Cogeco s'inquiète du «tarif blockchain» d'Hydro-Québec

Publié le 26/07/2018 à 06:00

Cogeco s'inquiète du «tarif blockchain» d'Hydro-Québec

Publié le 26/07/2018 à 06:00

[Photo: Cogeco Peer 1]

De petits entrepreneurs blockchain de la province se sentaient jusqu’ici engagés dans un massacre de gladiateurs avec le bras énergétique tout-puissant du gouvernement. Mais un compétiteur québécois de carrure plus imposante, Cogeco, vient d’entrer à son tour dans l’arène réglementaire…


Hydro-Québec face aux cryptomonnaies, c’est un peu la série à sensations de l’été. Et on ne vous rejouera même pas ici l’épisode réalisé par le Journal de Montréal, qui est venu légèrement écorner le code de déontologie du producteur d’électricité censé éviter «toute apparence de conflit d'intérêts».


Le quotidien a épinglé une situation pour le moins contradictoire. Alors qu'Hydro-Québec est en froid depuis des mois avec les mineurs de bitcoins, l'un de ses administrateurs a fondé en avril dernier EOS Canada, un producteur montréalais de blocs sur EOS. Ce réseau crypto voudrait combler les faiblesses d’Ethereum mais s'est surtout distingué par des manipulations financières et des manœuvres de gouvernance arbitraires.   


Notons au passage que l'entrepreneur fintech critiqué n’évolue pas seulement au conseil d’administration d’Hydro-Québec mais également au Comité des technologies de l’information, organe qui examine le portefeuille de projets de la société d'État et recommande aux administrateurs les orientations, les politiques, les stratégies à adopter (pour une rémunération de base de 8500 $ et 5300 $ de jetons de présence, sachant qu’il a participé à sept réunions en 2017).


Cette fâcheuse coïncidence vient apporter de l’eau fraîche au moulin des rumeurs secouant la communauté blockchain québécoise. Certains membres y broient littéralement du noir depuis que la Régie de l’énergie a provisoirement approuvé le tarif dissuasif réclamé par Hydro-Québec.  


Conséquences néfastes


«Nous avions un très gros projet ici au Québec en partenariat avec un grand fonds d’investissement. Mais les risqueurs de capitaux hésitent désormais et nous sommes à négocier en dehors de la province», nous souffle le concepteur montréalais d'un véritable écosystème blockchain, comprenant des activités de cryptomining, d’optimisation énergétique et même de puce informatique.


Cela ressemble à un jeu de massacre économique, on tuerait l’innovation québécoise à entendre certaines voix du milieu d'affaires, les décideurs préférant faire la courbette devant des géants étrangers... Voilà peut-être ce qu’il manquait jusqu’ici à ce débat survolté des tarifs d’électricité pour la blockchain: un gros joueur local, avec des activités ayant meilleure presse que les cryptos, pour peser sur les décisions en faveur de cette industrie émergente. 


Un rôle que pourrait jouer sans le savoir Cogeco Communications, le câblodistributeur québécois aux 2,3 milliards de chiffre d’affaires et aux 4700 employés en Amérique du Nord. Plus précisément via sa filiale en propriété exclusive Cogeco Peer 1, fournisseur mondial de produits et services interentreprises de gestion et de stockage de données critiqies.


Le chef de la protection des renseignements personnels de Cogeco Peer 1 a fait savoir à la Régie que sa société entendait intervenir dans le dossier des tarifs et conditions de service d’Hydro-Québec pour l’usage cryptographique appliqué aux chaînes de blocs.


Il faut dire que le fournisseur de solutions de technologies de l'information et de communication (TIC) opère 16 centres de données, dont deux au Québec et notamment un de 100 000 pi2 à Kirkland, sur l’île de Montréal.


«Cogeco Peer 1 prévoit que ce centre de données atteindra prochainement son plan de croissance, pour une demande d’électricité de plusieurs MW, suite à un investissement de 30M$ dans ses installations existantes», explique le conseiller général dans sa demande d’intervention remise ce 25 juillet.


