins a attiré plus de 14000 signataires», s’étonne Daniel, non sans ironie, avant de trouver une logique derrière la faiblesse de sa propre récolte. «Si on se fie aux dernières déclarations publiques, on pourrait croire que ma demande vise en fait une position déjà adoptée par le gouvernement».


Il se réfère au fait que l’exécutif québécois refuse provisoirement sur son sol tout nouveau client lié au minage de cryptomonnaies après avoir constaté qu’Hydro-Québec croulait sous des demandes de plusieurs milliers de mégawatts cumulés.


Le gouvernement Couillard ne souhaite évidemment pas priver sa société d’État d’un secteur énergivore, et donc générateur de plantureux revenus, mais plutôt en maximiser les retombées économiques.


Toujours en attente…


«Nous cherchons en réalité les meilleurs joueurs», nous assurait-on fin mars chez Hydro-Québec, après l’envoi d’une lettre aux promoteurs du cryptomining pour leur préciser que de nouvelles règles seraient établies dans un futur proche.


Depuis, le rythme de contacts pour un raccordement spécifique a ralenti, indique le producteur d’électricité dont la division Distribution reste «dans l’attente du gouvernement, tout est entre leurs mains». Hydro-Québec renvoie d’ailleurs la balle au ministre de l’Énergie.


À la mi-avril, au cabinet de Pierre Moreau, on travaillait toujours à développer des lignes directrices pour déterminer les tarifs et les conditions applicables au secteur des chaînes de blocs.


«Il y a trois mots à retenir de notre approche: prudence, pragmatisme et responsabilité», pontifiait l’attachée de presse incapable de fournir un échéancier précis sur le dossier. «D’ici peu, le gouvernement et Hydro-Québec feront connaître leur position», assurait-elle.


Bref, l’industrie de la blockchain est devenue un (en)jeu politique au Québec.


Des besoins polémiques


Revenons à la pétition de Daniel, pure initiative personnelle, affirme-t-il. «Je suis très préoccupé par la question du réchauffement climatique et c’est ce qui m’a motivé à me renseigner au sujet du bitcoin. Je ne suis pas un expert des cryptomonnaies».


Cet adepte des chiffres estime alors qu’il est difficile pour lui de se prononcer sur d’autres éléments que la consommation d’énergie des mines de jetons informatiques.


«J’ai fait le choix délibéré de me concentrer sur ce seul aspect, puisque j’estimais qu’il n’avait pas -et n’a pas encore- une assez grande visibilité aux yeux du public», motive l’auteur de la pétition.


Si Daniel reconnaît que les mineurs ont tout à fait le droit de croire leur activité porteuse de progrès, il s’arroge en échange le droit d’être en désaccord profond à cause de l'impact environnemental.


Le réseau Bitcoin engloutirait plus de 60 térawatts-heures (TWh) en ce début de mai 2018, selon les omniprésentes et maintes fois contetées estimations de Digiconomist. Cela représenterait le double (!) des exportations totales nettes d’électricité d’Hydro-Québec.



Ces données hérissent les poils de Jonathan Bertrand, fondateur de D-Central Technologies. «Les chiffres avancés par Digiconomist sont insensés. Il suffit de lire leur méthodologie, ce n’est absolument pas précis», explique l’entrepreneur bitcoin.


Dans ce cas de figure excessif, «le minage ne serait plus rentable. Il y a un point d’équilibre. Les nouveaux équipements comme le HalongMining T1 requièrent 30% d’énergie en moins que ses prédécesseurs», détaille Jonathan Bertrand.


Daniel Leduc souligne de son côté la rareté des statistiques de consommation précise des réseaux blockchain ou des mines de cryptomonnaies. Il note que les ordres de grandeur semblent aussi réels qu’énormes, même si on tentait de se rassurer en les divisant par dix.


Des partis sans avis


Pourtant, on n’a jamais entendu nos parlementaires québécois se disputer sur cette problématique. Seuls les ministres en exercice l’abordent sur le ton de la défensive lorsqu’une question leur est adressée.


Réagissant à la position stricte envers les entreprises de minage préconisée en point de presse par son homologue de l’Énergie, la ministre de l’Économie et de l’Innovation, Dominique Anglade, avait laconiquement expliqué qu’il allait falloir «qu'on encourage des entreprises qui soutiennent, au-delà de la cryptomonnaie, d'autres secteurs qui pourraient bénéficier du blockchain. Donc, il faut absolument qu'on réfléchisse à toutes les applications possibles pour le Québec».


Mais en règle générale, alors que le Québec a la réputation du «meilleur endroit de la planète pour miner», nos partis politiques ne prennent pas la peine de se positionner plus sérieusement le sujet. Par dédain? Par incompréhension? Par peur du ridicule? Ou parce que la mission de pédagogie s’avère gigantesque?