Et comme elle dispose de la capacité nécessaire, Cogeco Peer 1 Kirkland poursuivra sa croissance et procédera à l’agrandissement de ses installations «dans un proche avenir en fonction des besoins de sa future clientèle. Cette dynamique aura assurément pour conséquence d’hausser significativement sa demande d’électricité», poursuit le document.


Cliente d’Hydro-Québec et assujettie pour l’heure au tarif LG, Cogeco Peer 1 craint alors les retombées négatives «directes et concrètes sur l’exercice de ses activités commerciales» de cette refonte discutable des conditions d’approvisionnement en énergie pour le secteur blockchain.


L’entreprise techno s’inquiète en effet des différents enjeux que doit définitivement trancher la Régie d’ici septembre: la création d’une nouvelle catégorie de consommateurs d’électricité, la création d’un bloc dédié de 500 MW, les paramètres du processus de sélection des demandes d’électricité, le tarif dissuasif de 0,15/kWh applicable à tout nouvel abonnement ou accroissement de puissance.


Un avenir lié à la blockchain


«Toutefois, à ce stade-ci, Cogeco Peer 1 ne propose aucune conclusion spécifique à l’appui ou à l’encontre de la demande d’Hydro-Québec», souligne l'auteur de la missive, «des informations supplémentaires, des précisions et réponses à certaines interrogations» étant encore nécessaires avant de se prononcer.


Ce que le document ne précise pas vaut aussi le détour. Cogeco a adopté un virage blockchain cette année, visiblement imposé par la logique face au marché de la data.


La division TIC de Cogeco s’engage à soutenir les clients qui utilisent la technologie des registres distribués (DLT). Par exemple, Cogeco Peer 1 exploite depuis mai dernier les principaux nœuds de la plateforme open-source décentralisée DigitalBits.


Cette start-up propose des solutions blockchain aux entreprises désireuses de développer la «loyauté 3.0», c’est-à-dire que DigitalBits permet à ses clients d’utiliser son réseau pour tokeniser des éléments tels que des points de fidélité ou des récompenses.


Pour en revenir à Cogeco Peer 1, cela signifie que dans ses centres de données de Montréal, ses systèmes informatiques renforcent en ce moment même l'architecture décentralisée de DigitalBits et les cryptoactifs y circulant.


«La blockchain va sous-tendre une large partie d’internet et c’est la tâche d’une entreprise d’infrastructures web comme la nôtre de fournir cet internet sur chaîne de blocs», avait déclaré Philippe Jetté, le président de Cogeco Peer 1 qui prendra en septembre prochain la tête du groupe Cogeco en remplacement du PDG Louis Audet, lors du plus grand salon au monde pour les technologies de l'information, le Cebit de Hanovre.


Il ne faut pas oublier que l’introduction sur le marché des solutions informatiques face aux titans américains tels qu’Amazon ou Google s’était révélée douloureuse pour Cogeco (près d’un demi-milliard de dollars en perte de valeur accusés par la division en 2016).


Mais Cogeco Peer 1 renoue enfin avec la croissance, avait indiqué Louis Audet en conférence de presse annonçant la succession, et ce grâce au repositionnement.


Ce serait alors dommage qu’une erreur de jugement de la Régie de l’énergie ou d’Hydro-Québec vienne priver d’un avantage concurrentiel un acteur principal québécois, pas vrai?


Et comme le disait avant l’été une vice-présidente de Cogeco Peer 1: «La blockchain renferme bien plus que la cryptomonnaie, elle peut résoudre des problèmes de la vie réelle».


 

À propos de ce blogue

Une nouvelle ruée vers l’or, numérique cette fois? Une arnaque, un piège sans fonds? Le débat s'est intensifié fin 2017 alors que la valeur des «monnaies virtuelles» a rapidement passé le cap des 200 milliards de dollars. De la blockchain aux kitties, en passant par le bitcoin, qui ne voudrait pas exploiter ces filons technologiques? Mine de rien est un blogue qui cherche les pépites de l’info dans le monde de la crypto.

François Remy

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