«Chaque citoyen(ne) informé(e) représente donc un succès. J’aimerais bien que ça devienne un enjeu, ou à tout le moins un sujet, dans la prochaine campagne électorale», espère notre premier pétitionnaire s’opposant aux monnaies d’internet.


Une cause solidaire?


Prérequis pour soumettre sa pétition sur le site du parlement, Daniel avait dû trouver un(e) député(e) acceptant de présenter par la suite le document à l’assemblée.


C’est finalement Manon Massé, la représentante de Sainte-Marie-Saint-Jacques et porte-parole de Québec solidaire, qui a accepté d’endosser ce «parrainage».


Contactée par nos soins à plusieurs reprises, la «femme de leadership naturel» connue pour «son écoute et sa capacité à dialoguer» n’a manifestement pas trouvé l’occasion de commenter l’approche de son parti quant aux cryptommonnaies.


Les arguments formulés dans la pétition que la députée Massé devra exposer semblent pourtant résonner avec les valeurs que défend le Québec solidaire, notamment en termes de justice écologique. 


Le minage de piécettes numériques, apparenté par bon nombre à de la seule spéculation financière, illustrerait facilement dans le discours solidaire «ce système capitaliste qui détruit l’environnement».


En plus, au Québec solidaire, sachant que la province regorge de ressources naturelles, on critique la manière dont celles-ci sont gérées car «les bénéfices ne retournent pas adéquatement à la population, les décisions de gestion souffrent d'un cruel déficit démocratique, et quelques détenteurs de capitaux privés en profitent».


Sans oublier que le parti de Manon Massé prône la souveraineté énergétique et veut à cet effet placer les entreprises intervenant dans le domaine de l’énergie sous contrôle public, incluant au besoin la nationalisation complète. Vous imaginez après une société d'État pour les alcools et une pour le canabis, une SQM pour Société québécoise du minage?


Illusion technologique


Avec sa pétition, Daniel Leduc poursuit pour seul objectif d'alerter la population québécoise sur cette bombe à retardement écologique du minage de cryptomonnaies. «Beaucoup de gens m’ont exprimé leur surprise après avoir pris connaissance des faits», relate-t-il.


C’est que le contestataire a suivi les règles de l’art en produisant un document de vulgarisation d’une vingtaine de pages pertinemment charpenté. Il veut ainsi convaincre le public de se mobiliser contre «le mirage du minage», du titre de son pamphlet que je vous mets ici en téléchargement à toute fin utile.


Daniel y bat en brèche le principe même de compétition entre mineurs, la récompense de l’honnêteté imaginée par le créateur de Bitcoin. Ce modèle instaure les conditions mathématiques afin que la participation au réseau soit plus rentable que son piratage.


 



«Avec le bitcoin, on n’élimine pas les intermédiaires, on en a au contraire des dizaines de milliers. Tous font des calculs similaires, très lourds et tout à fait redondants, lesquels n’ont aucune utilité en soi. Leur simple volume monstrueux rendrait une fraude difficile, voire impossible, à moins de disposer d’une puissance de calcul astronomique», note-t-il dans sa synthèse informative.


Depuis le bitcoin, la monnaie est pour la première fois devenue programmable, plateformisable, transférable sans tiers de confiance et sans risque de censure.


Pourtant, Daniel ne peut s’empêcher de penser que les cryptos et même plus généralement la blockchain représentent un faux progrès. Ces technologies lui inspirent d’ailleurs une métaphore caricaturale:


«Imaginez que j’invente un nouveau type de voiture, plus fiable, plus sécuritaire, plus performante, plus spacieuse, plus luxueuse que toutes les autres et qui, de surcroît, se vendrait à un prix imbattable. Vous seriez peut-être intéressé à m’en acheter une», raconte-t-il.


Et Daniel d'ajouter «un petit bémol»: cette voiture révolutionnaire consommerait 1000 litres d’essence par kilomètre.


«Vous trouveriez sans doute que mon invention n’a aucun sens», ponctue l’auteur de la pétition demandant au gouvernement Couillard et à Hydro-Québec de ne rien offrir aux entrepreneurs des cryptomonnaies.


 

À propos de ce blogue

Une nouvelle ruée vers l’or, numérique cette fois? Une arnaque, un piège sans fonds? Le débat s'est intensifié fin 2017 alors que la valeur des «monnaies virtuelles» a rapidement passé le cap des 200 milliards de dollars. De la blockchain aux kitties, en passant par le bitcoin, qui ne voudrait pas exploiter ces filons technologiques? Mine de rien est un blogue qui cherche les pépites de l’info dans le monde de la crypto.

François Remy

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